‹ Têtes et figures [microforme]Chapitre 15 sur 24 · SCÈNE DE RUES DE LONDRES (Imité de l'anglais · texte numérisé non relu

SCÈNE DE RUES DE LONDRES (Imité de l'anglais

Quelle soirée, bon Dieu !

Une soirée de décembre, obscure, désolante comme un caveau de cimetière, enveloppant la métropole comme d’un vaste crêpe, une soirée de brume dense, rampant à ras terre, se condensant de temps à autre en unepluiefine, pénétrante, qui vous tombait dessus goutte à goutte, comme à regret, glacée comme une eau de caverne.

Dans les rues, les gens circulaient avec des allures de fantômes, émergeant un instant du sein de la brume dans la lueur des réverbères, pour disparaître aussitôt, comme s'ils se fussent dissous dans cette atmosphère de vapeurs opaques.

Au bruit assourdi et discordant de leurs sifflets, les trains de chemins de fer rentraient

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d'ici de là, déversant aux différentes gares des troupes de voyageurs.

Tout ce monde-là, en se trémoussant, toussait, grelottait.

Pas mal agacés par cette température, les employés de service rudoyaient les arrivants, et se montraient parfois grossiers. Les cochers d’omnibus, mis en mauvaise humeur comme les autres, pour la même raison, rivalisaient d’insolences à tout propos.

Mêmes manières chez les boutiquiers de toutes couleurs qui semblaient se soucier du client comme d’une guigne.

D'autre part, les cochers de fiacre, dès qu’ils avaient touché le prix d’une course, fichaient le camp en vociférant leur vocabulaire de jurons et d’injures. Bref, c'était un détraquement général, excepté chez quelquesuns de ces bons Rogers-bon-temps qui gouaillent tout, sans miséricorde, même le temps le plus maussade.

Tout le long de la route Cromwell, dans Kensington, la brume prenait librement ses ébats, étouffante, aveuglante comme la fumée d’un incendie, et pénétrait par toutes les interstices des maisons, sans excepter même les plus somptueuses habitations où bien des gens, confortablement installés dans des fauteuils mollement capitonnés, auprès d’un bon feu de cheminée, oublient trop facilement,

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ne se doutent même pas que de navrantes misères courent la rue, n'ayant d'autre gîte, par un pareil temps, qu’une misérable mansarde.

A la porte d’une de ces somptueuses résidences, aux portiques prétentieux, aux vitraux coloriés, attifée comme une cocotte de trottoir, dont la toilette est généralement l’enseigne, piaffaient deux chevaux de haute encolure, attelés à un brougham. Un cocher, à l'air assez distingué, occupait l’impériale. Un valet de pi:d, à la tenue correcte, attendait sur le trottoir, une main appuyée sur la poignée de cuivre doré de la portière. Tous deux se tenaient immobiles et raides comme des statues ; à les voir, on eut dit qu'ils étaient dans l’attente de quelqu'Excellence. Le fait est que ces deux graves personnages venaient justement de se mettre un morceau sous la dent, au buffet de la cuisine de la maison, et, qu'avant de se renfermer dans le silence et la dignité professionnels, ils avaient sérieusement discuté entre eux quel plat ils allaient ordonner pour souper. Le cocher, lui, s'était prononcé en faveur de côtelettes de mouton, comme étant de digestion plus légère; quant au valet de pied, il avait carrément proclamé la supériorité du bifsteck à l'oignon, et avait

fini par l'emporter. Cette grave question réglée, ils s'étaient laissés aller chacun à leurs rêveries sur les jouissances du métier, surtout sur l'excellence de la boustifaille, aux dépens d'autrui.

Dans un coin de l'escalier de pierre de la résidence, on pouvait distinguer un petit paquet blane qui avait dû nécessairement échapper aux regards de gens aussi importants que les deux cochers.

Soudain, la porte d'entrée, aux vitres de couleur, s’ouvrit. Un jet de lumière vint éclairer et le trottoir et la rue pleine de brume. Une dame d’un certain âge, richement vêtue, à la chevelure argentée et parsemée de diamants, parut. Elle descen.üt sur le trottoir en répandant autour d’elle uné forte odeur de violette et de patchouli. Elle était suivie d’une jeune fille au nez retroussé, à la désinvolture d'une soubrette. Relevant ses jupes, elle se mit à regarder le trottoir d'un air dégoûté, paraissant fort contrariée d’avoir à mettre le pied sur autre chose qu’un gobelin.

Au moment où ces dames s'approchaient de la voiture, le petit paquet blotti dans l'angle de l’escalier, donn: signe de vie, et une femme aux cheveux ea désordre et aux veux hagards, sortit de l'obscurité.

—Milady, gémit-elle d’une voix tremblante en s'avançant vers la dame aux cheveux grison-

uants, milady, quelque chose, s'il vous plaît,

question pour l'amour de Dieu re PU h | à leurs . Milady se détourna et se mit à toiser la men- } surtout diante d’un air hautain ; puis, haussant les l dépens éraules, elle ramassa ses jupes et disparut dans

l'intérieur du brougham, non sans répandre | é de ls encore derrière elle un parfum de violette et de \ 1 petit patchouli. La mendiante se tourna alors du | irement côté de la jeune fille :

ortants -Pitié, dit-elle, ayez pitié de moi ! Donnez- |

moi la moindre chose, un rien, et Dieu vous

tres de bénira! Vous êtes riche et heureuse, et moi i

VIT je n'ai pas même de quoi manger. Rien qu’un |

brune. penny, s’il vous plaît, pour bébé, ce pauvre }

rêtue, À n bébé. x À

imants, Ce disant, elle fit un mouvement pour |

répan- entr'ouvrir son châle et montrer la petite

Violette créature qu’elle tenait dans ses bras ; mais |

e jeune l'air dur et glacial de la jeune fille la cloua sur

> d’une place. ; : |

mit à —Allez-vous-en, lui répliqua bruta!-men: Î

aissant celle-ci ! Laissez-moi cet escalier ; vous n’avez À

SC atre pas d'affaire ici!. .. Vite! filez de suite, autre- |! ment, je vais dire au domestique d'appeler la

ient de police! ; ; |

l'angle Et comme elle s’installait dans le brougham |

FÉMIne « à côté de sa mère—car cette vieille dame était sa mère— :

nes Howard, s’écria-t-elle avec mauvaise hu- |

1blante meur, pourquoi laissez-vous ces sales men-

grison-

diantes s'approcher de la voiture? Je voudrais bien savoir pourquoi l’on vous paie. Vous avez vraiment une conduite honteuse pour la maison.

-—Mademoiselle, répliqua gravement le valet de pied, je regrette beaucoup ce qui arrive, mais je ne fais que de voir cette femme-là.

Sur ce, il referma la portière, puis se tournant d’un air solennel du côté de la mendiante qui était restée sur le trottoir :

Vous avez entendu, dit-il, en faisant de la main un geste impérieux, eh bien ! veuillez

riale, prit place auprès du cocher, se croisa les bras, et l’équipage partit grand train: la lumière des fanaux du brougham se perdit bientôt dans les tourbillons de brume.

Seulesur le trottoir, la pauvre abandonnée qui venait de se faire refuser l’aumône et impitoyablement chasser par des gens qui ne connaissent. pas ce que c’est que la charitéou ne l’exercent qu'à grands sons de trompe, leva les yeux au ciel d’un air de désespoir. On eut dit un moment qu'elle allait lancer une imprécation contre la Providence, lorsque tout-à-coup un

Dudrais faible gémissement <e fit entendre dans les Vous replis du châle. - Jour la ‘ Un instant, elle se mit à penser, puis partit à grands pas sans trop savoir où elle allait. e valet Elle marcha comme cela jusqu’au moment où \ arrive, elle se trouva en face d’une église catholique. e-là. La façade de l'édifice n’était pas encore termiurnant née. Cependant l’église était ouverte au culte. ite qui La mendiante se prit à regarder les entrées et N sorties silencieuses des gens. Le temple était t de la illuminé. Elle se décida à y entrer, gravit les reuillez marches, jeta un coup d’œil dans l’intérieur ADD et finalement s'aventura dans la nef. Ga et à, \ l’impé- des gens étaient agenouillés en priere. Dans { croisa f un angle, se dressait une chapelle, celle de la n; la Vierge ; l’autel resplendissait de lumières. La \ perdit mendiante ne paraissait pas comprendre grand'chose à ce qui se passait à. Tout de même, elle se dirigea vers l’autel, et se laissa choir | tout épuisée sur une chaise. L'illumination | fut ce qui attira principalement son attention : : née qui elle se sentit comme soudainement transportée | itoya- dans une atmosphère de douce quiétude. )nnais- Elle paraissait jeune encore ; sa figure, amaiercent grie sans doute par de longues et cruelles priva- | eux au tions, portait cependant quelques traces d’une 1 dit un $ beauté bien fanée, et ses yeux, pleins d’anxiété, | ‘cation étaient grands, noirs et brillants. La bouche \ up un seule, cette révélatrice d’habitudes bonnes ou |

vicieuses, accusait une conduite qui n’était

me

pas sans reproche ; les lignes en étaient dures ; l'arc de la lèvre supérieure avait une expression vindicative, décelait l’orgueil, le fol orgueil heurté, et aussi une certaine sensualité insouciante.

Pendant une minute ou deux, elle resta immobile ; puis, avec beaucoup de soin et un air de profonde sollicitude, elle entr'ouvrit un à un les plis de son châle, une vieille loque, en contemplant avec tendresse l’objet qu'il recouvrait.

C'était tout simplement un bébé, un tout petit être, pâlot, frêle, si frêle qu’il semblait qu'au moindre toucher, il se serait volatilisé comme un flocon de neige aux rayons d’un soleil d'avril. Au moment où les plis du châle s'écartèrent, il ouvrit tout grands deux yeux bleus qui se fixèrent d’étrange et d’anxieuse façon sur la figure de la jeune femme. Il resta là tranquille, sans faire entendre un seul vagissement, pauvre miniature d'humanité, portant déjà sur ses traits délabrés l'empreinte de la souffrance. Il tenditune petite main, comme pour faire une caresse à sa protectrice, tout en esquissant un petit sourire. On lui rendit sa caresse et son sourire avec des transports de tendresse ; on le pressa affectueusement sur la poitrine, en le couvrant de baisers et l’on se mit à le dodeliner en lui disant mille tendres riéns.

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——Mon petit ange, murmurait tout bas, bien bas, la jeune femme ; mon petit chéri, oui!

oui! Je sais ce qu’il y a. On est bien fatigué, n’est-ce pas? On a froid, on a faim. Qu’importe, mon tout petit, nous allons rester ici encore un peu; puis nous nous remettrons à chanter pour gagner quelques sous avant de retourz..r à la maison. Fais encore un peu dodo, mon ange. Là !... Bien !... il fait bon comme ça ; on a chaud, n'est-ce pas? marmottait-elle en rajustant le châle et l’épinglant plus étroitement.

* * Li]

Pendant qu’elle était occupée à emmaillotter ainsi l’enfant, une dame en grand deuil passa près d’elle, se rendit à la balustrade, et, s’agenouillant sur les marches, s’inclina,la tête cachée dans les deux mains. La curiosité de la pauvresse se trouva piquée. Elle s’arrêta à toiser d’un regard à la fois surpris et mélancolique cette personne agenouillée, à examiner sa riche toilette de soie et crêpe, aux plis lourds et châtoyants. Puis, de” tout machinalement, elle leva les yeux plus uaut, et, en regardant ici et là, elle finit par apercevoir, souriante, sereine, radieuse, l’image en marbre de la Vierge et de l’Enfant-Jésus. Elle demeura longtemps immobile, étonnée, ne sachant quoi penser, en contemplation devant la statue.

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