‹ TetonianaChapitre 21 sur 31 · MORALITÉ · texte numérisé non relu

MORALITÉ

Aux innocents les mains pleines.

Les nourrices ont été chansonnées sur tous les tons, plutôt sur le ton de la critique que sur celui de la louange. Le doux Déranger qui, sans avoir l'air d'y toucher, a souvent mêlé le piment à l'ambroisie, ne sera ni leur thuriféraire ni leur Zoïle; il se contentera, dans la Nourrice^ d'envisager un des côtés plaisants de la profession.

Air : Amuses-vous ; trémoussez vous.

De Pantin j'suis la gross'nourrice,

Et chacun voit bien

Qu'il ne manque rien Pour vot'bien-étre et pour le mien

Refrain.

Amusez-vous Trémoussez-vous, Amusez-vous tous.

G'qui fait plaisir me rend service ;

Amusez-vous tous.

Ça f'ra venir le pain chez nous.

N'craignez point pour l'iait d'ia nourrice, Louis, Pierre etl'Guré, Tous les trois m'ont juré Qu'chacun d'eux vivrait plus r'tiré. Refrain.

Quant au paiement des mois d'nourrice, A plus d'un tendron J'dis, montrant l'nourrisson :

G'n'est pour vous que l'prix d'ia façon. Refrain.

Les enfants sont l'pain d'ia nourrice, Messieurs, retenez Qu'c'est vous qui me l'donnez ; L'pain que j 'mange vous l'enfournez. Refrain.

La 'Nourrice (air du Pas redoublé)., de Gisquet, membre titulaire du Caveau (1856), rappelle la chanson bon enfant de nos pères ; mais la nourrice qu'il chante, c'est surtout la vigne. Cependant il veut bien se souvenir qu'un sein fut sa première bouteille :

A ce propos, j'ai constaté

Qu'au jour de ma naissance, Darbo n'avait pas inventé

Le suçoir en faïence ; Ne pouvant chercher le secours.

De ce téton factice, Il fallut bien avoir recours

A ceux de ma Nourrice.

Dans un autre couplet, il rappelle une bien mauvaise habitude de cette nourrice « modèle » :

CURIOSITES MEDICALES.

Chaque nuit pour me réchauffer

Cette fille modèle, Même au risque de m'étouffer

Me couchait auprès d'elle; Et maintenant, pauA-re frileux,

Je veux qu'on m'applaudisse Quand on me voit coucher à deux

Comme avec ma Nourrice.

Francis Tourte a critiqué les exigences calculées des nounous dans sa chanson, C'est pour l'enfant (1), créée avec tant de succès par Thérésa, et dont toute une génération a fredonné le refrain :

C'est pour l'enfant !

J'en fais l'serment !

Je suis sans malice, Car, foi de nourrice, Rien pour moi, tout pour l'enfant !

Autre Nourrice sur lieux [2)^àe H. Bedeau; celle-ci gémit, à chaque couplet, sur la continence imposée à ses fonctions, et se résigne, en soupirant :

C'est qu'quand commenc'ra son sevrage, Alors seulement l'mien finira.

Le Pioupiou et la Nounou^ de E. Voillequin, est une chanson dont le gros sel ne peut être goûté que dans le milieu enfumé des « boîtes à musique )>. Nous en dirons autant de toutes les pièces tirées du même répertoire : Rien qu'un doigta de Chapuy; Veinard avec les nounous^ de Lelièvre ; J^ regrette t'y d'avoir grandi^ de A. Bloch et beaucoup d'autres élucubrations ejusdern farinx. La Nourrice sèche ^ de M. Fiers (3), chansonnette créée par Yvette Guilbert, procède du genre réaliste, inauguré parles chansonniers pince-sans-rire du Chat Noir ; en voici le premier couplet :

Quand par les beaux dimanch's d'été, L'cœur débordant d'félicité,

(1-2) Musique de A. de Villebichot. (Édit., 15, rue de TouruoD.) (3) Musique de Ducreux. (Édit., 7, rue d'Enghieu.)

Les soldats vontmettr' bas les armes Devant les noun-ic's et leurs charmes, Ils regardent tout étonnés Un' nourrie' maigre et sans nénés Qui s'promène seul' dans les allées Avec des min's acidulées.

Refrain.

Elle s'en va raide et pimbêche, Aimabl' comme un' maladi' d'fôie.

Plaignez-la, c'est une nourrice sèche Qui r'grett' ses appas d'autrefois.

Car son corsage est tell'ment plat Qu'on n'y voit mèm' pas d'œufs su l'plat ; N'y i'tez jamais un œil avide.

Si vous avez l'horreur du vide.

Elle jaunit et se dessèche, La nourrie' sèche.

La piécette, par laquelle nous terminons, appartient à un genre hybride — la réclame rimée — qui tient à la fois de la littérature (?) scientifique et de celle des chansonnettes du « dernier bateau ».

Sous le second Empire, un magasin de confections, établi en face de celui qui « n'était pas au coin du quai » , a mis à la mode les prospectus versifiés et illustrés, dont il a inondé tout Paris ; bientôt d'autres industriels suivirent son exemple et abusèrent de la versification commerciale. Gomme type de ce genre de réclame, nous reproduisons la circulaire relative à un biberon modèle, le Parfait Nourricier, 6, cité Trévise :

En cette image savoureuse (fig. 158) Une nourrice paresseuse S'étend nonchalante et dormeuse.

Tout près d'elle, son nourrisson, Laissé seul avec sa boisson, S'agite dans un grand frisson.

Il tient encore, ô parodie, Le long tu])e qu'à l'étourdie Il suçait ; et la Maladie

Vient le prendre au ventre et le mord. C'est le Microbe sans remord Du noir Choléra qui le tord.

Il va mourir de sa colique ; '>r,ce])iberon diabolique, v^ ^-- -fqnce famélique, On donna sans trop ^

'^^'^^ser, En son tube a su condenser.

Pour pouvoir mieux les dispenser,

Ces vermines aventureuses Qui, furtives et douloureuses.

Aiment les fins cadaA^éreuses

Et cultivent, dans leurs girons, Tous les poisons des Achérons Pour les verser aux biberons.

Mais un tout autre personnage Est au premier plan de l'image.

Fort absorbé par son breuvage.

C'est un bel enfant au teint clair,

Appétissant et bien en chair

Et dont tout l'ensemble a bon air.

On sent qu'en lui se renouvelle

Un sang pur et que se révèle,

A chaque heure, une vie nouvelle.

On comprend, sans être sorcier.

Que sa maman sut apprécier L'emploi du Parfait Nourricier.

Elle redoute le Microbe

Qui pullule et, sournois, dérobe

Tant de beaux bébés sur le globe.

Elle donne à son cher fardeau Un biberon, prudent cadeau, Que peut laver un courant d'eau

Et qui, pour elle, arme impayalile,

Microbicide impitoyable.

Est le seul vraiment nettoyable.

Alors, se retournant soudain.

De son air grave et peu mondain.

Elle regarde, sans dédain,

Le malheureux qui se trémousse Là-]>as sous la mort qui le. trousse, Et qui, peu à peu par secousse,

Tué par un sale biberon, S'en va, le pauvre moucheron, Visiter la barque à Caron,

La morale de cette histoire, C'est qu'un biberon méritoire N'a pas ce tube vomitoire

FiCr. 158. — Grâce à ce Parfait Nourricier, j'évite à mon cher bébé le sort de ce

petit malheureux.

Qui propage le choléra, Peste, microbe et cœtera.

Désormais chacun le saura.

Mais il faut encor que l'on sache Que le biberon dont la tâche Est d'être partout, sans relâche,

Du Microbe, en train d'officier.

Le terrible et prompt justicier, Se nomme : Parfait Nourricier

n. — PROSE

Sur rallaitement. — Les moralistes de toutes les époques ont mis leur éloquence au service de l'allaitement maternel : Aulu-Gelle, dans ses Nuits attiques, Érasme, dans ses Colloques, Montaigne, dans ses Essais^ Rousseau, dans Emile ^ Mirabeau, dans ses Lettres à Sophie^ sans compter les professionnels comme Constant Saucerotte, dans ses Dialogues, et Hecquet, dans sa dissertation sur Vliidécence aux hommes d'accoucher les femmes, ont démontré qu'il était de l'intérêt de l'enfant et de la mère que les femmes fussent elles-mêmes nourrices de leurs enfants ; mais ces louables efforts n'ont rien pu contre la mode et la coquettei'ie. Gomme tous les arguments de ces philanthropes sont à peu près les mêmes, nous nous contenterons du plaidoyer qu' Aulu-Gelle met dans labouche du philosophe Favorinus ; c'est le modèle du genre :

Un jour, en ma présence, on vint annoncer au philosophe Favorinus que la femme d'un sénateur, admis au nombre de ses élèves, venait d'accoucher d'un fils. « Allons, me dit Favorinus, voir l'enfant et féliciter son père. »

Nous arrivons et nous entrons ensemble chez le sénateur, dont la famille était comptée parmi les plus illustres... D'abord Favorinus embrasse l'époux, le félicite, demande, avec l'expression de l'intérêt et de la sollicitude, si l'accouchement s'est promptement terminé, ou si les douleurs de l'enfantement se sont longuement prolongées.

Lorsque le sénateur eut répondu à ces différentes questions, Favorinus mit plus de détail et d'abandon dans son entretien. « Je ne doute point, dit-il à son disciple, que votre épouse n'allaite son fils. » Mais la mère de la jeune femme répondit qu'il fallait ménager la santé de sa fdle, et qu'une nourrice déjà retenue et préparée devait la soustraire à l'ennui et aux soins pénibles de l'allaitement.

Alors Favorinus : « Femme, dites-moi, je vous prie, est-on entièrement la mère de son enfant, en suivant la conduite que vous conseillez? Mettre au jour un fils et l'exiler ensuite ; le repousser loin du sein maternel, c'est outrager la nature, c'est ne remplir qu'à demi les devoirs sacrés de la maternité.

a Une femme porte, nourrit de son propre sang un être qu'elle ne

voit point encore, et le chasse, lui refuse son lait lorsqu'elle jouit du bonheur de le voir, lorsque son fils, plus vivant et déjà compté parmi les hommes, réclame les soins et la tendresse de sa mère ! Pensezvous donc que le sein de la femme n'est pas destiné pour nourrir l'enfant, et le regarderiez-vous comme un ornement stérile, une beauté sans résultats ?

« Ainsi, pour conserver leurs charmes, les dames romaines osent tarir, avec danger, les premières sources où le nouveau-né doit puiser la vie !

« Mais, direz-vous, qu'importe que l'enfant soit allaité par sa mère ou par une autre nourrice? Ah! que vous savez mal observer les actes et les lois de la nature !

« Le sang qu'elle employait pour le développement du germe, vous le méconnaissez dans les mamelles, parce qu'il a changé de couleur, et vous n'apercevez pas que, dès l'approche de l'accouchement, ce sang est déjà porté dans le sein de la mère, afin que l'enfant y trouve, aussitôt après sa naissance, un aliment auquel il est déjà accoutumé. De plus, si, dès la conception, le père donne une primitive empreinte au moral et au physique de son enfant, pourquoi la mère, à son tour, n'aurait-elle point, par l'allaitement, l'influence la plus active et la mieux prononcée ?

« Ces effets, ces modifications importantes que produit l'allaitement s'observent chez les animaux comme dans l'homme. Si la jeune brebis est nourrie du lait de la chèvre, sa laine devient plus dure, et la toison de la chèvre devient plus souple et s'adoucit par l'influence de la brebis qui lui donne son lait. Les plantes elles-mêmes ne préfèrent-elles pas un sol particulier, ne paraissent-elles pas adopter une patrie ? Souvent un arbre qui brillait de tout l'éclat de la vie et de la santé, se dessèche et meurt si on l'arrache de la terre natale pour le transporter dans une terre étrangère.

« Quel mal ne ferez-vous donc pas au rejeton d'une famille illustre, si, par l'influence d'un aliment dégénéré et impur, vous dégradez à la fois son corps et son esprit ? Quelles altérations profondes, quelles déformations n'auront pas lieu, si la nourrice est une vile esclave, ou, comme il arrive si souvent, une femme aussi repoussante par ses formes physiques que par les vices de son âme? Cependant, on choisit à peine ; on accepte la première mercenaire dont les mamelles sont remplies de lait, et l'enfant se trouve exposé à la double contagion de la déprfevation morale et des difformités de sa nourrice. Alors si, sous aucun rapport, les enfants ne ressemblent à leurs parents, devonsnous en être surpris, puisqu'ils reçoivent, avec un lait étranger, des

formes et un caractère dont le type se chercherait en vain dans leur famille.

« Mais si tous ces motifs ne sont point encore assez puissants, que la mère qui veut éloigner son fils et le confier aux soins d'une étran gère, pense, au moins, qu'elle use et détruit pour jamais les nœuds sacrés d'amour et de tendresse qui unissent l'enfant à ses parents lorsque les lois de la nature n'ont pas été violées.

a En effet, lorsqu'un enfant n'est plus près de sa mère, la tendresse maternelle décroît insensiblement, le murmure d'une inquiétante sollicitude se fait à peine entendre, et si la mort venait moissonner l'enfant dans son exil, la mère serait peut-être plus prompte à se consoler que la nourrice.

ic L'enfant, de son côté, fait de celle qui le nourrit l'objet de so» premières affections; et n'ayant pas besoin de la mère qui le délaisse, il ne sait ni la désirer, ni la chérir.

« Ainsi, par l'oubli et. le mépris des devoirs de la maternité, la tendresse et la piété filiale sont étouffées, et on met à leur place des sentiments factices que déterminent l'usage et l'opinion. »

Parmi les œuvres d'imagination, nous n'en avons que trois à signaler.

La Vraie mère, drame « didacti-comique », en trois actes, de Moissy, joué en 1771.

C'est dans l'honnête médiocrité de la bonne bourgeoisie, dit le D"' Sue, que l'auteur a cru devoir choisir les exemples qu'il offre à l'humanité en général. On se doute bien que son principal but dans ce drame a été de prouver aux mères l'intérêt qu'elles ont à nourrir elles-mêmes leurs enfants ; mais je ne vois pas qu'il fût nécessaire pour cela de mettre sur la scène une sage-femme et une garde de femme en couche, qui font tous leurs efforts pour détourner une femme enceinte, presque à terme, du dessein qu'elle a de nourrir, à l'exemple de sa sœur, l'enfant dont elle doit accoucher.

De nos jours, Alexandre Hepp, dans Le lait cV une autre, a tiré parti, en les exagérant, des inconvénients et des dangers de l'allaitement mercenaire ; c'est le roman de l'enfant et de la nourrice, dont l'auteur a fait un drame poignant.

La Confession de Paul Bourget est une nouvelle inspirée par un admirable sentiment : l'attachement de la mère à l'enfant qu'elle allaite. Une fille-mère, au terme de la grossesse,

s'approche d'un confessionnal et demande au prêtre de l'absoudre d'avance d'un crime qu'elle va commettre et qu'elle ne peut pas avouer. L'abbé, très troublé d'abord, après avoir longuement réfléchi, répond :

— Je vais demander à Dieu, ma fille, de vous pardonner d'avance ce que vous voulez faire... Seulement j"y mets une condition irrévocable.

■ — Laquelle, mon père?

— Avant de le tuer, vous lui donnerez le sein.

Passons en revue les auteurs c[ui se sont occupés peu ou prou des nourrices.

Les Sérées (1), de Guillaume Bouchot, libraire de Poitiers, offrent une suite d'entretiens, d'un ton assez libre et d'une érudition pédantesque ; ce sont les connaissances d'une bonne femme qui aurait la cervelle farcie de grec et de latin et bourrée des préjugés de son époque ; mais il faut dire que, exception faite pour Rabelais et quelques autres gens du métier, telle était, en la matière, la science du XVP siècle. Voici quelques extraits de la vingt-quatrième Sérée de Bouchet, sur les Nourrices :

Qui ne sçait, disoit notre hostesse, que la nourrice lousche peut par son regard rendre l'enfant qu'elle nourrit bicle? Carne regardant son enfant que de costé, lequel a son œil fort humide, par accoustumance d'estre ainsi regardé, prend aisément le ply de regarder de travers : comme estant nais le mercredy, regardans la sepmaine de travers.

Les Romains, exemplaires de toute vertu et sagesse, ne fai-

soient pas nourrir leurs enfants à leur mère, ne en leurs maisons, non plus que nos prédécesseurs François. Les Roma'ns ne voulans voir leurs enfans jusques à l'aage de sept ans, non plus que les Perses, ce dit Valère : parce qu'ils ne permetoient que leurs enfants leur vinssent en devant, jusques à ce qu'ils eussent apprins à les honorer.

Et si la prendrois, disoit-il encore, plus tost noire que blanche

et blonde : parce que les noires sont plus chaudes, et par conséquent leur laict est mieux digéré : et comme dit Sexte Cheronense, ainsi que la terre noire est plus fertile que n'est la blanche, par semblaljle la femme brunette porte le laict plus substancieux .

... Les latins appellans ce nouveau laict Colustrum, et les François le Béton, c'est-à-dire le premier laict d'une nouvelle accouchée,

(1) Forme poitevine du mot soirée.

et les enfans qui tettent ce laict sont aussi appeliez des latins Colustrati. Mais pourtant, disoit-il, je ne la voudrois pas si loing de son enfantement, ne qu'elle fust vieille nourrice ne vieille d'aage, et seroit bon que la nourrice n'eust que vingt et cinq ou trente ans : l'espace qui est entre deux estant l'aage de vigueur parce qu'il est tempéré, et plus sain que les autres aages ; et aussi que lors les femmes se montrent ])elles, que si tous nous aimons les choses belles, encore plus les petits enfans, qui s'appaisent au feu, et à lu chandelle, car leur baillant une laide et vieille nourrice, ils ne voudront point aller à elle, non plus que les grands : mais tiendront bien les bras à une jeune, belle, et gaillarde nourrice, aussi bien que les grands. Et puis les vieilles nourrices conteront aux petits enfants indifféremment toutes sortes de fables, ce que défend Platon, de peur, dit-il, que leurs âmes de ce commencement ne s'abbreuvent point de folie et de mauvaise opinion, qui pourroit engendrer aux enfans quelque vaine crainte, et sotte superstition. Aussi que ces vieilles s'aydent des démons, se monstrans en formes de femmes monstrueuses, par le moyen desquelles les nourrices empeschent leurs petits enfans de crier, ou de sortir dehors.

Et trouvons en Théocrite qu'une femme nourrice menasse son enfant de la Babouë, ou du Marmot : dont est tiré le mot François Marmot, estant Mormo un espouventail d'enfans (1).

Nostre hostesse de nourrice, va demander combien de temps on devoit laisser teter un petit enfant. A qui il fut respondu, qu'on trouvoit aux Machabées et es loix Romaines, que les Juifs ne les Romains ne les sevroient et detrioient qu'ils n'eussent trois ans : mais qu'aujourd'huy le plus communément on sevroit les enfançons masles à deux ans, et les filles un peu plus tost : à cause qu'elles sont plus humides.

Je ne sçay, répliqua un de la Sérée, combien tétoient les enfans du temps passé, et si on les laissoit longtemps après avec leurs nourrices ; parce que Saint-Grégoire affirme qu'im enfant aagé seulement de neuf ans engrossa sa nourrice : ce qui est contirmé par Saint- Hiérosme d'un autre qui n'avoit que dix ans. Les anciens, va adjouster quelqu'un, faisoient si grand cas, quand ils ostoient leurs enfans d'entre les mains des nourrices, et trouvoient ce sévrement et privation de laict si préjudiciable au petit enfant, si elle n'estoitfaicte bien

(1) Pour Genin, marmot est le masculin de marmotte : « Tout le monde, dit-il, sait que la marmotte, comme l'ours, apprend à se tenir debout sur ses pattes de derrière; dans cette position, la marmotte représente le contour mal ébauché d'une petite figure humaine. Cette ressemblance est cause que l'on a appelé un petit enfant un marmot. »

opportunément, en son temps, que pour cela ils célébroient de grands festins, en considération de ce que leur enfant estoit privé de la nourriture du laict.

Nous avons fait plusieurs fois allusion (1) au passsage où Rabelais examine Tinfluence exercée par les tétons des nourrices sur la forme du nez. Gargantua demande : « Pourquoi est-ce que frère Jean a si beau nez ? » Le moyne répond :

Selon vraye philosophie monasticque, c'est parce que ma nourrice avoit les tétins molletz ; en la testant, mon nez y enfondroyt comme en beurre, et là s'eslevoit et croissoit comme la paste dedans la met. Les durs tétins des nourrices font les enfans camus.

Sganarelle, dans le Médecin malgré lui, envisage à un autre point de vue les tétons des nourrices :

Sganarelle, SLpercevant Jacqueline. — {A paiH.) Peste! le joli meuble que voilà ! {Haut.) Ah ! nourrice, charmante nourrice, ma médecine est la très humble esclave de votre nourricerie, et je voudrais bien être le petit poupon fortuné qui tétât le lait de vos bonnes grâces. {Il lui porte la main sur le sein.) Tous mes remèdes, toute ma science, toute ma capacité est à votre service, et...

Lucas. — Avec votre permission, mossieu le médecin, laissez là ma femme, je vous prie.

Sganarelle. — Quoi ! elle est votre femme ?

Lucas. — Oui.

Géronte. — Monsieur, voici tout à l'heure ma fille qu'on va vous amener.

Sganarelle. — Je l'attends, monsieur, avec toute la médecine.

Géronte. — Où est-elle?

Sganarelle, se touchant le front. — Là-dedans.

Géronte. — Fort bien.

Sganarelle. — Mais, comme je m'intéresse à toute votre famille, il faut que j'essaye un peu le lait de votre nourrice et que je visite son sein. {Il s'approche de Jacqueliîie.)

Lucas, le tirant et lui faisant faire la loiroiwtte. — Nonnain, nonnain ; je n'avons qu'faire de ça.

Sganarelle. — C'est l'office du médecin de voir les tétons des nourrices.

(1) V. p. 36 et 217.

Lucas. — 11 gnia office qui quienne; je sis votre sarvileur.

Sganarelle. — As-tu bien la hardiesse de t'opposer au médecin ?

Lucas. — Je me moque de ça.

Sganarelle, le regardant de travers. — Je te donnerai la fièvre.

Jacqueline, prenant Lucas par le bras, et lui faisant faire la jnrouètte. — Ote-toi de là aussi ; est-ce que je ne sis pas assez grande pour me défendre moi-même, s'il me fait queuque chose qui ne soit pas à faire ?

Lucas. — Je ne veux pas qu'il te tâte, moi.

Sganarelle. — Fi ! le vilain, qui est jaloux de sa femme.

Souvent les nourrices figurent sur la scène, soit comme suivantes, surtout dans les tragédies (1), soit plutôt dans des rôles épisodiques où les cris et incongruités du marmot mettent le public en belle humeur. On a cependant représenté quelques pièces où la nourrice joue le rôle principal, par exemple : le Débat de la Nourrisse et de la Chambrière (2), en langage ordurier ; puis le Bureau de Nourrices., folie en un acte qui fut représentée, en 1822, sur le théâtre de la Gaîté. La scène se passe rue Sainte-Apolline, dans la cour du Bureau. L'intrigue est des plus banales ; nous ne relèverons que quelques couplets, chantés par les nourrices qui se désolent de ne voir personne et « de croquer le marmot depuis plusieurs jours, sans pouvoir en attraper un ».

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