‹ Têtes et figures [microforme]Chapitre 17 sur 24 · A SR · texte numérisé non relu

A SR

-Quoi c'que t'as à t'occuper comme ça de ct'enfant-là, interrogea-1-11? C'est pas à toi!

Lise poussa un soupir. i

Non, répliqua-t-elle avec tristesse. C'est iA vrai, il n'est pas à moi: mais au moins, c'est toujours quelqu'un auquel on s'attache. Et puis, quelle vie done que j'ai menée jusqu'aujourd'hui ?

Elle s'arrêta soudain, et <a figure pâle se colora vivement.

-Lorsque j'étais toute seule, je n'avais que la rue, rien que la rue, toujours la rue, triste, froide. Je n'étais rien de plus qu'une sorte de bout de guenille sur le pavé, jeté ci, lancé là, et. à la fin des fins, allant châûter dans le ruisseau. Pas de chance, pas d’espoir, tout en noir! Imaginez- \ vous, Jim, en se prenant à sourire, que je n'ai | jamais été à la campagne.

—Ni moi non plus, interrompit Jim en màchouillant distraitement un brin de paille’ Ca doit être bigrement beau ; rien qu'des arbres tout verts, et des fleurs partout ; mais, y a pas grand’chose à faire dans l’métier, à c’quon dit.

Sans s'occuper des réflexions de Jim, Lise reprit

—Pour moi, le bébé, c'est comme il me semble que la campagne doit être : bonne, douce et | paisible. Quand j'ai le bébé dans les bras, eh bien ! Jà ! je ne sais pas pourquoi, mais je me | sens le cœur content.

Derechef, Jim devint tout pensif. Retirant le brin de paille de ses dents :

—T'as eu ben d’l’expérience, Lise, dit-il, avec un geste qu’il essaya de rendre expressif. Mais t'as donc pas jamais rencontré un homme comme t’aurais voulu ?

Lise sursauta, et ses prunelles s’allumèrent.

Un homme! exelama-t-elle avec une expression de souverain mépris, un homme ! Je n'ai jamais rencontré d'hommes ; mais, des brutes, oui !

Jim ouvrit de grands yeux, et resta muet :

la réplique ne lui venait pas.

Lise repartit tout aussitôt d’une voix qui se fit plus douce :

—Savez-vous, Jim, que je suis entrée dans une grande église aujourd’hui ?

—(a, c'est d'la malchance, grommela Jim sentencieusement. L'église, hum! ça n’est pas d’grand service, autant que j’peux voir.

—I1 y avait là, Jim, reprit vivement Lise, une statue, une statue de femme qui portait un bébé, et des gens qui se mettaient à genoux devant. Qu'est-ce que vous pensez que Ça pourait être ?

—Peux pas dire, articula Jim interloqué.

Es-tu hen sûre que c'était une église ? C'était p'tête ben un musée.

—Non, non, rétorqua Lise, c'était une église, une vraie église, avec des gens qui priaient.

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—Oui, oui, dit Jim d’un ton revêche. Eh ben, grand bien leur fasse ! Pour dire que j'suis un prieux, j’sus pas un prieux. Eune femme, tu dis, pis un bébé *: T'as la berlue, ma pauvre Lise! Des femmes et des bébés, c’est assez commun, y en a même trop, et d'un grand bout; et, des prières, par dessus l’marché ?

Et Jim, pris d'un ahurissement et d’un dégoût qu'il ne put exprimer, tourna le dos à Lise, en lui souhaitant sèchement le bonsoir.

-Bonsoir, Jim, lui dit doucement Lise, et.

longtemps apr ès le départ du vieux, elle resta assise, silencieuse, pensive, toujours pensive, avec le bébé dans ses bras, en écoutant distraitement le bruit de la pluie qui tombait toujours dense comme du sable sur une cercueil.

Lise n'avait pas tout à fait bon caractère ; loin de là. Le motif qui lui avait fait louer l'enfant tant par jour, n’était pas très recommandable. Elle voulait tout simplement gagner de l'argent, à l’aide d’une supercherie, en provoquant une pitié qu’on ne lui aurait certes pas accordée, si elle eut été seule à mendier, sans l'enfant. Elle était d’abord partie en tournée ; le bébé n'était pour elle qu'un true de métier ; mais, au contact journalier de la

pauvre petite créature, de cette innocente fragilité, son cœur avait fini par s'attendrir et elle s'était prise à l'aimer d'une affection étrange, intense, au point qu'elle eut fait volontiers le sacrifice de sa vie pour le petit être. Ælle savait que ses père et mère n'en avaient nul souci, excepté au point de vue de la recette qu'ii leur procurait.

Souventes fois, des projets chimériques trottient dans sa pauvre tête fatiguée, des plans de fuite de la cité fiévreuse, dévorante, vers quelque hameau modeste et solitaire, où elle aurait trouvé de l'ouvrage et se serait dévouée au Eonüeur de l'enfant.

Pauvre Lise ! Pauvre dévoyée !Pauvre abandonnée !

Tout misérable paria de Londres qu'elle fût, vependant, au fond de cette âme désolée et souillée, une petite fleur s'était épanouie, la fleur d'un pur amour pour l'un de ces petits êtres au sujet desquels une Divinité, éternellement miséricordieuse, qu'elle ne connaissait pas, a dit un jour :

‘Laissez venir à moi les petits enfants, ne les en empêchez pas. eur le royaume des cieux est à eux ! Lg

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Les longues et mornes journées d'hiver suivirent,

On était aux environs de Noël.

Les résidants des rues aboutissant au “Strand’”’ étaient devenus habitués à entendre e soir, une voix mélancolique de jeune femme leur chanter, d'étrange et pathétique façon, les vieilles chansons et ballades connues, mais toujours chères au cœur de tout Anglais, comme par exemple : The Banks of Allan Water, The Bailiff’s Daughter, Sally in our Alley, The Last Rose of Summer.

Elle chantait toutes ces vieilleries, les unes à la suite des autres, dans le même ordre. Ka voix n'était ni forte ni pure, mais elle avait des accents qu'on sentait vrais et souvent émus, plus particulièrement lorsqu'elle chantait cette mélodie, vieille comme les chemins, mais toujours si populaire : “Home ! Sweet Home” !

Alors, les fenêtres s’ouvraient, et les pennies pleuvaient sur la chanteuse des rues et le pauvre bébé, compagnon constant de ses tournées, dont elle ne cessait de prendre le soin le plus tendre. Parfois aussi, par des journées glaciales, on pouvait la voir cheminer dans la boue, la figure fouettée par le vent d'est, et, malgré cela, débiter courageusement son répertoire. Des mères de famille, au sortir des grands magasins. des boutiques aux brillants étalages, où elles étaient allées acheter des étrennes pour leurs

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