LE
l'arrière sur un Vaste atelier à la Disdéri.
Satisfaite, l’aieule n’en ressortit qu'au bout d’une demi-heure, Le petit Jules s'était bien conformé à la demande qu'on lui avait faite de se tenir un moment tranquille, sans bouger, mais n'avait Pas songé à aller jusqu'aux explications. ?
Une fois dans Ja rue, il eut beau questionner l’aïeule, celle-ci ne donnait que des réponses évasives,.
—Je suis entrée là, finit-elle par dire, simplement pour voir les grandes images. . -j'aime beaucoup Ça, moi, les grandes images
Mais, l’homme, là, au fond, il m'a dit de me tour tranquille. Pourquoi ça ?
—C'est tout simplement Parce qu'il avait besoin que tu le füsses, répondit l'aieule. Tu sais, mon pauvre petit Jules, tu es pas mal dissipé par temps, mais tu n'as pas besoin de parler de la chose à Ja maison. Tu n’en parleras pas, me le promets-tu ?
Jules, tout en gambadant, promit.
On finit par réintégrer, en bon ordre, le logis paternel.
Ah ! ce que Jules eXtasié en raconta de sa Promenade à son père, à sa mère, et à la ménagère, Ça n’est rien que de le dire, Il avait vuci, VU Ça.....Bref, ce fut à n’en plus finir. I] y mit tant d'enthousiasme qu’à un certain mo-
isdéri.
bout t bien ite de Juger, expli-
onner onses
npleaime
it de
vait Tu inal ide Pras
nent, il eut un lapsus linguaeet faillit manquer 1 sa promesse.
Voyant tout à coup l’aïeule le regarder et se uettre un doigt sur les lèvres, il s'arrêta tout court. Puis, allant trouver la vieille, il lui dit tout fort à l'oreille.
Je l'ai pas dit....je le dirai pas.
Le secret se trouvant ainsi parfaitement assuré, l'incident ne provoqua heureusement aucune demande d'explications, et le petit reprit chaleureusement son récit.
L'enfant dépassait d'à peine quelques seimaines la quatrième année de son âge. Très éveillé, comme on a dû le constater, n’appartenant pas à la catégorie des enfants sages, ainsi que l'avait dit l’aïeule au monsieur du pare, il allait à l'école, une petite école du voisinage, située à une encoignure de rues. Le magister n'était pas précisément ce que l’on appelle un savant, un puits de science pédagogique, ce qu'il aurait dû être pour logiquement diriger les petite bonshommes de son école. Il n'était pas même un vieux routier de l'existence. Céliba-
taire bien avancé en âge, il ne pouvait done avoir acquis l’expérience de l'enfance dans la famille. Affublé d’une longue houppelande à ramages pittoresques, il portait une prétentieuse férule dont il ne privait pas les marmots sous sa direction... C'était, suivant lui, le meilleur moyen à employer pour faire entrer la science
dans la caboche des n'avait Pas grande au b-a-ba et n° du Chrétien.
Qu'importe, le CSpièglerie, son int déjà très avancé seulement dans familier avec le tr, et courbes et lettres et j' reprise de
tout-petits.
envergure, e allait pas Plus loi
Sa science Île commençait n que le Devoir
petit Jules, avec toute son Iigence Prime-sautière. était Pour son âge : il était nonle b-a-ba, Mais aussi acé des lignes droites, ob] même dans Ja juxtaposition alignement des mots la classe, après la va le jugea assez fort pour le Devoir du ‘hrétien.
Lire dans le Devoir à l'école à cette époque, c’ét être un enfant de g
Aussi, le petit Jules était-il fier d’ fout venant à Ja Maison qu'après |] Maître lui avait dit qu’il lirait dans le Devoir,
Si l’humanité en faisait autant
ire tout simplem de son petit Ji en face de ] Moins, sans
assez iques 1 des Pour que, à Ja ‘ance, Je Magister faire Monter jusuqu'an
du vieux L ait grosse affaire : ;] fallait rands talents.
annoncer à 4 Vacance le
ent que le père était épris iles, quelle indigence d'expression, a réalité! I] l’adorait ni plus ni aveuglement Cependant, Et, Je petit Jules, avec toute l’exubérance de sa nature et une confiance sans bornes, lui rendait bien richement ce sentiment.
ussi était-ce du père, re
toujours grande fête à l’arrivée tour de sa besogne.
Jules accourait
a Science n mençait le Devorr
oute son ère, était ait non- Si assez obliques tion des 16, à Ja lagister ‘uqu'au
fallait
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épris ssiOn, us ni petit re et
iche-
ivée irait
au devant, se jetait dans ses jambes, s'accrochant à une, lui grimpant sur les genoux, lorsqu'il s’asseyait, lui tirant délicatement la moustache, lui ébouriffant les cheveux, tripotant la chaîne de sa montre, tirant celle-ci de son gousset, pour en écouter le tic-tac et parfois lui faire courir plus d'une aventure en voulant savoir ce qu'il y avait dedans.
Son père! son père! questionnait-il.
montre-moi donc ça ?
Et, ‘‘son père”, victime de toutes ces cajoleries enfantines, jouissait tout de même en se contentant de dire :
-Tranquille, mon petit Jules ! sois tranquille. Tu veux tout savoir, je te le dirai!
Attends un peu ! Tu me fatigues.
Et il embrassait la tête blonde et la tendre margoulette du petit.
A table, Jules était à la droite de son père : c'était entendu. Il prenait cette place de droit. Personne n'aurait osé la lui disputer.
Le repas fini: ‘“Son père”, disait Jules.
fais-moi done des images comme l’autre jour.
Et, alors, le père, pour se tirer d'affaire.
allait chercher un grand in-folio illustré, pour lui en faire voir et expliquer les gravures.
—J'aime pas Ça, ces images-là, protestait Jules, je les ai vues déjà. Fais-moi-z’en d'autres, là. avec du papier !
150 TÊTES ET FIG URES ee + EE
Alors le père se résignait, s'armait d’un ‘Tayon et prenait du Papier. Jules, les deux coudes sur Ja table, suivait de près les lignes du dessin. De ces impromptus au crayon, naissaient une Maison de Campagne, un gros arbre, un oiseau, un Poisson, un chien, un che. val, un navire, qui appartenaient aux variétés les plus fantaisistes du monde. Le petit Jules en était ébahi, ravi, et tout naturellement exigeait une, deux, trois copies du premier exemplaire.
Parfois, le père, donnant libre cours à son talent, s’aventurait jusqu’à Protraiturer la mère, l’aïeule ou la ménagère.
Alors, Jules, nanti de Portraits, parcourait la maison en les montrant avec l'assurance d’un exposant du prix de Rome.
—Tiens, s'écriait-il, c’est ton nortrait.
Et tout en minaudant, il se frappait les deux mains.
-—Mais non, lui disait-on, Ça n'est pas mon portrait.
— Oui, oui. rétorquait-il, "son père” l’a dit : c'est lui qui l’a fait, là, avec SON crayon, là-bas, sur la table.
“Son père’ l'a dit! Il n'y avait pas à discuter ; “Son père’ l'avait dit.
Le mot de Portrait avait un jour donné à réfléchir au père. Ce serait bien à Propos, se ditil, si nous avions uu Portrait du petit Jules
t d’un s deux lignes rayori, n gros n cheriétés Jules ‘ment emier
son nère,
urait d’un leux
non
Il en conféra avec le personnel de la maison.
Ça bien du bon sens, observa la mère.
Il est d'âge. On ne sait pas ce qui peut arriver. J'enverrai la vieille avec lui chez le photographe.
Mais, comme c'est assez souvent le cas, pour une raison où pour une autre, on tarda de donner suite au projet.
Un jour, le petit Jules revint de l'école, pas enjoué comme d'habitude. En arrivant, il s'étendit dans un grand fauteuil, puis, quelque temps après, alla se coucher sur un canapé.
—Le petit a quelque chose, dit la grand’mère.
Le petit Jules resta ainsi couché une partie de la journée. Finalement on jugea à propos de le mettre dans son lit, en lui administrant une potion chaude, car il commençait à se faire un peu frileux.
Et, quand le soir, le père arriva, Jules n'était pas là. Grande fut sa surprise.
--Où est mon petit Jules, s'enquit-il ?
—I1 ne semble pas bien, lui fut-il répondu.
On a cru devoir le mettre au lit.
—A:-t-il attrapé un coup? Que peut-il avoir ? se demanda le père. Allons! Voyons !
Et il se rendit à la chambrette de l'enfant.
—Qu’as-tu, mon petit Jules? fit le père.
De quoi souffres-tu ?
L'enfant, à demi somnolent, se réveilla aussitôt à la voix de son père, et se mettant sur son séant :
Bobo, là, à la tête, dit-il en portant une main au front.
De suite, le père fit mander le médecin de la famille,
-Ça n'est pas grand'ehose, dit celui-ci, après auscultation. L'enfant aura attrapé un rhume de cerveau. Il est très enchifrené. Mais ça se passera comme c'est venu, et il écrivit une prescription.
Quelques jours s'écoulèrent. L'état du petit ne paraissait pas s'améliorer : au fond. il s'aggravait.
Au comble d'une inquiétude qui touchait à l'angoisse, le père fit redemander le médecin.
Le cas est devenu sérieux, remarqua celuici. Le petit souffre d'une grosse fièvre et se plaint toujours d’un gros mal de tête.
Pour l'acquit de sa conscience, il recommanda un traitement et repartit. Au moment où il franchissait la porte de la maison :
—Mon cher ami, dit-il au père, je ne vous le cacherai pas plus longtemps, c'est un cas de méningite aigue. La science n'y peut rien faire. Il faudrait un miracle. Mais, n’en dites rien aux vôtres! Ils l’apprendront assez tôt.
Le père, le désespoir dans l'âme, remonta comme il put l'escalier et se rendit auprès du lit du petit malade qui ne cessait de porter la main à la tête en disant d'u. voix de plus en plus faible :
‘Son père’! Bobo là Bobo à la tête Quis est homo qui ron fleret Natum suum si videret
In tanto supplicio !
Le père, S'abimant dans sa douleur, ne quitta pas de la nuit le chevet de l'enfant. Il était seul. Sa femme se reposait. Quant à la grand'mère elle s'était blottie, au fond de la cuisine, dans un grand fauteuil.
Vers l'aube, le petit Jules tomba dans un état semi-comateux. [Il ne put murmurer à son père qui lui demandait : ‘Me reconnais-tu, mon petit Jules”? qu'un oui et esquisser un faible signe.
Ce fut la suprême manifestation de son intelligence.
Les lèvres se contractèrent légèrement : les narines se pincèrent et la figure prit une teinte cadavérique.
Il venait d'expirer.
Tout était fini pour le petit Jules en ce monde,
Son âme s'était envolée dans le mystérieux au-delà
Inutile ici d'essayer de décrire certaines douleurs.
eme
Ceux qui ont subi pareil coup en comprendront la blessure ; large, profonde, cruelle comme elle l’est, elle ne se referme pas.
—Ah si, au moins, nous avions son portrait, gémissait ‘son père” en se tenant la tête À deux mains, en désespéré, au retour des funérailles.
La grand’mère, disparue un instant, revint tout aussitôt.
—Le voilà, fit-elle entre deux sanglots, et, d'une grande enveloppe, elle tira... .....le portrait du petit Jules... ... Vous l'aviez ou-
Ans Mails en eue ..… Et la vieille éclata de nouveau en sanglots.
Le portrait du petit Jules occupe la place d’honneur au salon.
Il y a de cela cinquante ans, me dit le narrateur. Mais n'empêche que depuis, je le revois encore dans mes rêves, comme s’il était en chair et en os, je le berce, je le dorlote toujours : je le fais sauter sur mes genoux : il me tire les moustaches, m’ébouriffe les cheveux, je lui dessine des chevaux, des chiens, des oiseaux, et je lui répète, comme à l’accoutumée, des aire connus ou improvisés.
Et quand, à mon réveil, je me retrouve face à face avec la navrante réalité, eh bien Il prit un mouchoir, essuya deux grosses: '2rmes.
Hum ! eh bien! fis-je machinalemernt en toussant bruyamment pour dissimuler une émotion, quelque chose qui me serrait la gorge.
Eh bien ! articula-t-il d'une voix à demi étouffée Excusez-moi Vous vovez je le pleure encore
op,
La Terrasse de Québec
C'était quelque part vers 1907-1908, aux deux tiers de l’année, par une après-midi ensoleillée de mi-septembre.
Un médecin de mes amis était arrivé le matin même de San-Francisco avec sa jeune femme, et était monté au Château-Frontenac.
Déjà prévenu de lébr arrivée, j'allai leur présenter mes hommages et mes souhaits de bienvenue. Ils n'étaient pas à l'hôtel. Je finis par les trouver sur la terrasse, tous deux en contemplation muette ; la jeune femme surtout paraissait comme hypnotisée par le paysage.
Je dus finalement rompre le charme, et indiquer ma présence aussi délicatement que possible.
Après les salutations et les compliments d'usage, la conversation roula sur des sujets divers, comme entre anciennes connaissances.
A nouveau j’exprimai mes regrets d’être intervenu dans une contemplation qui m'avait paru absorbante.
TT
— Oubliez done vos regrets, interrompit vivement la jeune femme, nous pouvons nous reprendre.
** Mon mari, qui est Canadien, m’avait bien souvent parlé du majestueux promontoire de Québec et de la terrasse qui le décore. Mais. je vous confesse que mon imagination est restée bien en deça de la réalité. Cette vue est simplement ravissante, c’est le plus beau spectacle que j'aie encore eu de ma vie. J'ai vu le Bosphore, la baie de Naples, le pays de Cordoue, les paysages du Rhin, mais rien de semblable au monde. Que de ; randeur dans cet ensemble et que de délicatesse dans cette grandeur ! Il me semble que rien ne puisse jamais venir atténuer le caractère imposant de cette nature ; qu’en changeant d’aspect, suivant la saison, elle n’en doit pas moins rester captivante sous le soleil, sublime dans Ja tempête."
J’allais confirmer les impressions de l’aimable San-Franciscaine, lorsque son mari se chargea de la réponse : !
— Oui, fit-il, j'ai beauoup voyagé dans le vieux monde. Ses plus beaux points de vueme sont même familiers, en Turquie, en Italie, en Allemagne et en Suisse. Celui de la terrasse m'est parfaitement connu, puisque je suis Canadien, né dans les environs de Québec, et que j'ai habité la vieille capitale pendant bien
des années. Eh bien ! mon cher ami, permettezmoi de vous le dire en toute sincérité, ce point de vue est incomparable : il est unique, enten- ‘dez-vous, unique.
C’est ce que je pensais, fis-je en m'inclinant, comme si j’eusses été l’auteur, le proprié taire, ou tout au moins le locataire à bail emphytéotique de toute cette nature, et la palme que vous venez de décerner, avec autant d'autorité que d’enthousiasme, à la terrasse de Québec et à ses environnements, porte dans mon âme la conviction que nous avons chez nous une merveille à nulle autre pareille.
À ce moment-là, le jour baissait : le soleil, se glissant de derrière un nuage bleu sombre, inonda d’une radieuse clarté les hauteurs de Lévis, la pointe de l’île d'Orléans et la côte de Beaupré. Ses rayons, tombant obliquement sur tout cet ensemble, distribuaient ici et là l’ombre et la lumière, contrastes charmants qui faisaient ressortir d’admirable façon, bois, collines et prairies.
Du côté de Lévis. jusqu'à la pointe Saint- Joseph, et sur quelques points de la côte de Beaupré, c'était un éblouissant scintillement de toitures ; tel le miroitement d’une rivière de diamants sur les épaules d’une jolie femme.
Le Château-Frontenac participait aussi à cette illumination féerique. A droite, la citadelle campée sur le promontoire géant, estompait de sa masse imposante le ciel bleu. A gauche, les Laurentides, offrant toutes les nuances de l’émeraude, décrivaient sur la voûte azurée leurs crêtes paraboliques, en allant se fondre. à la limite de l'horizon, dans les flancs du Cap Tourmente.
En bas, entre les deux rives, le grand fleuve roulait paisiblement ses eaux profondes, se déployant comme un large ruban nuancé d'azur et d'argent, baignant toute la grève de Beauport jusqu'à la chute Montmorency, et allant de ses deux bras donner comme une étreinte amoureuse à l’île de Bacchus.
Tout-à-coup, une eurène énorme parut au tournant de la pointe Saint-Joseph : c'était celle d'un vaisseau océanique, véritable léviathan, qui entrait dans le port.
Les promeneurs avaient déjà depuis quelque temps cessé de faire les cents pas,ct, pour la plupart, accoudés à la balustrade, ou occupant des banquettes, étaient tombés en admiration devant le spectacle. L'apparition du vaisseau provoqua une diversion dans les groupes.
Le soleil descendait toujours. Bientôt, il plongea à demi sous la ligne de l'horizon, avec, comme escorte. un groupe de petits nuages folâtres, dorés et empourprés. Deux ou trois
toitures, à Lévis, reflétèrent les derniers rayons de l’astre du jour.
Et le crépuseule se fit.
Lentement d'abord, comme indécise devant les derniers efluves solaires, l'ombre enveloppa le fleuve, qui prit une teinte mordorée, sur laquelle se détachèrent plus nettement les coques blanches des bateaux-passeurs, et çà ct Ià la voilure d'un vacht. La citadelle s'assombrit ; le Château-Frontenac s'illumina à tous les étages. Sur les hauteurs de Lévis, depuis Saint-Romuald jusqu'à la pointe Saint-Joseph, au pied des falaises, deux franges de lampes électriques étincelèrent, et la belle veilleuse des
nuits projeta sa lumière à l'orient.
-Je vous le répète, fit mon ami, ce spectacle est unique. Mais, rentrons, et faites-nous Je plaisi de dîner avec nous., Nous reprendrons ensuite notre promenade sur la terrasse.
Nous fûmes bientôt à table.
—Y a-t-il longtemps que votre terrasse est construite, interrogea la jeune femme, et quelle étendue peut-elle avoir ?
—Elle fut construite, lui répondis-je, sous un ancien gouverneur du Canada, Lord Durham, qui lui donna son nom. D’après la chronique, elle mesurait alors cent soixante pieds. Quel-
ques années après, en 1854, on la prolongea jusqu'à deux cent soixante-dix pieds. Un, quart de siècle plus tard, en 1879, grâce à l'initiative de l'un des gouverneurs les plus distingués et les plus populaires que le Canada ait jamais eus, elle fut portée jusque sous les murs de la citadelle, Aujourd'hui, elle couvre bien quatorze cents pieds. De Durham qu'elle s'appelait, elle prit alors le nom de Dufferin.
Les cinq kiosques qui la décorent portent chacun un nom historique : ceux de Plessis.
Frontenac, Lorne et Louise, Dufferin et Victoria. Un jour, il x a environ une quinzaine d'années, un ouragan emporta la toiture du dernier Kiosque et transporta, comme une plume, sur le glacis d'en face, cette masse qui pesait bien plusieurs tonneaux.
Autrefois, entre le Château-Frontenac et le kiosque de la musique, on avait érigé un pavillon pour l'utiliser comme café. Les restaurants du voisinage, en voyant ce nouveau concurrent qui, à la vérité était fort achalandé, le prirent en grippe. On fit tant et si bien qu'un jour le ministère de la guerre, au Canada, s’émut de la chose, et finit par découvrir que le kiosque se trouvait juste dans la ligne de feu de la citadelle. I! en fallait moins pour faire crier : Haro sur le baudet ! Aussi, ne fut-on pas lent à décréter sa suppression. Le malheureux était loin de se douter qu’il aurait pu gêner le tir de
la citadelle, dans le cas d’une guerre et d’un siège. Il échappa à la démolition et fut vendu aux enchères ; l'acquéreur le fit transporter au coin des rues des Commissaires et de la Couronne. Il y est encore et sert de logement.
En ce moment, on est à démolir l'extrémité ouest de la terrasse, parce que des fissures s'étant produites dans le cap, et des éboulis se faisant de tempsà autre dans cette partie là,on redoute quelque catastrophe. On va donner aux assises de la terrasse toute la solidité désirable. La terrasse est à une hauteur de deux cents pieds au-dessus du fleuve, et, vous comprenez, une dégringolade de pareille hauteur n'est certes pas recommandable, ni pour les gens d'en haut, ni pour ceux d’en bas.
Le Cap-Diamant, dans le voisinage, a eu plusieurs sinistres fantaisies du genre. Ainsi, en 1841, le 17 mai, un éboulis démolit huit maisons et tua trente personnes au pied du cap.
En 1852, un fragment de rocher s’en détacha et fit sept victimes. En 1872, une avalanche de neige ensevelissait une maison et huit personnes. Le 19 septembre 1889, après une pluie de plusieurs jours, un éboulis se produisit à 8.15 heures du soir, détruisit sept maisons, écrasa à mort quarante-huit personnes et en blessa grièvement rlus de trente autres.
Ici, à quelques pas de l’hôtel, sur la déclivité du talus qui descend à la Place d’Armes. on
avait construit un manège qui fut dans la suite transformé en théâtre. Ce théâtre brûla accidentellement en juin 1846, et quarante-cinq personnes périrent dans cet. incendie.
Vous voyez que la terrasse a aussi une chronique sinistre : plus de 93 victimes d’éboulis et 45 victimes des flammes.
Je m'arrête, car mes souvenirs m'entraîneraient trop loin.
Mes aimables hôtes protestèrent et me prièrent instamment de continuer.
Associez maintenant, repris-je, à cette radieuse beauté de nature, l'intérêt d’une chronique historique des plus attachantes, sans sortir de la terrasse et de son cadre merveilleux. Il n’est pas une maison, une rue, une ruelle, une dépression de terrain, un monticule, qui n'ait son histoire, qui n’ait été le théâtre d’une événement dramatique, héroïque. Ce coin de terre est grouillant de souvenirs de toutes sortes.
Puisque vous me priez très courtoisement de continuer, vais-je vous parler du Jardin du Fort, et ne serai-je pas obligé de vous dire quelques mots du ‘‘monument de Wolfe et Montcalm”, symbole de l'enterrement de la hache de guerre entre deux nations diamétralement opposées et de caractères et de voies et moyens ?
N’aurais-je pas à ajouter quelques notes sur ce rendez-vous de la société québecoise qu’égayaient il y à bien des années déjà, jusqu’à 1869 inclusivement, l'après-midi, le soir, les excellentes musiques des régiments anglais en
garnison à Québec ?
Voulez-vous que je Vous parle de cet hôtel.
le Château Frontenac > Eh bien, il me faudrait remonter jusqu'aux premiers temps de la colonie, pour vous dire que Champlain fit construire le Château Saint-Louis en 1620, qu'il
fut occupé par tous les gouverneurs français jusqu’en 1759, et par tous les gouverneurs anglais jusqu’en 1834, alors que le feu le détruiait. C'était sous Lord Aylmer.
Pourrais-je vous causer de l'hôtel des postes légende du chien d’or ; de la Place d’Armes, ici au-dessous du Château.
autrefois la Grande Place sous les gouverneurs de la Nouvelle-France, Sans essayer de vous décrire les fêtes civiques, les parades militaires, les assemblées solennelles de tribus sauvages dont elle fut le théâtre ?
Au sortir de là, voici la cathédrale anglaise, érigée en 1804. Oublierais-je de vous rappeler qu’elle occupe le site de l’ancienne église et du couvent des Récollets, que le feu rasa en 1796 ? A l'angle nord-est de l’église, se dressait autre-
, stature, qui eut son
fois un orme de haut:
histoire? En effet, ce fut à l'ombre de cet arbre
sans vous redire la
sur ’éu’à les en
tel.
faue la fit qu’il çais eurs trui-
ostes de la teau.
neurs vous aires, vages
rlaise, ppeler et du 1796 ?
autreat son t arbre
sittunta” | soncaist
que Jacques-Cartier et les gens de sa suite tinrent conseil à leur arrivée dans la colonie. Le vieil orme tomba le 6 septembre 1845.
Comment done passerais-je outre à la maison oceupée aujourd'hui par les Messieurs Morgan, drapiers-tailleurs, à l'encoignure des rues du Fort et Sainte-Anne, sans rappeler qu'elle est sise sur l'emplacement de la demeure de Monsieur d'Aillcbout, gouverneur de la Nouvelle- France. que cette même maison fut le buenretiro d'un elub appelé le Club des 21 barons’, club littéraire et gastronomique, dont Québec eut une reproduction, sans barons, en 1878, 1879 et 1880. sous le nom de ‘Club des 21”, fondé par le comte de Premio-Réal, alors consul général d'Espagne au Canada : qu'elle servit d'hôtel, et enfin, qu'elle logea le “Journal de Québec” et ses ateliers d'imprimerie ?
Et la Basilique, avec sa tour qui domine là-bas, et le Séminaire dont nous distinguons les toitures, et l’Université-Laval, le gracieux petit pare Frontenac, site de l'ancien Parlement, et les monuments historiques groupés aux environs, celui de Wolfe et de Montcalm, celui de Samuel de Champlain, la statue de Mgr François de Laval, et le bureau de poste central remodelé, n'ont-ils pas chacun une histoire de grande envergure et de profond intérêt ? Tout cela se rencontre dans le cadre de la terrasse.
De
Et vous m'exeuserez facilement, du moins je V'espère, de ne pas pouvoir en causer plus longtemps.
D'ailleurs, je crois de descendre sur la terrasse.
qu'il est temps pour nous
C'était soir de musique.
Les promeneurs affluaient Déjà la place regorgeait de monde ; banquettes, triples et quadruples rangs spectateurs ; à l'arrière, en haut, le long mur de retenue de la rue des Carrières, suites d’équipages, défilés de promeneurs, là et plus loin, dans les allées tantôt ombreuses, tantôt brillamment éclairées du Jardin du Fort, sur les flancs du glacis aux vertes pelouses, des groupes de deux, quatre et davantage, plutôt de deux,en train de causer, pOur le bon motif, s'entend, tout en jetant un coup d'œil distrait et rêveur sur tout le panorama.
Au-dessous, les allées et venues de la foule obes blanches, roses, bleu-ciel, depuis les ies soieries jusqu’à la plus humble toutes portées avec autant d'élégance que de séduction, empruntant grand relief aux habits noirs les accompagnant où les suivant ; des groupes 7 mbreux s'arrêtant au kiosque ou au café, pour savourer les délicieuses
de tous côtés.
sur les de du
enr plus jol batiste,
és.
les de du ites plus ntôt rort, uses, tage, , bon d’ œil
foule is les umble gance relief es suiint au cieuses
mélodies de la musique de la garnison ou de l'orchestre du Château. Sur cette foule bourdonnant comme un essaim d'abeilles dans la ruche, la lune répandait comme une buée de lumière, et sa douce clarté, agrémentée ça et 1à par des faisceaux isolés de lumière électrique, distribuait à toute cette scène le cachet le plus enchanteur.
Bientôt, tout ce monde à la mise soignée et on ne peut plus gracieuse, commença à quitter la terrasse pour rentrer au logis. La musique
exécuta l'hymne national, inspiration de Rou- | thier et Lavallée, et la place devint comparati- À vement déserte, Quelques promeneurs seule-
ment s’attardèrent au café. 4
Nous descendions la terrasse. ?
Lévis était encore enrubanné de bougies
électriques qui, en lui faisant ceinture, soulignaient pour ainsi dire sa future terrasse. De { temps à autre, au ras de la rive, ou sur les | hauteurs, on distinguait une lumière mobile, voltigeant pour disparaître et reparaître, sorte de luciole ou de feu follet. C'était tout simplement un omnibus du tramway.
Un silence profond enveloppa toute cette | nature. Les coupoles, les clochers, les toitures 1 À angles brisés, les tours des églises voisines, ! les kiosques, imposant leurs courbes et leurs | arêtes sur l’azur du firmament, prêtaient un
cachet oriental au panorama. Au dôme céleste
neenentee ue
radieusement constellé, la Grande Ourse brillait de tout l'éclat de ses sept étoiles ; l'étoile polaire était de toute splendeur ; la Voie lactée déployait largement sa tenture d’opale ; au loin, les Trois Rois, dans Ja constellation d'Orion, annonçaient discrètement leur prochaine venue dans notre ciel ; Mars poursuivait sa course vertigineuse, et, SUT toute la circonférence de la voûte stellaire, de petites étoiles, lointains soleils, semblaient faire coquettement de l'œil à la terrasse.
Qui sait si les habitants de ces COTPS célestes, dont la lumière met parfois des centaines d’années à nous parvenir, ne guivaient pas alors d'un regard curieux, une audience donnée par Frontenac sur la galerie du vieux château, à d'Iberville, Nicolas Perrot, ou Dollier de Casson, à quelque chef huron, une soirée chez Madame de Péan aver l'intendant Bigot comme principal commensal, ou les élégants officiers et les femmes gracieuses qui assistaient au bal donné par le gouverneur Sir Guy Carleton, le 31 décembre 1775, au Château Saint-Louis, lors de l'assaut donné à Québec par Montgomery du côté des Foulons, et Arnold du côté de la
rivière Saint-Charles ?
ciers | bal n, le Jors nery de la
Drame intime
Je commence à me faire vieux. Je suis déjà à quelques lustres de l’âge fiévreux, alors que les passions se pressent en foule dans le cœur de l’homme, l’agitent en tous sens, le font ou tomber ou grandir. Je revois encore dans la foule de mes souvenirs, cet âge où le sourire, la voix d'une femme aimée, vaut le monde entier.
Elle m'aimait bien sincèrement, cependant, et, pour nous deux, la vie semblait prendre une teinte de vrai bonheur ; pas un nuage à l'horizon, un ciel serein, l’azur du firmament limpide, une atmosphère des Champs Elysées.
Et, cependant, comment se fait-il qu’aujourd’hui, je sois seul, abandonné, et que je ploie le dos, comme sous le poids d'un écrasant
fardeau, pendant qu’elle dort là-bas sous les cyprès du cimetière? Ah! c’est que la vie a de ces coups terribles qui, s’ils ne tuent pas instantanément, conduisent lentement leur victime à la tombe. Les cicatrices qu'ils laissent sont profondes et restent béantes.
Je suis solitaire en ce monde, et je vais vous dire pourquoi.
Par une belle matinée de juin, je venais de faire ma ronde ordinaire chez des malades.
Nonchalamment étendu sur une ottomane dans mon bureau, je fumais tout en lisant le journal du matin. Soudain, mon domestique vint m'annoncer qu’une dame requérait mes services sans délai, pour son enfant qu’elle croyait dangereusement malade.
Le temps de revêtir mon pardessus, de crayonner à la hâte l’adresse de cette dame et de sauter dans un coupé, j'étais en route.
Bientôt, j'arrivai à la porte d’une maison d'extérieur bien modeste, dans une petite rue d’un quartier populeux de la ville.
On avait probablement entendu le bruit de la voiture, car, à peine avais-je touché le timbre,
que la porte s'ouvrit toute grande et qu’une voix bien douce de femme me dit d’un ton ému:
—Vous êtes le médecin, monsieur, n'est-ce pas?
Je m’inclinai en signe d’affirmation.
— Alors, monsieur, ajouta-t-elle avec des sanglots dans la voix, venez voir mon enfant. Vous le sauverez, n’est-ce pas? Venez de ce côté-ci, fit-elle en prenant les devants et en m'introduisant dans une chambrette élégamment meublée. Tenez, regardez, docteur, ce pauvre petit front brûlant, ces lèvres desséchées par la fièvre! Dites-moi ce que vous une pensez !
C'était un chérubin de quatre ans, aux grandes boucles blondes éparpillées sur l’oreiller de duvet. Le petiot avait les yeux grands ouverts, brillants de fièvre, mais entourés d’un cercle bleuâtre. Ses joues présentaient une légère coloration empruntée à la fièvre qui le dévorait.
Du premier coup d'œil, je vis que le mal était sans remède. Néanmoins, je fis les auscultations ordinaires, pour me donner le temps de trouver le moyen d'annoncer la sinistre nouvelle à l’infortunée jeune femme. Un médecin a souvent des devoirs bien pénibles à remplir ;
et rien n’est plus accablant pour lui que d’avoir à formuler une sentence de mort.
—Mon Dieu, docteur, intervint-elle, tâchez de le réchapper! Rien ne me coûtera à faire pour assurer sa guérison.
Je ne répondis rien. Je continuai à faire l’auscultation du petit malade, tout en m’indignant de mon mutisme, et de ma pusillanimité,
Enfin, il me fallut bien agir. Je relevai la tête et me dressai droit debout près du lit, comme pour me donner un aplomb que je n'avais pas du tout.
—Eh bien! docteur, hasarda-t-elle nerveusement, qu’en pensez-vous ?
A ce moment-là, j'aurais donné beaucoup pour pouvoir lui répondre : Je vais le sauver. Mais, c’eût été mentir, et je décidai de m'en tenir à la triste vérité.
—-Je ferai mon possible pourlesauver, madame, répondis-je tranquillement, mais je ne crois pas que mes soins puissent sensiblement améliorer son état.
—Comment, docteur ! TT Non! ça n’est pas possible ! Voulez-vous dire qu’il va mourir? articula-t-elle avec une expression saisissante d’anxiété et de douleur ?
—Mon Dieu, madame, j'adoucirai ses derniers moments, fis-je en baissant la voix.
—Oh! non! docteur, c’est impossible ! Il ne mourra pas, Mon Dieu ! Sauvez mon petit
enfant ! Epargnez-moi la douleur atroce de le perdre! Ah! Je n’ai que lui! Que vais-je faire ?
Et avec un cri déchirant, elle enveloppa de ses deux bras le pauvre petit être qui, déjà, râlait.
J'essayai, mais avec toutes les peines du monde, de délivrer l'enfant de l'étreinte maternelle,
La malheureuse jeune femme fut transportée sans connaissance sur un lit, dans une chambre voisine. Je lui donnai les premiers soins nécessaires, et je retournai près du lit de l'enfant.
Le chérubin rendait le dernier soupir. Une convulsion légère, une longue aspiration, et avec le dessier souffle, l'ange était retourné aux cieux
La jeune femme demeura sans connaissance plusieurs jours durant.
Lorsqu'on mit le petit cadavre dans la bière et que l’on fit la procession funèbre, elle n’en eut pas le moindre soupçon. Après sa crise de nerfs, elle était demeurée comme un corps sans âm:
Je compris qu'il n'y avait pas à négliger son état, et je lui prodiguai mes soins,
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La première fois qu'elle recouvra l'usage de sa raison, j'étais assis à ses côtés.
— Pourquoi, me dit-elle d’une voix mourante et en pleurant, m'avez-vous ramenée à la vie, lorsque vous n'avez pu sauver ce qui me rendait heureuse ?.
Quand, au bout de quelques jours, elle eut repris du calme et des forces, elle me remercia pour les soins dont je l’avais entourée, avec tant de douceur dans la voix que j'en fus troublé jusqu’au fond de l’âme. J'aurais préféré qu’elle m'eût adressé des reproches.
Six mois s'étaient déjà écoulés depuis la mort de son enfant.
Je continuais régulièrement mes visites
C’est alors que je m'aperçus de mon état d'esprit et d'âme.
Un jour que j'arrivai chez elle comme d’habitude, je remarquai un certain embarras dans sa contenance, Au moment où j'allais m’enquérir s’il ne lui était pas survenu quelque désagrément dans la journée :
—Docteur, me dit-elle, vous ne m'avez pas encore envoyé votre note.
—C'est vrai, fis-je graveinent, et je crois que le compte est assez élevé.
—Peu importe, répliqua-t-elle, je puis bien ne pas avoir À ma disposition toute la somme qu’il vous faut, car je ne suis pas riche ; mais, avec un peu de temps, je vous promets d’acquitter intégralement vos honoraires.
—Il me faut être payé de suite, dis-je.
(est le tout que je réclame.
Elle pâlit.
—Le tout ? balbutia-t-elle.
Incapable de garder plus longtemps le iasque :
—Oui, mu chère amie, répondis-je, c'est ainsi que je désire être payé de mes services professionnels, Vous m'avez dit que vous regardiez votre vie comme inutile au monde :
Je l’ai sauvée. Dites-moi, aujourd'hui, voulez-vous me la donner ?
— Docteur, dit-elle, mais vous ne savez rien de ma vie, et vous ne vous en êtes jamais enquis.
—Ma chère amie, je n’en veux rien savoir e je vous aime, et je ne veux rien autre chose que votre amour.
— Comme vous êtes bon et généreux ! murmura-t-elle.
Et ses deux mains se glissèrent doucement dans les miennes.
Dans cette réponse muette, je devinai tout ce que je désirais.
Ce cœur de mère désolée, ayant besoin d'affection, s'était déjà depuis longtemps tourné vers moi, comme le naufrugé se cramponne à l’épave qui le portera au rivage ...........
La date de notre mariage fut fixée et, de part et d'autre, nous fimes les préparatifs nécessaires pour notre union. Il fut bien arrêté que la cérémonie serait modeste et tranquille. Pas de tapage, pas de décorations, pas d'avis dans les journaux. Est-ce que vraiment le bonheur a besoin de tant de démonstrations qui sentent le parvenu à cent lieues”? Pourquoi done mettre tout un public dans la confidence ?
Mais si, à l'extérieur, il était bien convenu que nous ne ferions pas d'ostentation, à l’intérieur de notre futur logis commun, je préparais le nid avec une coquetterie même raffinée, au grand ébahissement de ma vieille ménagère qui ne m'avait jamais vu aussi délicat, ni aussi minutieux au chapitre de mon économie domestique.
Mes visites chez Antoinette—c'était son nom—se multipliaient, et, entre deux patients à soigner, je trouvais le moyen d’aller sous tout prétexte chez ma fiancée.
Un soir que, comme à l’ordinaire, je me disposais à me rendre chez elle, j’entendis des coups précipités à la porte de mon bureau.
J’allais ouvrir, mais la porte roula d’ellemême sur ses gonds, et Antoinette, pâle, tremblante, les yeux hagards, parut sur le seuil.
—Mon Dieu! cher ange, qu’est-il arrivé, m'écriai-je en me précipitant vers elle? Qu'’estce qui vous amène ici? Pour Dieu! vite, parlez !
—Je viens vous annoncer, dit-elle d’un ton froid comme l'acier, que je ne serai peut-être jamais votre femme !
-Et pourquoi”?
—Parce qu'il est revenu--il est ici—-et me réclame.
Et, avec un gémissement sourd, elle s’affaissa sur le parquet.
Je la pris dans mes bras, je la déposai sur l’ottomane et ie parvins à lui faire reprendre ses sens.
Alors, elle me raconta sa lamentable histoire.
Elle avait épousé, alors qu’elle n'avait que dix-huit ans, un homme absolument indigne ET d’elle. Un jour, ce malheureux l’abandonna dans un moment où elle ; ait le plus besoin de ses soins et de son trav::1.
Quelques mois ap: clle donnait le jour à unenfant. Grâce à sa travail, à son industrie et à quelques lambeaux d’une fortune autrefois considérable, elle avait pu vivre modeste-
l ment. L'enfant avait à peine un an, lorsque Dame Rumeur vint lui apprendre la mort accidentelle de son mari.....
où mes pensées s’envolaient vers vous et que je rêvais à notre vie future, quelqu'un frappa à la porte. J’allai ouvrir, croyant que c'était vous.. C'était lui... mon mari...
Il revenait repentant, joyeux et tout heureux à l’idée qu’il pouvait avoir quelques jours de bonheur au logis. Il se jeta à mes genoux en me demandant de lui pardonner sa lâche désertion.
Son apparition, inutile de vous le dire, m'avait transformée en une statue de marbre.
Je restai muette et sans mouvement, jusqu’au moment où l’idée que vous pouviez venir me tira de ma léthargie.
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Ce coup d'assommoir me fit sur l'heure perdre tout sentiment de raison.
Arpentant la pièce comme un insensé, je lui demandai ce que valaient les droits de cet homme comparés aux miens. Je l’adjurai par tout ce qu’elle avait de plus sacré, d’être à moi et à nul autre, comme déjà, devant le ciel, elle devait être ma femme................
Grâces à Dieu !
Antoinette, je puis le dire encore, resta fidèle à elle-même, à moi, à la mémoire du petit chérubin mort, et au mari répentant qui lui était I De SO E e ‘ Mais, l'ouragan qui passe ne laisse pas plus de ruines derrière lui que ce coup de foudre n'infligea de meurtrissures à nos âmes.
Quand nous nous séparâmes ce soir-là, nous savions que c'était pour toujours.
Je ne l’ai jamais revue.
Cinq années durant, elle vécut en épouse fidèle à l’homme qui, un jour, l’avait désertée, et qui fit—mais en vain—tout en son pouvoir
pour lui faire oublier son crime, et sa douleur, ou plutôt un malheureux passé.
Un jour, je reçus un petit billet.
Il venait d’elle.
Sur son lit de mort, avant de rendre le dernier soupir, elle avait écrit sur un fragment de papier.
“ Lä-haut, Dieu ne nous séparera pas”.
Pas un mot de plus, pas une parole d'amour.
Mais ce billet versa dans mon âme un baume salutaire et vivifiant.
Je le lis et relis, le matin, le soir, le soir et le matin ; je le lis pour y puiser un nouveau courage, en attendant le moment béni de notre réunion là-haut.
YÊTES ET FIGURES 181
Rivaux
En 1857, la fièvre de l'émigration aux Etats- Unis échauffait sérieusement les cerveaux au Canada. Cette fièvre avait eu comme cause déterminante l'exode en grand nombre de Canadiens 61 surtout de Canadiens- français du côté des placers de la Californie, Ilen restait encore beaucoup au pays qui convoitaient les régions aurifères du sud : et les bénéfices notables réalisés dans les spéculations tentées au sein de la république américaine, exerçaient aussi une attraction très vive sur l'imagination des Canadiens de tout métier, de toute profession.
Ce drainage régulier de la population, surtout de la population canadienne-française, drainage qui, quoique bien moins intense, se continue encore aujourd’hui avec l'espoir de faire fortune, n’a pas été sans exercer un effet sensible sur l'influence française au Canada, état de choses qui peut s’aggraver, si ceux qui ont charge des intérêts nationaux n'interviennent