N. LEVASSEUR
Figures
Là
QUEBEC La Cie de Publication “LE SOLEIL" Limité:
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Préface
Pourquoi done ne publiez-vous pas un livre, un recueil de vos articles et chroniques qui paraissent sous votre signature dans les journaux?
Voilà une question que l'on m'a posée asses souvent pour que je me sente à peu près justifiable de la regarder avec moins de défiance de moi-même.
A force de m’entendre répéter ce point d'interrogation, j'ai fini par mettre de côté des hésitations qui me semblent toujours bien légitimes, et, sous le titre de Tères zr Figures, je me présente aujourd'hui, sans f usse modestie, à mes bons amis et au public, avec une série de croquis dont plusieurs reproduisent des carac-
l PRÉFACE
tères, des physionomies, des états d'âme que j'ai bien connus personnellement dans les circonstances que je décris, circonstances qui ne sont autres que des incidents intimes de la vie sociale.
Au lecteur de juger de la mise en scène.
Je compte sur la plus large mesure de son indulgence et de sa bienveillance.
N. LEVAsseur.
Le Jour de l’An
L'année agonise .. Bientôt elle aura râlé son dernier soupir.
Madame se meurt ! Madame est morte!
Mais, aux petites heures de a nouvelle, rumeurs dans tous les logis où i a des enfants, de mouvements discrets, de pas à demi-étouffés, de pantouffles qui glissent, de pétulants petits pieds nus. Toute la maisonnée est debo:t, dans l'attente fébrile de surprises prévues, r. échappant à toute précision.
Seules la mère, l’aïeuleet Julie, la cuisinière, la fille engagée, comme on dit au Canada, ont devancé ce réveil matinal du logis. Obligation imprescriptible, du reste. Ne faut-il pas mettre de l’ordre dans la grande chambre, où déjà le père Noël a passé en déposant discrètement derrière les rideaux un tas de choses merveilleuses, en rehausser la physionomie, la rendre digne enfin, à l’aube du nouvel an, du premier acte d’un chef de famille, la bénédiction paternelle, tradition qui malheureusement s’en va?
Re
La cuisinière Julie est à surveiller la cuisson, et il se répand dans la maison un parfum de rôti qui aiguillonne tous les appétits.
Le père est à faire sa toilette des grands jours.
La marmaille est bientôt prête. Tous endimanchés, les petits descendent de leur chambre, “uidés par la mère qui leur donne ses instructions et les conduit à la grande chambre. Tous, sous l'impression qu'il va se passer quelque chose d’inusité, restent silencieux, et ne se dérangent que pour interroger tout bas aux oreilles l’aïcule et la inère, qui les rassurent en leur disant : Soyez tranquilles, les enfants!
Enfin, tuut ce petit monde se tient sur une réserve parfaite.
On attend le père,
Celui-ci vient de terminer sa toilette. Se donnant un dernier coup d’œil dans la grande glace de la chambre nuptiale, et rajustant Je nœud de sa cravate, queique peu ému, il se dirige Vers la grande pièce de la maison. Au salon, léger tressaillement chez les vieux et les jeunes : on à entendu ses pas, Attention maintenant, les petits, fait la mère, Voici votre père qui vient !
La porte du salon s'ouvre. Le père fait gravement son entréo.
Aussitôt, les deux aînés se levant, se présentent devant lui et, au nom de la famille, lui demandent sa bénédiction, Petits et grands tombent à genoux.
Le père, de plus en plus ému, jette un regard sur toutes ces têtes inclinées, articule quelques piroles de bons souhaits que l'émotion gêne visiblement et, se redressant de toute sa taille :
—Soyez tous bénis, fait-il, et que la nouvelle année vous soit heureuse!
En même temps, il trace solennellement dans l'espace, au-dessus de tout son monde. l’auguste symbole de la Rédemption.
Ça et là, on éprouve une certaine émotion.
La mère et l’aïeule essuient furtivement une larme. Julie, qui s'est glissée dans un coin de la pièce, derrière l’aïeule, se cache la tête dans son tablier. La pauvre fille pense aussi de son côté au père et à la mère dont elle se trouve séparée.
Tout pécheur, par suité de son infériorité native, que soit l’homme qui est appelé à donner cette bénédiction, l'Esprit saint descend dans ce noble geste qui symbolise le sublime sacrifice du Golgotha, l'acte de la rédemption universelle, le purifie et l’imprègne de toute vertu. Inspiration du Dieu d’éternel amour, il ne peut qu’avoir bienfaisante influence, radieuse reverbération sur tous ceux qui en sont l'objet, même ensoleiller leur existence, en autant qu'ils restent dignes de l'acte qui sanctifie la première minute du nouvel an.
Après avoir ainsi invoqué pour tous les siens, la miséricorde, les faveurs et la bénédiction
ë TÊTES ET FIGURES
divines, après avoir répondu avec effusion aux témoignages d'affection de sa famille, et cédé sa place au bonhomme Noël, le père se retire, l’âme rassérénée comme celle d’un pénitent qui vient de recevoir l’absolution, et, dans son for intérieur, se sent plus grand et meilleur.
‘“‘Le Jour de l’an,”' malgré le vague, l’imprécision de l’expression, n’en est pas moins davenu, avec l’usage, depuis un temps immémorial, un terme concret. Il est la désignation universellement reçue du premier jour de l’année... Mais ce terme concret a une portée plus étendue, plus qu’ordinaire, au double point de vue social et moral, portée qui* dépasse de beaucoup le cercle familial.
Les petiots, fillettes et garçonnets, ont bien reçu force étrennes, mais l’ancienne tradition des cadeaux à cette époque fleurit toujours entre gens de tout Âge, jeunes et vieux. Les uns en donnent, d’autres en reçoivent : rares sont ceux qui n’en reçoivent et n'en donnent pas. Ce sont là des témoignages de bon vouloir, de sympathie, de gratitude ou d’affection. Les cadeaux sont de précieux agents du pacifisme dans la société.
Le jour de l’an met l’humanité entière eu présence d’un sphynx, cet animal mystérieux
de la mythologie grecque. La nouvelle année peut se métamorphoser en une boîte de Pandore d’où peuvent sortir tous les maux. Au ler de l’an de 1914, l'humanité était loin de pouvoir prévoir l'assassinat de Serajevo et l’affreux cataclysme qui s’en est suivi.
Se sentant à la merci des aléas d'une future période de trois cent soixante-cinq jours, les hommes se rapprochent et fraternisent. Entre gens depuis longtemps ou depuis la veille en froid, on n'a pas le courage de sc refuser bon accueil, et que de brouilles, de colères, d’animosités et même de haines ne s’apaisent-elles pas dans une chaleureuse accolade accompagnée d’un bon souhait pour toute l’année. Les mains, et aussi bien des lèvres se joignent.
Au fond, on est sincère ; la meilleure partie de l’âme prend le dessus ; car, il n’est pas dans la nature de l’homme d’endurer indéfiniment l’état morbide de la mésintelligence avec ses semblables. N’éprouve-t-il pas dans sa conscience une sätisfaction profonde de se sentir, d'esprit et d’action, en harmonie aver tous ceux qui l'entourent; c’est déjà un petit coin de bonheur, d’un bonheur dont le secret gît dans la paix avec tous et avec sa conscience.
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Autrefois, il Y à bien aujourd’hui un bon demi-siècle, cette démonstration annuelle de fraternité générale, à Québec du Moins; prenait depuis le jour de l’an jusqu'aux Rois inclusive. ment, la forme de visites chez les Parents, amis et Connaissances de fréquentation régu- | lière durant l’année, Ces visites revêtaient un | certain cachet de solennité qui n’exeluait pas | la cordialité. Le mari et sa légitime, emmitou- | flés de leurs vêtements des dimanches et de leurs plus belles fourrures, Partaient bras dessus bras dessous Dour aller s'acquitter de ce devoir, et faisaient une ronde de visites qu'ils distribuaient sur chacun des Premiers six jours de l’année, Chaque visite avait une durée qui indiquait qu’elle n'était pas Simple affaire de forme, La coutume sa modifia peu à peu. Seuls les ommes finirent Par faire des visites. Leurs carnets allaient se grossissant d'année en année, etla marge de six jours demcurait impitoyable. ment la même. I] leuren fallait égrener des chapelets de quarante, cinquante, soixante, jusqu’à quatre-vingts en Une seule journée, Les visites des trois premiers jours produisaient chez les dames l'effet d’un compliment flatteur, mais, AUX deux ou trois derniers jours, leur prestige se faisait Pâlot comme certains Couchers de soleil durant l'hiver, On VOUS trouvait bien en retard au salon de mainte élégante mondaine.
uelques Mijaurées même Poussaient la sus-
ceptibilité jusqu'à se froisser de visit fin de la période Convenue.
Pendant plusieurs années, le mouvement des visites du nouvel an affecta une désinvolture furibonde, Mais moins flattcuse. Le prétexte apparent était l’ancien, mais le motif était tout autre: on multipliait les visites dans le but de se faire inviter seul ou avec sa famille à quelque soirée, quelque grand bal en perspec-
tive et dont l’on chuchottait depuis bien des jours. C'étrit une randonnée, une chevauchée en règle de par les rues et à toutes les deux portes; on entrait, le casque à la Main—aujourd’hui, c’est la casquette démocratique fourrée où non fourrée—on s’annonçait, s’il n'y avait pas de garçon de service, on saluait en eSquissant une révérence selon la flexibilité des articulations, et en balbutiant un cliché vieux comme Noé:
—Madame ou Mademoiselle. je vous la souhaite bonne et ureuse,
On s’asseyait du bout des lèvres, ergotait sur la température et ses pronostics. Arrivait un autre visiteur. La consigne étant de décamper, on décampait Pour aller en faire
es vers Ja
et l’on
, tout casse, tout passe ! Cette mode devint une Corvée aussi encombrante qu’exténuante. D'année en année, il s’opéra
une baisse notable et constante dans de visites de la nouvelle année :
ce fut tant et
si bien qu'aujourd'hui, en dehors des visites officielles, on en est revenu à l’ancienne coutume des visites aux parents et aux très intimes.
Maintenant les visites se font en forte partie par l’intermédiaire du facteur de la poste, et l’ancienne urbanité s’est enfuie. On s’américanise. F
Tout de même, le petit carré de carton que l’on distribue aux quatre points cardinaux, a une signification sympathique. D’abord, il est pour le moins aussi flatteur, sinon plus, que la mode de faire visite d’il y a quelques années passées. Du reste, on peut justement se livrer à certaines réflexions au reçu d’une carte.
On a pensé à vous ; on a cueilli une carte ; on l’a mise dans une enveloppe ; on a cherché votre adresse exacte, on l’a grossoyée et on est allé déposer le tout au bureau de poste ou dans une boîte postale. Ces six mouvements commandent bien une certaine considération pour la carte de visite.
Les visites dans une juste mesure, comme autrefois, ont certes, au point de vue social, un caractère de fraternité et de bonne compagnie, non seulement au nouvel an, mais aussi au cours de l’année, pour les raisons morales que j'ai déjà décrites.
Pour ressusciter un état de choses bien désirable et qui donne un poli notable à une société, les femmes ne devraient-elles pas se faire un devoir d'ouvrir largement et de cultiver hautement le salon, d’abord durant la première quinzaine et non la première huitaine de lan, et ensuite, à loisir durant l’année, y recevoir le soir. L'art de la conversation y aurait chance de progresser et de se propager. Les jeunes gens bénéficieraient de la société des femmes, au lieu d’aller sempiternellement s’enfermer dans un club ou une salle de billard. Au salon, bien des qualités individuelles, des facultés, des talents, auraient chance de dépouiller l’incognito et de se faire valoir.
Je soumets, en toute humilité, la proposition à nos charmantes Québecoises, à tous ceux de notre monde qui désirent voir notre société franco-anglaise se donner le relief le plus radieux qui soit, le cachet de la plus haute distinction, dans tous les rangs dont elle se compose.
Pour peu que l’exemple parte de quelque part, caractérisé par cette aisance et cette simplicité qui sont l’apanage de toute véritable distinction, il se fera contagieux.
Fillettes et poupées
La poupée !.
capeline de soie ornée d’un grand paradis d’où ondule, en longues boucles, brunes où blondes, une luxuriante chevelure encadrant deux prunelles de jais ou d'azur, un tout-petit nez en l'air, deux pêches comme joues, deux cerises comme lèvres, bref le plus mutin des minois : la poupée au corsage d’une géiérosité troublante, surmonté de merveilleuses ruches de tulle, à la robe de fine mousseline, chamarrée d’arabesques en filigrane or ou argent, festonnée de dentelles, au ceinturon rose s'épanouissant en un nœud savant et solennel, aux jupes frangées d’exquises broderies, aux mignons petons bleus, roses ou vermillon, et une multitude d’autres perfections.
Ce qu’il m’en a trotté de ces poupées-là dans mon âme paternelle, dans ma tête de parrain ou d'ami. Cequejesavourais d'avance
l'ÊTES ET FIGURES 15 Se
les surprises enfantines, les naïfs et purs enthousiasmes, advenant la Noël ou le Jour de l'an! Après tout, je ne faisais que distribuer bien des bonheurs ; comiment done s’en abstenir !
Que ne donnerait-on pas pour que tout ça fût d’éternelle durée ! Ce serait tout un paradis, tel que Victor Hugo l’a défini : les parents toujours jeunes et les enfants toujours petits.
Les poupées !... N'est-ce pas là le terme concret de la vie de la femme, depuis la naissance jusqu’à la tombe”... Bambine, elle les
dorlote : femme, elle en crée : aïeule, elle en donne.
A l'approche de la Noël où du premier de Van, alors que les fillettes font profondément dodo, après avoir promis et pris la résolution d’être bien sages, et que Toto, de son côté.
qui a fait aussi la même promesse, rêve soldats. fusils, tambours, aïeule, mère et sœurs aînées se réunissent discrètement autour d'une grande table, pour mettre la dernière main à une poupée.
—Chut ! fait la mère, ne parlez pas si fort, vous autres, Jeanne pourrait se réveiller.
Mais l’aïeule, qui a de l'expérience, se méfie de ce garnement de Toto. Elle va s'assurer s’il ne s’est pas blotti quelque part dans un coin obscur de l'escalier, reluquant tout ce qui se passe dans la salle.
Peine inutile ! Tous les enfants dorment,
Les chiffons multicolores c’étalent ici et là ; on eonfronte les Nuances, on Jes discute, et enfin on les assemble,
La poupée est là, étendue sur le dos, attendant patiemment qu’on finisse de la fagoter.
—Ce que Jeanne va être surprise et heureuse, murmure, entre deux enfilures, l'une des travailleuses.
Et les ciseaux de fonctionner, les fuseaux de se dévider et les aiguilles de Courir dans les morceaux d’étofre, sous l'impulsion d’un sentiment commun, cet incommensurable amour maternel que la bambine bégaie à sa première poupée, en attendant qu’il s’épanouisse dans toute son intansité dans l'œuvre de sa chair Où qu'il s'affirme sous une forme plus haute cncore, envers les Pauvres petits déshérités de père et mère...
Louisette en avait reçu une, elle aussi, une Poupée, mais une poupée merveilleuse, haute COMME Ça, qui disait papa et Maman, d'un ton suppliant, il cet vrai, mais enfin, c'était son timbre à elle. Le fait est que lorsqu'on vient au monde, même dans le monde des poupées, d’instinet on subit l'impression d’un vide dans l'existence : au cours de celle-ci, il manquera toujours quelqu'un où quelque chose : alors °n supplie. Comme quelqu'un l’a si heureusement dit quelque part : on entre, oh crie :
TÊTES E1 FIGURES (In mm
on crie, on sort. Ne dépense-t-on pas, d'ailleurs, le temps en courses, en démarches souvent pas très avouables, en sollicitations de toute nature, depuis le plus haut huppé jusqu’à l'être le plus abject parmi les hommes ? Les poupées ont cependant cet avantage sur les êtres humains : c’est que leurs besoins sont presque nuls et qu’elles peuvent se passer des gouvernements.
La poupée de Louisette, grâce à un mécanisme bien simple, couvrait ausai de grand:
yeux, et les refermait, tout comme le moindre député ministériel au moment d’un vote, de grands yeux bleus, pleins de cette franchise, de cette candeur naïve, de cette sérénité, reflets de bonne conscience qui se font plus rares que jamais aujourd’hui chez les bipèdes de toutes les classes, hommes et femmes, mais qu'il est absolument indispensable à tous de rattraper, coûte que coûte, avant de quitter cette vallée de larmes.
Ce cadeau, gratuit, comme disent bien des annonceurs, dans les journaux de Québec notamment, lui était venu de la part d’un ami de sa famille, dès la Noël dernière, au matin.
Dire la joie délirante de Louisette, lorsque la poupée fut extraite de son Carton, raconter les jouissances ineffables qu’elle lui causa ce jour-là et les jours suivants, n'est guère possible,. Inutile! Ja plume s'y refuse, et je n’essaye pas,
D'abord, après la première explosion d'adtuiration, il fallut choisir un nom à Mademoiselle la poupée, On hésita pendant quelque temps entre plusieurs. Une voisine avait bien proposé le nom de Nymphodore, mais on opta finalement pour celui de Gabrielle, nom d'une petite sœur décédée deux ans auparavant.
Alors, ee fut Gabrielle par-ci, Gabrielle par-là. De par la maison et chez les voisins, on n'entendit plus parler que de Gabrielle,
On lui confectionna un ber tout capitonné.
Mais, fichtre du ber! Gabrielle y reposait à peine, que Louisette la reprenait, sous tous les prétextes, pour rajuster un ruban, une papillotte, un pli de la robe, pour la dorloter afin de l'endormir, la châtier un peu, doucement, pareequ'elle était “eruelle” ou, en fin de compte, la montrer à tout venant.
Elle causait avec elle tout comme avec une grande personne, lui posait mille questions, en faisant elle. même les réponses, puis recommençait à la cajoler en chantonnant un air quel- “onque où en lui disant de ces mille riens qui constituent l'éloquence des nourrices et prépare, dès le berceau, ecite desfuturstribuns et suffragettes.
Mis, dis done, ma chère Louisette, lui observa un jour st mère, tu parais bien t'amuser avec {a poupée. [ne faut pas cependant oublier que tu avances en âge et que tu as au-