‹ Tétralogie, Tristan et Iseult, Parsifal [microform]Chapitre 4 sur 42 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

INSPIRATlOiN ET ÏHÉOIUE.

Que Wagner soit un penseur^ personne ne saurait en disconvenir. Seule la théorie du drame musical dont nous avons résumé les points'principaux suffirait à le prouver.

Mais est-ce bien là un éloge ? Un artiste doit-il être auti'e chose qu'un artiste ? Le beau n'est-il pas une « fin en soi » ? Est-il permis de le subordonner à un intérêt même supérieur, social ou religieux? L'art^ c^est la réalité vivante, la fleur fraîchement épanouie ; la théorie^ c'est l'abstraction sèche et froide, la fleur soigneusement étiquetée, mais jaunie, de l'herbier.

Nous ne prétendons pas, assurément, que l'idéal artistique en Wagner ait été sacrifié aux vues philosophiques. Voyez-le plutôt pétrissant d'une main puissante ces trois éléments expressifs : musique, parole, plastique, et façonnant des êtres auxquels il communique une vie si intense ! Telle se manifeste chez lui l'activité spontanée ; la réflexion qui analyse et saisit le procédé ne vient qu'ensuite. « Quand j'ai choisi un sujet, écrit-il à Charles Gaillard, je ne commence pas, comme on le fait généralement, par écrire le drame, par faire les vers, pour réfléchir ensuite au moyen de mettre de la bonne musique sur ces vers. Je travaille tout autrement. Aucun sujet ne m'attire s'il ne se présente à moi tout entier ; il doit m'apparaître non seulement dans sa contexture littéraire, mais dans sa contexture. musicale. Avant d'écrire un seul vers, je dois déjà être grisé par le parfum musical de ma création ; j'ai dans la tête tous les tons, tous les motifs caractéristiques, si bien que plus tard, quand les vers sont terminés et les scènes arrangées, je puis

dire que l'opéra est terminé '. » AVagner raconte lui-même combien il fut étonné d'avoir inconsciemment reproduit le motif qui accompagne l'apparition d'Eisa sur le balcon, quelques pages plus loin, juste au moment où Eisa revient et se dirige vers le temple ". Et, parlant de Tristan et Iseult : « On peut, dit-il, apprécier cet ouvrage d'après les lois les plus rigoureuses qui découlent de mes affirmations théoriques^. Non pas qu'il ait été modelé sur mon système, car j'avais alors oublié absolument toute théorie ; je me mouvais avec la plus entière liberté, la plus complète indépendance de toute préoccupation théorique; et pendant la composition, je sentais de combien mon essor dépassait même les limites de mon système. Croyez-moi, il n'y a pas de félicité supérieure à cette parfaite spontanéité de l'artiste dans la création, et je l'ai connue, cette spontanéité, en composant mon. Tristan * . »

Au contraire, Wagner ne parle de son état d'àme pendant la période où il composa ses écrits théoriques que comme d'un « état anormal, ... violent », qui « infligeait à son cerveau un étrange supplice ». « Dieu me préserve d'y retomber jamais^ ! » ajoute-t-il.

A ceux qui reprochent àWagner d'avoir subordonné l'art à quelque autre fin sociale ou métaphysique, nous répondrons par cette simple observation : un bon nombre des admirateurs de Wagner sincères, enthousiastes, mais qui n'ont pas approfondi ses ouvrages, n'ont qu'une idée très vague du noble but auquel il a consacré sa vie. C'est donc que, dans son œuvre, indépendamment du but idéal, la musique a sa pleine valeur comme musique, la poésie comme poésie, la plastique comme plastique. Voilà bien l'art pour l'art que l'on réclame. On aurait vraiment mauvaise grâce à se

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