‹ Têtes et figures [microforme]Chapitre 13 sur 24 · IL FE E · texte numérisé non relu

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pas, en faisant notre pays plus confortable, mieux équipé, plus intéressant et, par conséquent, plus digne d'envie.

Charles Bertrand fit comme beaucoup d’autres : il émigra. Ouvrier-mécanicien de son métier, garçon fort intelligent et fort habile, comme il n'y avait à Québec aucune école d’arts et métiers, il avait dû se former lui-même au petit bonheur dans plusieurs boutiques.

Haut de stature, bien découplé, plutôt brun que blond, il portait sa barbe toute entière, ce qui donnait à sa physionomie le caractère de l'âge mur, alors qu'il dépassait à peine vingtquatre «ns. Son front large, aux angles adoucis, couronné d'une chevelure épaisse, sa figure éclairée de deux grands yeux noirs, tout, dans sa personne, inspirait de prime abord une confiance absolue. Timide tout de même, s’il n'avait pas la promptitude et l'énergie de décision, il possédait cette ténacité de résolution qui soutient imperturbablement la lutte et finalement triomphe des obstacles.

Charles, qui avait perdu tous les membres de sa famille, ne laissait derrière lui aucun sujet particulier d'affection. Un jour, done, il se décida à filer sur New-York ; c'était sa première aventure hors du pays. Lorsque d’abord il foula les pavés de Broadway et d’autres rues de la métropole américaine, il demeura un instant ébloui du faste des édifices et des étalages,

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tout comme le fut un jour cet Jroquois nommé Berger, amené de Québec au Havre en 1650 par un père jésuite.

Quand il se remit de son éblouissement, il se prit à penser qu'il lui importait de ne pas s'attarder à la recherche d’un emploi ; ses ressources étaient limitées, et, dans une ville comme New- York, la monnaie fond aussi vite que la neige au soleil,

Ilentra dans un restaurant du Bowery, et, à la colonne des annonces du premier journal qui lui tomba sous la main, il lut : “Engineer wanted. Good salarv. Appiv to Samuel IHickey Broadway, 208.7

Voici probablement mon affaire, se dit Charles qui comprenait un peu l'anglais :

pourvu que je n'arrive pas trop tard,

Emportant le journal avec lui, il se mit à arpenter Broadway. et finalement arriva à l'adresse susdite.

Monsieur Samuel Hickey était à son bureau.

Frisant la quarantaine, la figure réjouie et satisfaite, il inspirait de suite une certaine cordialité. Cependant, pour un physionomiste, les deux petits veux gris qui décoraient sa figure bonhomme, toujours en mouvement et nese fixant nulle part, n'auraient rien dit de bon. Charies n'était pas physionomiste: cependant le regard un peu mobile de Samuel Hickey ne lui causa pas d'impression favorable. Tout de

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même, il déelina ses nom et prénom et, après quelques pourparlers, il fut agréé comme ingénieur-mécanicien par le patron de l'usine.

Samuel Hickey était propriétaire d'une grande fabrique de tissus.

Charles Bertrand prit la besogne dès le lendemain matin. Quoiqu'il ne fût pas exactement conducteur de machinerie, il se mit en peu de temps au courant non seulement des travaux, mais aussi du fonctionnement de toute l'usine.

Samuel Hickey employait un grand nombre d'ouvriers des deux sexes. Dans ses allées et venues à travers les ateliers, Charles Bertrand se croisait souvent avec des ouvrières. Crellesei le désignaient sous le titre de Young Frenchman”. Quelques-uries essayaient bien d'attirer son attention au passage, mais Charles, tout entier qu'il était à son ouvrage, demeurait indifférent à leur manège, et passait outre en répondant froidement, mais poliment, aux œillades. I faut dire aussi que la plupart de ces ouvrières. au teint plus où moins flétri, à la taille déformée, aux allures vulgaires et effrontées, ne pouvaient ecrtes provoquer chez lui le moindre intérêt.

Seule, cependant, l’une d’elles lui avait inspiré une certaine sympathie. D'une taille dépassant la moyenne, le travail ardu et constant auquel i! lui fallait se livrer, semblait miner sensiblement une constitution qui paraissait délicate. Son teint pâle et mat, ses joues à peine colorées trahissaient une souffrance physique : mais deux yeux illuminaient sa figure intelligente et avenante, à laquelle un petit nez délicat et légèrement retroussé, prêtaitun charme piquant. Sa chevelure blonde s’enroulait sans prétention au sommet de la tête où une simple broche la fixait.

Bessie Turner, tel était son nom, avait perdu son père et travaillait pour soutenir sa mère malade et une jeune sœur.

Bertrand ne connaissait âme qui vive dans New-York, à l'exception du patron, Samuel Hickey. Il ne pouvait certes vivre indéfiniment en ermite ; sa nature généreuse et affectueuse avait tout naturellement besoin d’expansion.

Non seulement il se contenta de répondre poliment, à l'occasion, à Bessie, mais il alla même jusqu'à lui faire des offres de service qu’elle eut le bon esprit de ne pas refuser. De sorte que l'amitié entre le mécanicien et Pouvrière ne tarda pas à prendre racine.

Bessie raconta à Charles sa position. Son père était aussi mécanicien très habile et gagnait beaucoup d'argent. Il vivait alors avec sa famille dans un joli cottage, élégamment meublé. Un jour, il tomba gravement malade :

le médecin fut appelé et déclara le mal sans remède. Un soir, Bessie, la mère et la petite sœur sanglotaient à genoux des prières auprès d'un cadavre, celui du père.

«a mère tomba malade ; les quelques ressources qui leur avaient été laissées, s’épuisèrent,. Il fallut donc se mettre en quête d'emploi pour éloigner du logis le spectre de la famine.

-C’est ainsi que je me trouve dans cette maison, ajouta Bessie d'une voix tremblante, et je gagne bien juste de quoi nous empêcher de crever de faim.

Vivement touché de ce récit tout simple, Charles Bertrand ouvrit dès ce moment sa bourse pour venir en aide à la pauvre veuve, à Bessie et à sa jeune sœur, Il éprouvait une extrême jouissance à pouvoir faire des économies de temps à autre et à les glisser dans la main de Bessie, le soir, à la sortie de l'atelier. Il ne s’apercevait pas non plus de la place notable que l’orpheline prenait insensiblement dans sa vie. Il ne se rendait pas compte que lui, si assidu, si consciencieux au travail, concentrait

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maintenant toute son attention sur un point : finir son travail pour six heures du soir, afin de pouvoir escorter Bessie chez elle : il s'était méme tout naïvement mis en tête qu’il était devenu nécessaire à la jeunc fille. (‘est bien mé lancoliquement qu'il reprenait le chemin de sa pension, lorsque la besogne l'avait retenu plus tard que d'habitude à l'usine. et que, par conséquent, il avait été empêché de reconduire Bessie à domicile,

Bertrand poussa plus loin ses attentions. Il conduisit la jeune fille au théâtre. Jamais un mot de galanterie ou d’affection de sa part ; de son côté, Bessie s'était accoutumée à le regarder comme un bon ami, presqu'un parent.

Il en aurait fallu bien moins pour débrider toutes les langues. On en glosa fort dans toutes les parties de l'usine. Les commérages exécutèrent toute une farandole. On fit litière du caractère de Bessie et de celui de Bertrand.

Ce fut au point que Samuel Hickey lui-même s’en trouva assez intrigué.

Il manda le jeune mécanicien à son bureau, lui fit un accueil plutôt amical que sympathique, en le priant de lui dire ce qui en était des racontars des ateliers, racontars qui avaient fini par

arriver à ses oreilles.

Charles, un tant soit peu interloqué, explique tout ingénuement l'incident, dans tous ses dé tails, mais s’abstint toutefois de donner le nom de la jeune ouvrière,

—Très bien! mon cherami, fit Samuel Hickey.

J'ai toute confiance en vous et je comprends ia situation. Je vous souhaite de mener à bon terme cette liaison absolument fortuite, de met tre le sceau final à votre conquête. Tout m'a l'air de bien marcher. Seulement, vous avez oublié de me confier le nom de votre dulcinée. Serait-ce trop vous demander de me le dire ?

—-Non, Monsieur, répliqua ouvertement Charles. Après le bienveillant accueil dont vous m'avez honoré, je ne sarais vous taire plus longtemps le nom de la jeune fille à votre emploi. Elle s’apnelle Bessie Turner.

—Bessie Turner! articula Samuel Hickey en serrant nerveusement les deux bras de son fauteuil et en dardant sur Charles Bertrand ses deux yeux gris qui reflétèrent l'expression plutôt d’une fauve que d’un être humain.

Il resta un moment silencieux.

Charles comprit de suite qu'il se passait quelque chose d’étrange, de mauvais augure. Si l’humeur du patron avait subiun aussi brusque revirement, c’est qu’il s'était senti profondé-

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LA ment atteint personnellement. Il portait donc lui aussi certain intérêt à Bessie. Dans les circonvolutions de son cerveau, il se prità penser qu’il avait déterminé une jalousie, rencontré en quelque sorte un rival.

N'attendant plus de réponse du patron, il le salua et se retira.

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Samuel Hickey avait pris la jeune fille à son service, parce que, dès le premier moment, elle lui avait plu. De cette première impression, il avait successivement passé de la sympathie à l'affection, et de l'affection à la passion. Alors il ne rêva plus que d’une chose : faire de Bessie sa maîtresse. Quand une passion de ce genre s'allume chez un individu de quarante ou cinquante ans, elle devient brasier, brasier intense, envahisseur, feu dévorant se faisant chez un être un aliment de toutes ses facultés.

Samuel Hickey était arrivé au paroxysme d’une passion contenue jusque là, mais qui ne connut plus ni retenue, ni contrôle. Il voulait à tout prix l’objet de sa convoitise, et lorsqu’il avait fait venir Charles à son bureau, il en était à deviser des moyens à prendre pour arriver à son but. La révélation soudaine que Charles venait de lui faire, l'avait d’abord stupéfié ;

190 TÊTES ET FIGURES D More mn

À la stupéfaction avaient succédé une jalous et une rage indicibles.

Ce fut alors le Signal d'une ère de persécu tions raffinées, incessantes, Pour Charles e Bessie, Au moindre prétexte, Samuel Hickes CSSayait de trouver les deux Jeunes gens ei faute, leur cherchait noise, et allait même jus. qu'à Confisquer une partie de leurs gages. S'i- Magimant qu'il génerait où ferait Manquer lenrs rencontres dans l'établissement. il leur assigna des postes tout à fait écartés l'un de l’autre, mais, à la Sortie, un soir OU Un autre, Charles et Bessie se VOyaient, et Charles ne manquait jamais d'escorter celle-ci à son domicile,

Parfois, du haut d'une fenêtre, Hickey, dévoré par la Jousie, les regardait cheminer tous deux. En route, Charles et Bessie se racontaient les misères que le patron leur infligeait. Comme il arrive invariablement en pareils cas. cette persécution ne fit qu'attiser Ja flamme naissante de leur amour Mutuel. Tous deux retrouvaient dans leurs confidences réciproques le courage de Supporter une situation qui, autrement, eut été intolérable,

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Cependant, un jour, changement subit et complet d’attitude chez le patron. D'implacable persécuteur qu'il s'était montré jusque là, il se fit agneau, devint prodigue d'attentions ot de prévenances pour | purent alors jouir d'une existence relativement satisfaisante. Bessie, ne s’expliquant pas bien cette métamorphose instantanée, en était heureuse et pour Charles et pour elle-même. Quant à Charles, lui, il avait son idée de derrière la tête. Ce revirement d'humeur lui causa platôt une certaine inquiétude, Il soupçonna anguille sous roche.

es deux jeunes gens qui

Mais, bah ! se disait-il, après tout, ce qui est pris est pris. Attendons ln suite!

Un jour de demi-chomage dans l'usine, Samuel Hickey rencontrant Bessie, Jui dit

—Ah !c’est vous ! Très bien! ‘dans mon bureau.

avec vous.

Entrez done J'ai à causer privément

Bessie entra dans le bureau et attendit. Le patron reparut bientôt, et fermant la porte derrière lui :

—Vous êtes une bien jolie fille, dit-il à Bessie, en la priant de s'asseoir et, en même temps,

Bessie échappa cette caresse inattendue et it un mouvement pour se retirer.

192 YÊTES ET FIGURES

Non, fit Samuel Hickey. S'il vous plaît restez ici Vous me paraissez grande amie de Charles Bertrand

Grande amie, Monsieur Hickey. En effet, c'est as8802 V Je vous avouerai que, de tous ies empioyés, c'est le seul qui m'ait jusqu'ici manifesté du respect et de l'intérêt. Connaissant notre état de gêne, il a poussé la générosité jusqu'à nous ouvrir sa bourse. Je serais bien ingrate de ne pas lui tenir compte de tout cela. Que feriez-vous à mu place ?

Et vous le récompensez, j'en suis sûr, hasarda eyniquement Hickey !

Monsieur, fit Bessie, qu'entendez-vous par le récompenser ?”

Ah! ma fille, repartit Hickey, vous êtes trop intelligente pour ne pas comprendre à mimot. D'ailleurs, ici, dans la maison et au dehors, on cause beaucoup de votre intimité avec Charles Bertrand.

__Monsieur le patron, interjeta Bessie, rien de plus difficile que d'arrêter la médisanec. Méme, en ce moment, pourquoi ne m’accuserait-on pas d'avoir un rendez-vous avec vous dans ce bureau ?

* OMR

Pendant tout ce temps-là, Hickey s'était rapproché de la jeune fille, et, au moment où il essayait de la prendre par Ja taille, en lui disant

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—Je vous aime, Je vous adore, cuite-ci s’était brusquement dégagée, levée et avait entrebaillé la porte.

Hickey se leva aussiet, lui tapant légèrement la joue :

-Ma fille, dit-il, nous nous reverrons.

Bessie disparut ei alla reprendre sa besogne. Le soir, en sortan‘ de l'atelier, elle trouva

Charles qui, comn. d'habitude, l’attendait.

Chemin faisant, elle crut devoir lui conter dans les granes lignes son aventure.

Charles, les dents convulsivement serrées et les poings crispés, s'arrêta net, crmme s’il eut été soudé au sol, stupéfait de l’au ce du satyre qui avait tenté de toucher à tou e qu'il avait de plus précieux au monde, Se rendant sur le champ compte de l'intensité et de la profondeur du sentiment qui l’attachait à Bessie, il s croisa les bras et, sans penser un instant qu’il à. trouvait en pleine rue :

—Bessie, dit-il d’une voix émue. Je n'ai jamais pensé que nous puissions être jamais séparés. Vous m'’êtes devenue nécessaire comme l'air et la lumière du bon Dieu. Je vous demanderais bien de ne plus retourner à l'atelier, mais je n'ai pas assez d'économies pour vous supporter, vous et votre mère. D'autre part, il vous faut gagner de l’argent pour subvenir au pain quotidien. Je vous aime, Bessie, je

vous aime de toute mon âme. Mon rêve est que vous deveniez un jour ma femme. Consentez-vous ?

La jeune fille baissa la tête, mais, l'instant d’après, le regard indéfinissable dont elle l’enveloppa, suffit.

Charles avait compris.

Très bien! fit-il, en reprenant sa marche.

Si vous constatez que l’un de ces jours je suis disparu, n’en prenez pas le moindre souci. Je serai en quête de la fortune pour nous deux.

A la porte de la maison, l’étreinte de main qu’elle lui donna, scella le pacte.

Charles regagna sa chambrette.

Le lendemain et bien des jours suivants, il retourna à l'atelier et travailla avec plus d’ardeur que jamais. Il thésaurisait. Ce fut tant et si bien, qu’un certain soir, il annonça à Bessie son départ le lendemain pour la Californie.

Ce fut une bien vive douleur pour Bessie Elle ne put retenir ses larmes, mais ne suscite aucune objection, car elle connaissait le carac: tère décidé de Charles.

—Bon voyage, murmura-t-elle en sanglotant et prompt retour!

Le lendemain, Charles quittait le service di patron Hickey et se mettait en route pour ls Californie, non sans avoir laissé une somm rondelette entre les mains de Bessie.

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