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plaindre de ce que, par leur réunion même, la puissance expressive de ces trois langages esthétiques se trouve décuplée et que, parmi ce prestige des formes, une idée vienne à jaillir.
En quoi, d'ailleurs, Tidée pourrait-elle préjudicier à la -, valeur d'une œuvre d'art? L'idée est une abstraction, soit; mais il en est de même de la beauté isolée de l'ensemble où ^ elle se manifeste. Le beau n'est, comme le vrai, qu'un as- / pect de la réalité. La réalité, c'est la vie ; cette vie, en ses ( manifestations harmonieuses et intenses, impressionne-t-elle ' la sensibiUté? C'est l'émotion esthétique. Se traduit-elle en j j représentation dans notre intelligence ? C'est l'idée. Or le / 1 propre de la nature humaine, son honneur et sa dignité, c'est que l'émotion la plus agréable, la sensation la plus raffinée ne la peuvent contenter. La satiété, le dégoût suivent de près le plaisir qui n'est que plaisir ; il faut qu'il se complète et s'achève par l'éveil des modes supérieurs de la pensée.
Jouissance de choix, jouissance de luxe, se distinguant des autres sensations comme la note de la gamme se distingue du bruit discordant, l'esthétique ne serait pas autre chose si, par une synthèse habile, l'artiste, en même temps qu'il charme la sensibilité, n'offrait à la raison et à la cens- - — cience leur aUment idéal.
Wagner l'a compris. C'est à l'homme tout entier, corps et ,,
âme, qu'il s'adresse, comme l'ont fait tous les grands artis-
tes auxquels l'humanité a voué une éternelle et reconnaissante admiration. « Le théâtre, dit-il très justement, est un abîme de possibilités, depuis les plus ignobles jusqu'aux plus sublimes ; les plus grands poètes ne se sont approchés de cet abîme redoutable qu'en frémissant d'épouvante et d'horreur ; ils ont découvert les lois profondes, les formules <^
sacrées qui permettent au génie de conjurer les démons qui s'y cachent. » Et il cite à ce sujet Eschyle, Calderon, Sha- i
kespeaie, Goethe, Schiller, Mozart et Beethoven. « Mais, ajoute-t-il, dès que les grands et saints magiciens s'éloignent du gouffre, on y voit danser les furies de la trivialité, de la concupiscence la plus abjecte, des passions les plus hideu-
ses, les gnomes grossiers de la jouissance la plus déshonorante*. »
De là ses vœux ardents pour la réalisation de 1' « art pur », en opposition à l'art diminné, dégradé, de ceux qui, renonçant à leur noble mission, au lieu de former, d^élever le goût du public, consultent ses appétits ou ses caprices, et, jaloux d'une vaine popularité, obéissent aux grossières exigences de la foule. De là enc'brc des sorties excessives parfois contre la musique italienne, contre Rossini « qui, laissant complètement de côté le but dramatique de l'opéra, mit lau con- ■ traire en relief et développa exclusivement l'élément frivole et purement sensuel inhérent à ce genre ^ », De là enfin son admiration pour l'art allemand, tout imprégné d'idéalisme et où l'influence du plaisir sensuel est contrebalancée par ce qu^il appelle si bien « l'énergie spirituelle », « la passion profonde de Tâme proprement dite^ ».
On ne saurait réduire l'impression produite par Tœuvre d^art à une <( série de sensations » : sans doute, la sensation est un élément nécessaire, mais elle doit être transformée, transfigurée par l'idéal. Voilà la grande vérité philosophique à laquelle AVagner n'a cessé de rendre témoignage ; aussi, lorsque, à la fin de sa carrière, il envoyait à ses amis d'Amérique « l'histoire de son idéal et l'histoire de sa vie '' », aurait-il pu ajouter : Ces deux histoires n'en font qu'une.
1. Cité par Hippeau, p. 81 et iivé Ae Art allemand et politique allemande, G. S., tome VIII, p. 60, 61.
2. Wagner, Souvenirs, trad. de Camille Benoit (Charpentier, 1884) : Mes souvenirs sur Spontini, p. 106. Cf. même volume, p. 233, les curieuses pages : Un souvenir de Rossini.