TÊTES
enfants, s'arrétaient en passant pour jeter un regard sur les traits pâles et émaciés de l’enfant, et disaient en glissant dans la main de Lise les quelques pennies qui pouvaient leur rester :
—Pauvre petit! Il est bien malade, n'est-ce pas ?
Sur ce, Lise, toute tremblante d'émotion, s'écriait vivement :
—Ah ! non ! Non! Ilest toujours pâle comme ça ;ilest un petit peu faible ; mais c'est tout.
Et les compatissantes questionneuses, émues elles-mêmes en voyant l'expression de douleureuse anxiété de ses deux yeux noirs, s'éloignaient en silence, sans insister davantage.
Noël, l'anniversaire de la naissance de l’Enfant-Dieu, fête dont la grandiose signification échappait complètement à Lise, Noël parut. Noël pour Lise n'était rien autre chose qu’une sorte de fête publique, grande, mais bien morne, alors que tout Londres allait aux églises et se gorgeait de rosbif et de plumpudding. Pourquoi ? Voilà ce qu’elle ne pouvait s'expliquer. Cependant, cette veille de Noël, malgré l’état de tristesse et d’aigreur de son âme, elle se sentait plus alerte, elle était même presque gaie. En effet, en se privant un peu plus que d’habitude, n’avait-elle pas réussi à acheter un superbe
‘ter un le l’ende Lise rester :
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zracieusement au bout d'un fil de caoutchouc ! Et bébé, en apercevant le joujou, n'avait-il pas égayé un rire, un petit rire étrange, le premier “re intelligent de son existence ?
Et Lise aussi avait ri, ri de bien bon cœur en oyant le plaisir de bébé ! L'oiseau était du ‘oup devenu un sujet de grand amusement pour “ux deux.
Noël était venu et reparti. Les derniers jours de l’année moribondes’enfuyaient, lourds, tristes, les uns après les autres, lorsque la physionomie pâle, chétive, amaigrie du bébé prit ine expression étrange de fatigue, d’épuisement, celle d’un être prématurément surmené. Ses deux yeux bleus eurent des regards fixes, ternes, Peu après, le petiot parut absolument indifférent à tout ce qui se passait autour de lui. Il restait complètement immobile, prespu'insensible dans les bras de Lise. Plus un pleur, plus
æ..c va. Il semblait écouter avec une pas- -*eles chansons desa protectrice, æ ONE «s tristes et monotones qu’elle
parcourait bravement et le jour et le soir. Même l'oiseau, le superbe oiseau pourpre et or, n'eut plus le don de l’intéresser ; il le regardait fixement, sans bouger, d’un certain air de supériorité, comme s’il eût eu conscience de ce que sont les vrais oiseaux, et qu'il eût tenu à
marquer qu’il ne voulait pas s’en faire imposer par une aussi pauvre imitation.
Lise devint en proie à une grande inquiétude, mais à qui donc pouvait-elle se confier? Elle n’avait personne. Jusque-là elle avait régulièrement payé la mère Mawks, et cette mégère, tenue en respect par son bouledogue de mari, avait fini par être très satisfaite de lui laisser l’enfant.
Lise savait très bien qu’il n’y avait personne dans la misérable ruelle qu’elle habitait, qui eût le moindre souci du bébé, qu’il fût malade ou non. On lui aurait répondu tout simplement :
—Eh ben! tant mieux! sile mioche a l'air d’être malade! Ça rapportera à l’équipollent.
A part Ça, elle aimait l’enfant d’une affection jalouse : elle ne pouvait se faire à l’idée qu’une autre qu’elle-même en eût pu avoir soin. Elle se faisait des réflexions. Les enfants, pensaitelle, ont comme ça souvent des malaises subits : mais, sans l’aide de drogues d’apothicaire, rien qu’en laissant faire la nature, ils se remettent beaucoup plus promptement qu’ils se font malades.
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Tout en essayant de calmer de la sorte ses “erreurs intimes, elle entourait la petite créature de plus de soins que jamais, en s’imaginant qu’elle pouvait, à elle seule, la ranimer. Néanmoins l’enfant parut de moins en moins se soucier de soins et de caresses ; il ne faisait que prendre machinalement et, parfois, avec une répugnance passive, la nourriture qu’on lui offrait.
Et le grand sablier du Temps continua de fonctionner, lentement, il est vrai, mais, aussi, sans trève ni merci.
On était à la veille du jour de l’an.
Lise avait erré de rue en rue, toute la journée, égrenant toujours son petit répertoire de vieilles ballades, en dépit de la neige et d’un vent glacial glacialau point que bien des gens, «au cœur sensible et se dévouant d'ailleurs à toutes les charités, avaient dû fermer portes et fenêtres ; la voix de Lise n’était pas même arrivée jusqu’à eux. Le passage de la vieille à la nouvelle année, avait donc été pour elle lugubre, désolant ; c’est à peine si elle avait pu ramasser six pennies. Comment pouvaitelle reparaître devant la mère Mawks, affronter la mégère avec aussi maigre recette? Haletante, harassée qu’elle était, comme la nuit, ‘lu gris était passée au noir opaque, elle quitta machinalement le Strand pour se diriger du côté de la chaussée. A quelque distance de
là, elle se laissa choir dans un coin obscur, tout près de l’aiguille de Cléopâtre, ce fier obélisque qui, impassible, semble contempler ironiquement les chutes des empires et bien d’autres chutes, en ayant l’air de dire :—“Passez, viles générations ! Moi, simple bloc de pierre sculpté, je vous survivrai longtemps ” !
Pour la première fois, Lise trouva que le petit fardeau qu’elle portait lui pesait. Ecartant les plis du châle, elle se mit à contempler le petiot avec tendresse ; le bébé dormait profondément ; un léger sourire éclairait sa figure bleuie, ses traits émaciés. Dans l’état d’épuisement complet où elle se trouvait elle-même. Lise s’appuya la tête sur la pierre froide en arrière d’elle et s'endormit de ce sommeil de plomb, invincible, qui suit les grandes prostrations physiques.
Grave et solennelle, la nuit obscure poursuivait son cours ; lorsque la vieille année agonisait, il n’y avait pas la moindre étoile au firmament. Parmitousles passants quiréintégraient le logis, à la hâte, pas un ne vit la pauvrette épuisée dormant dans l’angle obscur.
Elle gisait là depuis quelque temps, sans avoir été dérangée. Soudain, une lumière aveuglante vint brutalement la frapper en pleine figure. Instantanément, elle fut sur les deux pieds, à moitié endormie, mais gardant toujours
obscur, instinctivement l'enfant serré dans ses deux {
ce fier ne bras.
templer + * x À
et bien
—“Pas- La silhouette sombre d’un individu à la
bloc de redingote boutonnée jusqu’au menton, tenant
-mps ” ! d’une main une lanterne sourde, se dressa
que le devant elle.
Ecar- —Allons, dit le personnage, venez-vous-en !
templer Ceci est contre les règles... Faut circuler...
ait pro- À Lise esquissa un sourire tout en cherchant
a figure à s’excuser, :
d’épui- —Très bien, répondit-elle, en essayant de
-même. prendre un air dégagé, et en levant les yeux
Oide en sur le sergent-de-ville. Il lui parut être un |
nmeil de brave homme. \
prostra- —Je n’avais pas assurément l’idée de venir |
dormir ici, continua-t-elle. Je ne sais vrai- {
poursui- | ment pas comment ça se fait. Comme de {
e agoni- t raison, il me faut rentrer à la maison. |
ufirma- |. — Certes oui, dit le sergent-de-ville un peu
égraient i adouci par le ton d’évidente sincérité de la (
uvrette : jeune femme et touché aussi malgré lui par son | regard pathétique. Braquant à nouveau sa |
)s, sans î lanterne en plein sur elle : : |
re aveu- 11 — Est-ce un enfant que vous avez là, inter- | Î
n pleine PJ rogeatil? se |
les deux | —Oui, se hâta de répondre Lise d’un ton |
toujours mêlé de fierté et de tendresse. Pauvre cher
petit ! Ila été bien malade ; mais je pense que maintenant, il est beaucoup mieux qu’il était
En même temps, encouragée par l’attitudt bienveillante de l'agent de police, elle entrouvrit le châle pour lui faire voir le bébé, son trésor. Le brave gardien de la paix dut rapprocher sa lanterne et se pencha pour examine! de plus près la petite créature. Il eut à peint jeté les yeux sur l'enfant, qu’il fit un bond en arrière :
—Dieu me pardonne ! exclama-t-il, mais il est mort !...
—Mort ! s’écria Lise haletante d'angoisse et
d’épouvante... Ah! non {... Non!... Il n’est pas mort !... Ne dites pas ça jf. Ah!
non! Non!.. ne dites pas ça! Dieu de
Dieu !... ça n’est pas possible ! Vous n'avez pas voulu dire ça ! Pour l'amour de Dieu, dites que ça n’est pas ce que Vous avez voulu dire ‘ Non, il n'est pas mort !... il ne peut pas être mort, là, vraiment mort... Ah! Ca n'est pa:
possible ! Oh! mon bébé ! mon tout petit bébé, tu n’es pas mort 1... dis, mon bébé, mon ange ! Pas mort, hein !...
Et, respirant à peine, les yeux effarés, ell: tâteit les mains, les pieds, la figure du petit être, le couvrait de baisers, en l'appelant d: mille petits noms de tendresse.
Hélas ! c'était en vain.
nse que il était ttitudi entroubé, son ut rapamine!
à peint ond ei
mais il
roisse et !... Il + AD:
Dieu de y n'avez eu, dites lu dire :
pes être est pas ut petit n bébé,
rés, el du petit elant d'
Le corps du pauvre petit commençait déjà à prendre la rigidité de la mort. Depuis plus de deux heures déjà, il était cadavre.
L'agent de police, pris d’un accès de toux nerveuse, du revers de son gant s’essuya les veux. Il était bien, il est vrai, émissaire de la justice, mais il était homme de cœur avant tout. Il pensa à sa jeune épouse à la maison, et au bébé aux joues roses pendu à son cou, au bébé qui l’accueillait avec tant de transports de joie, chaque fois qu’il le revoyait.
—Ecoutez-moi, dit-il, du ton le plus sympathique en mettant la main sur l’épaule de la jeune femme, au moment où celle-ci, tremblante, affolée, se laissait choir sur la dalle en jetant un regard de désespoir sur la figure mate et blanche comme la cire de l’enfant, inutile de se désespérer comme ça !
Il s'arrêta. Il sentait quelque chose qui lui montait à la gorge, et il se reprit à tousser bruyamment pour s’en débarrasser.
—La pauvre petite créature est partie, continua-t-il, il n’y a pas de remède à ça. L’autre monde, vous savez, ça vaut bien mieux que celui-ci... Il fit une nouvelle pause...
—Là ! Là ! faut pas s’émouvoir tant que ça, ft-il, en entendant Lise affaissée, désolée, pousser des gémissements tellement navrants que son cœur d’honnête homme en fut tout
bouleversé. Il constata alors, qu’il était inutile d’essayer de la consoler. Mais, il avait son devoir à remplir. Prenant un ton qu’il eut toutes les peines du monde à rendre plus ferme :
—Allons, dit-il, comme une brave jeune femme que vous paraissez être, il faut maintenant déloger d’ici et rentrer chez vous. Si je vous permets de rester ici un peu, me promettez-vous de retourner droit chez vous? Je ne dois pas vous retrouver ici au retour de ma ronde, vous comprenez ?
Lise fit signe que oui.
—C'est bien, articula-t-il d’un ton plus léger, je vous donne dix minutes—Retournezvous-en à la maison !
Et, avec un bonsoir qu’il tâcha de faire sympathique et réconfortant, il tourna les talons et se remit À arpenter la rue ; le bruit de ses pas résonna d’abord lourdement sur le pavé, se fit de plus en plus faible, puis se perdit dans le lointain au moment où son imposante silhouette se fondit dans l’obscurité profonde de la nuit.
++ * Se voyant seule, laissée à elle-même, Lise
se redressa et se mit à dodeliner le petit cadavre. Elle paraissait sourire maintenant.
it inutile vait son 4 qu’il eut re plus
e jeune maintes. Si je me proous? Je ir de ma
on plus ;
tournez- , i de faire :
urna les le bruit à nent sur à , puis se î où son 4 obscurité 4 Î me, Lise cadavre.
—Retourner tout droit à la maison, à mon “home”, se prit-elle à murmurer à mi-voix !... ‘‘Home, sweet Home’ ! Oui, bébé, oui, mon chéri, nous allons ensemble retourner chez nous !
Et, se glissant avec précaution dans les ombres de la nuit, elle arriva sur le haut d’un escalier de pierre qui conduisait au bord de l’eau. Elle en descendit lentement les degrés. L'eau y clapotait lourdement, bien lourdement ; la marée battait son plein. Elle fit une pause. Au même instant, un son d’airain, imposant, retentit dans l’espace, en jetant dans la nuit opaque une note vibrante et solennelle. C'était le bourdon de Saint-Paul qui sonnait minuit.
La vieille année était morte.
—Droit à la maison, se répétait-elle machinalement !...
Dans son regard étrange, ses yeux ahuris, fatigués, se reflétait cependant comme un rayon d'espoir.
— Mon pauvre chéri ! Oui, en effet, tous deux nous sommes bien épuisés ; nous allons retourner chez nous, à notre “home”, ‘‘Home’sweet Home”! Oui, eh bien ! ...allons-y !
Serrant convulsivement le bébé, dans ses bras et déposant sur sa figure glacée un baiser suprême, elle s’élança, avec lui, dans l’espace.
ape er ir rs a
ni ë € # Ê Ë
Le flot, soudain heurté, jaillit avec un bruit mat et sinistre.
Il se fit un léger clapotement dont la rumeur se fondit tout aussitôt dans le silence de la nuit.
Ce fut tout.
L'eau se remit, comme avant, à battre nonchalamment les dalles ‘de l’escalier.
L'agent de police repassa et constata, avec satisfaction, que la rue était libre.
A travers le voile presqu'impénétrable de la nuit, une étoile, pourtant, se montra, scintilla un instant, puis disparut.
Un carillon sonore réveilla les échos endormis. Iciet là, une fenêtre s’ouvrit ; des gens vinrent prêter l'oreille au balcon. On carillonnait tout simplement l’arrivée du Nouvel An, la fête de l’Espérance.
Mais, à quoi donc pouvait servir ce carillon d’allégresse, à l’infortunée dont la dépouille mortelle s’en allait au fil de l’eau, tenant étroitement embrassée dans l’étreinte de la mort, une autre dépouille mortelle, celle du bébé?
Que pouvait donc ce pauvre être, emporté silencieusement à la dérive, n’ayant jamaisrien connu, excepté l’amour d’un tout petit enfant, et échappant, de cette dramatique façon, à l'attention, à la commisération de tous ceux
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rumeur ce de la
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emporté maisrien t enfant, façon, à ous ceux
qui saluaient dans la venue d’un Nouvel An.
tout un monde d’aspirations diverses, un renouvellement de bail avec l'existence !
Lise n’était plus.
Elle était partie pour se réconcilier avec Dieu, tout probablement, par l'intermédiaire de son bébé d'emprunt, la pure et innocente créature dans lequel tout son amour pour l'humanité s'était concentré ; partie pour ce ‘“‘home”, sujet de nos rêves et de nos supplications, où les pauvres exilés de cette terre trouveront le plus cordial des accucils, et le repos de leurs fatigues et de leurs angoisses ; partie pour ce monde glorieux où le Divin Maître règne et dont les paroles, dominant toujours les fracas des hordes humaines, enseignent ceci :
“Ne méprisez pas ces petits enfants, car, je vous le dis en vérité, leurs anges contemplent toujours la face de mon Père dans le Ciel!”