Tétralogie, Tristan et Iseult, Parsifal [microform]
Nous laissons à d'autres plus experts dans les choses de l'art le soin d'apprécier comme il le mérite le génie musical de Richard Wagner, cette faculté qu'il a possédée à un degré rare de saisir et de traduire dans leurs moindres vibrations les mouvements de l'àme, d'incarner les sentiments et les caractères en d'inoubliables thèmes qui se modifient, se développent, s'entremêlent, s^organisent, s'adaptent enfin aux diverses circonstances à la façon des êtres vivants. Que Wagner soit un créateur, ceux-là seront seuls à le contester qui apportent dans l'examen de son œuvre leurs préjugés ou leurs ignorances.
\ Mais une aussi riche nature se présente à nous sous des ^aspects multiples et variés. L'artiste en Wagner est doublé ^ d'un philosophe. Jamais, en effet, Wagner ne cessa de se préoccuper du sens de la vie jgt de chercher une solution à ■ l'universelle énigme.
;* Cette solution qu'il entrevoyait, il crut de son devoir de ii^ la rendre accessible à tous. Il essaya de la dégager des for- ^ mules abstraites et de la traduire en un langage artistique - que chacun pût comprendre.
Wagner ne se disRimnlait point les difficultés d^une pareille tâche, il fut de ceux ([ui ne reculent devant aucune privation, aucune sonlTrance, à la seule pensée qu'ils poursuivent une lin suj)érieure et (|ue leur vie est une œuvre sainte, un sacrifice douloureux, mais fécond, à l'idéal.
Vd'uvrc cl la itiission de ma rie, tel est le titre, bien significatif, d'une courte autobiographie qiu; fit publier M'agner quatre ans avant sa mort*. En la complétant parla Lettre SU1' la musique -, on possède un résumé fidèle des idées dispersées dans 1(3S dix volumes de ses œuvres choisies \
Wagner racontait un jour l'émotion profonde que lui avait causée le souvenir de Luther dès l'àgc de huit ans, lorsqu'il était venu chez son oncle h Eisleben ville natale du grand réformateur. « Mon instinct d'enfant, disait-il, ne m'avait point trompé. N'ai-jepas eu à prêcher un nouvel évangile artistique? N'ai-je pas dû subir, pour sa cause, toutes sortes d'insultes et répondre, moi aussi : C'est ma conviction, je n'en puis changer. Dieu me soit en aide ! »
Et ce n'était point, ainsi qu'on pourrait le croire, l'ambition ou l'arrogance qui lui inspiraient de telles paroles. Ceux qui connaissent les détails de la vie de Wagner savent avec quelle énergie, quel indomptable courage il lutta pendant de longues années contre la pauvreté, les affronts, les contradictions, afin de réaliser ce qui apparaissait comme un devoir sacré à sa conscience d'artiste. *
a Je voyais, disait-il, dans l'opéra une institution dont la destination spéciale est presque exclusivement d'offrir une distraction, un amusement à une population aussi ennuyée qu'avide de plaisir ; je le (l'opéra) voyais, en outre, obligé de viser au résultat pécuniaire pour faire face aux dépenses
1 . Vœuvre et la mission de ma vie, traduction par Edmond Hippeau, imprimerie Schiller, Paris, 1884. Cette autobiographie parut dans la iVbrt A American Review en juillet et août 1879.
2. En tête de Quatre poèmes d'opéras, parus en 18(J0 ; 2« édition, Paris, 1893, Calmann-Lévy.
3. Gesammelte Schriften und Dichtungen von Richard Wagner, 2" édition ; 10 vol. in-12, l.eipzig, 1887-88, E.W. Fritzsch. Nous désignerons ce recueil par les lettres G. S.
que nécessite Tapparci! pompeux qui a tant d'attraits; et je ne pouvais me cacher qu'il y eût une vraie folie à vouloir tourner cette institution vers un but diamétralement opposé, c'est-à-dire l'appliquer à arracher un peuple aux intérêts vulgaires qui l'occupent tout le jour, pour l'élever au culte et à l'intelligence de ce quel'esprit humain peut concevoir de plus grand \j » Il fut un temps où « les poëmesles plus profonds, ceux d'un Eschyle ou d'un Sophocle, pouvaient être proposés au peuple et assurés d'être parfaitement entendus^ » : à quelles raisons attribuer un si lamentable changement? Il y a d'abord les causes sociales : la Rome antique par sa tyrannie, le christianisme par son ascétisme, l'industrie moderne par cette soif du luxe et du gain qui a gagné jusqu'aux artistes, ont étouffé l'art en détournant l'esprit humain de la contemplation et de la jouissance des forces de la nature ^ Puis les causes plus spécialement esthétiques^ et tout d'abord « la séparation, l'isolement des différentes branches de l'art réunies autrefois dans le drame complet* ». L" Œuvre d'art de l'avenir^ embrassera de nouveau dans une merveilleuse synthèse tous les arts particuliers : la poésie y complétera la musique en formulant les idées avec une précision que les mélodies les plus délicates ne sauraient atteindre ; la musique exprimera les mille et mille nuances de sentiment que la parole et l'action scénique ne pourraient traduire. L'orchestre ne sera plus « une monstrueuse guitare pour accompagner les airs » %mais un véritable personnage présent à toute l'action et la traduisant en émotions vives, tour à tour commentant, rappelant ou prédisant les événements. La puissance d'expression sera portée ainsi à ses dernières limites. Beethoven l'avait compris : dans sa Neuvième sijmphonie , il fit de la parole « le faîte et le couronnement de son édifice sonore....