EXAGÉRATIONS ET ILLUSIONS
Deux années avant la guerre de 1870, Wagner publiait, sous ce titre : Art allemand et politique allemande^ un ouvrage où se trouvait développée cette pensée de Constantin Frantz*, que la civilisation française est une « civilisation matérialiste », et que, « de tous les pays du continent, l'Allemagne seule possède les dispositions, la vigueur d'esprit et la force d'âme requises pour faire prévaloir une culture plus élevée, contre laquelle la civilisation française n'aura plus aucun pouvoir ».
Généraliser ainsi à outrance et attribuer à l'esprit français les défauts qui pouvaient être ceux d'une époque de grande prospérité matérielle^ opposer, sans distinctions, sans nuances, l'art allemand à Part français, c'est là une exagération tellement évidente qu'on peut se passer de la combattre.^
On ne manquera pas de rapprocher de ces déclamations le fameux pamphlet: Une capitulation écrit à une de ces heures fatales où les esprits surexcités ne songent plus à mesurer leurs paroles^
1 . Auteur des Recherches sur l'équilibre européen ; cité dans VŒuvre et la Mission, etc., p. 69.
2. Une capitulation fut composée dès le commencement du siège, avant le bombardement, avant la famine; et ne parut qu'en 1873. On ne peut dife, parconséquent, que Wagner insulta à nos malheurs. Dans sa lettre à M. Gabriel Monod, Wagner fait observer qu'il récrivit, non dans l'intention « d'offenser ou de provoquer les Français », mais « de ridiculiser l'état du théâtre allemand », sur lequel on se bornait à produire des imitations serviles et maladroites des pièces françaises, au lieu d'œuvres conformes au génie national. Cfr. Revue wagnérienne, n"' 8 et 9, 1885. La lettre à M. Monod est reproduite dans les Souvenirs, traduct. G. Benoît (Charpentier), p. 266.
Wagner, cV ailleurs, a pris soin de se réfuter lui-même. Cette patrie de l'art pur — il devait bientôt en faire une pénible expérience — n'était « qu'un idéal existant uniquement dans rimagination et que la réalité était loin d'olTrir * », Il le vit bien au succès douteux qu'obtint le Hollandais volant^., au faible concours que lui prêtèrent ses compatriotes, lors de l'érection du théâtre de Bayreuth^ En France, remarqiie-t-il à ce propos, on n'eût pas suspecté ses intentions, on aurait compris « que l'heureuse réalisation de cette entreprise serait un grand honneur national ». Et quelques semaines après les premières représentations de Bayreuth, en 1876 : « Mes représentations, écrivait-il, ont été mieux jugées et avec plus d'intelligence parles Anglais et les Français que par la plus grande partie de la presse allemande \ » Il avait déjà fait pareil aveu en faveur du goût français à propos de Tannhœuser même" et des Maîtres-chanteurs'' . Enfin il écrivait quatre ans avant sa mort : (( L'expérience d'une longue vie m'a appris à mes dépens que le plus sérieux soutien d'une cause si purement idéale ne peut pas être attendu du peuple en général tel qu'il existe aujourd'hui dans notre Allemagne unifiée''. »
Mais quittons ce terrain de rivalités mesquines, et avant d'aborder l'œuvre elle-même, faisons justice de certaines illusions de langage dont Wagner fut victime. ^
C'est d'abord cette singulière affirmation que « l'état de rêve porte bientôt (l'esprit) jusqu'à la pleine clairvoyance ; (et que) l'esprit découvre alors un nouvel enchaînement des phénomènes du mondcqueles yeux ne pouvaient apercevoir dans l'état de veille ordinaire: delà lui (à l'esprit) venait
\. V Œuvre... ch. VII, p. 43.