Monadologie
Tamour-sauveur, il cherche la cause des douleurs, des maux, des crimes qui désolent la terre dans la déviation originelle des tendances premières de la Nature symbolisées par Wotan.
Plus tard, il s'enthousiasme pour les théories de Schopenhauor, mais vite il se détache des thèses négatives de cette philosophie et consacre le dernier de ses drames à en développer la partie positive et pratique : nécessité, possibilité d'une conversion, d'une régénération. Un souffle chrétien anime cette œuvre suprême. Faut-il s'en étonner? Si le besoin de commisération, de sympathie, développé en Wagner par de cruelles souffrances ', le prédisposait à accepter une philosophie morale qui se résume presque entière en la pitié, il ne lui était pas besoin de longues réflexions pour se convaincre que la pitié vraie, pleine, efficace, c'est la charité chrétienne. D'autre part, fatigué des contradictions intimes, des luttes auxquelles le condamnait sa nature si complexe, Wagner n'avait jamais cessé de soupirer après une rédemption. Le mot revient fréquemment sous sa plume. Si vague soit-il demeuré dans sa conscience, ce désir du salut devait lui faire tourner définitivement les yeux vers la Croix et l'Évangile.
On peut donc résumer ainsi les trois moments de la pensée de Wagner :
1° Naturalisme [Tétralogie),
2° Pessimisme {Tristan et Iseult),
3° Foi religieuse [Parsifal) ^
Or ne sont-ce point là les diverses étapes que tous, plus
1. Voir, par exemple, la lettre à Uhlig citée par Kufferath {La Walkyrie, p. 54) : « La seule chose qui pourrait me rendre quelque espoir me manque, c'est-à-dire la sympathie, la véritable sympathie, etc. »
2. Toute classification de ce genre est essentiellement artificielle, surtout lorsqu'il s'agit d'un esprit aussi impressionnable que celui de Wagner. Nous cherchons seulement à caractériser chaque période par l'état d'âme prédominant. Nous aurions pu indiquer les Maîtres Chanteurs (composé de 1861 à 1867) comme marquant la fin de la phase pessimiste et annonçant le retour à des idées plus saines. Les œuvres qui ont précédé la Tétralogie peuvent être considérées comme appartenant à une période préparatoire où le génie de Wagner n'avait pas encore une pleine conscience de lui-même.
ou moins, nous parcourons dans ce long et pénible voyage à la recherche de la vérité ?
Revenir à la nature, cela paraît si simple, si légitime * ! Mais que faut-il entendre au juste par là ? Serait-ce un retour à l'instinct animal? Or il en est de l'instinct comme de toutes les forces aveugles de la nature : livrées à ellesmêmes, sans contrôle, elles deviennent bien vite de redoutables fléaux. S'agit-il, au contraire, de l'instinct pénétré de raison, comme se le représentaient les Stoïciens ? Mais nos lois, nos institutions sont déjà un essai de conciliation entre les exigences de l'instinct et les directions rationnelles. Y fera-t-on la part plus large à l'instinct ou à la raison? Tout est là, La véritable opposition, en effet, n'est pas, comme on le dit souvent ^ entre le paganisme et le christianisme
1. c Le naturalisme antique, dit très bien J. Lemaître, était une délicieuse chose, parce qu'il n'était pas une négation. Il est doux de le pratiquer sans y songer. Mais on n'y revient pas, tout simplement parce que, quand on veut y revenir, c'est donc qu'on l'a dépassé, et, si on l'a dépassé, c'est donc qu'on ne pouvait pas s'y tenir. . . » {Impressions de théâtre, 5« série, p, 24). Personne- n'a fait à ce sujet d'aveu plus net que M. Taine, qui, après avoir exalté le paganisme, a été conduit par l'étude des faits àreconnaître dans le christianisme « l'organe spirituel, la grande paire d'ailes indispensables pour soulever l'homme au-dessus de lui-même, au-dessus de sa vie rampante et de ses horizons bornés, pour le conduire à travers la patience, la résignation et l'espérance jusqu'à la sérénité, pour l'emporter par delà la tempérance, la pureté et la bonté, jusqu'au dévouement et au sacrifice. . . Il n'y a que lui pour nous retenir sur notre pente natale, pour enrayer le glissement insensible par lequel incessamment et de tout son poids originel notre race rétrograde vers ses bas-fonds... ». {La reconstruction de la France en 1800. Rev. des DeuX'Mondes, l" juin 1891, p. 493).
2. C'était jadis la thèse des Saint-Simoniens ; de nos jours, celle d'Ibsen, fiar exemple. La question est traitée déjà dans Tannhœuser ; c'est la réconciliation de la nature et de la foi que veut prédire Wagner quand il fond dans une seule harmonie le chant de l'amour profane et l'hymne inspiré des pèlerins. Pourtant, la mort d'Elisabeth et de Tannhaeuser tendrait plutôt à faire croire que cette réconciliation n'aura pas lieu en ce monde. Quoi qu'il en soit, nous remarquerons qu'elle ne sera jamais complète, définitive ; elle suivra le progrès des sciences d'une part, d'une intelligence plus exacte de l'Evangile, de l'autre. Il nous est impossible de ne pas faire observer aussi que si l'Elisabeth de Wagner est une fiction ravissante, bien plus ravissante encore fut cette créature toute de pureté, de tendresse et de dévouement, la véritable sainte Elisabeth. Tant il est vrai que le christianisme n'est opposé qu'aux tendances exagérées, malsaines de la nature !
pris comme synonymes de jouisscince absolue et de renoncement absolu. Le paganisme n'était nullement le règne exclusif de la passion brutale : qu'on se rappelle Pythagore, Socrate, Epictète, Marc-Aurèle. D'autre part, le christianisme n'est en aucune manière cet ascétisme bouddhiste ennemi de tout désir, de toute joie, auquel on prétend le réduire afin de le réfuter plus facilement. Le paganisme était déjà un effort de la raison et de la conscience humaine vers l'Idéal, effort médiocre, insuffisant, nous l'avouons, que les passions eurent bien vite arrêté, neutralisé, mais effort réel. L'aspiration vers le vrai et le bien atteignit toute son intensité en Celurqui est venu, dit-il lui-même, « non pas détruire, mais perfectionner* », et donner son plein développement à ce qui n'était encore qu'en germe dans la conscience humaine. La véritable opposition est donc bien entre la nature purement animale, et restant animale sans évolution, sans progrès, et la nature humaine, c'est-à-dire la nature animale dirigée, corrigée, transformée, grâce à l'effort et au sacrifice, par la raison et la conscience.
Quant aux formules plus récentes : foi à l'humanité, au travail, au progrès, il est facile de se rendre compte qu'on ne peut croire à Thumanité, au travail, considérés comme faits. Un fait se constate^ et ne peut déterminer la foi que si on Tobserve à travers un idéal qui le transfigure. S'agitil de l'humanité conçue non comme elle est^ mais comme elle devrait être, du travail envisagé comme moyen d'un progrès ^mdoit être réaUsé : c^est alors l'idéal qui est objet de croyance.
En dehors de toute foi en l'idéal, l'esprit se heurte aux misères de la réalité et passe vite de l'enthousiasme au découragement.
Le penseur ne peut échapper à un tel pessimisme qu'à la condition de changer de critérium. Qu'il ne s'obstine point à apprécier la vie au point de vue étroit de la jouissance sensible et du plaisir individuel. Loin de n'envisager les êtres que sous leur aspect phénoménal et contingent, qu'il
\. Matth. V, 17.
projette sur eux cette lumière divine que tout homme de bonne volonté découvre au fond de sa conscience. Il lui sera possible alors de croire à l'humanité, de croire au travail, au progrès. Ces expressions prendront leur véritable sens ; elles apparaîtront comme des formules déguisées, amoindries, de la foi religieuse.
Tel nous paraît être le chemin que Wagner a parcouru de la Tétralogie à Parsifal. Il aurait pu, à meilleur droit que beaucoup d'autres, ne rien chercher au-delà de la splendeur artistique de son œuvre, créant le beau sans s'inquiéter du vrai. Loin de là, il a poursuivi le vrai avec une ardeur et une loyauté dont témoigne précisément l'intéressante évolution mentale que nous nous sommes efforcé de résumer.
Il est permis, par conséquent, sans faire de Wagner un prophète ou un messie, de constater, qu'après bien des hésitations et des luttes, sa pensée a enfin trouvé le repos dans ces croyances supérieures qu'ont partagées les plus nobles intelligences. Il ne faut point en être surpris : l'âme du grand artiste était orientée vers l'éternelle vérité par ce sentiment qui fait, nous l'avons vu, l'unité de son œuvre, qui déjà se manifeste dans les Fées^ le Vaisseau-fantôme et Tannhœuser, inspire la conclusion de la Tétralogie, Y^m- ^WiiQVii Parsifal \ la pitié, le dévoûment, l'amour désintéressé et pour employer le mot de l'Evangile : la Charité.