DES MONUMENTS TRIOMPHAUX
Les peuples de tous les temps et de tous les pays ont par des constructions durables entepris de célébrer leurs victoires et d’en transmettre après eux le souvenir. Chez les uns ces monuments étaient des trophées que l’orgueil national élevait à sa propre gloire, chez d’autres c’étaient des hommages que la reconnaissance accordait à la bravoure ou à l’intrépidité des chefs. Pendant très longtemps ils furent les productions d’une industrie purement mécanique
avant d’être les fruits de l’art. La nature des matériaux que l’on rencontrait, les circonstances
(1) Cet ouvrage resté inachevé, et dont les dessins originaux avaient disparu pour la plupart en 18/8 dans le pillage du Palais-Royal, n'a été publié qu'en 1875. On avait cru alors devoir y joindre l’article suivant écrit spécialement pour l'ouvrage des monuments de Paris.
et Le temps ont dû seuls régler la forme et l'étendue de ces premiers édifices. Sans chercher
des exemples chez les peuples sauvages du globe, on voit, à l’époque la plus reculée de l’histoire, les Hébreux, pour célébrer un succès, élever douze pierres dans le lit du Jourdain, les Égy ptiens dresser deux blocs de marbre et former, en les couvrant d’un troisième morceau de même matière, une porte dont l’imitation perfectionnée a pu conduire à l'invention des arcs, les Grecs planter, après la victoire, sur le champ même de la bataille, des colonnes, des poteaux auxquels ils suspendent les dépouilles des ennemis vaincus. Ils élèvent par suite à Marathon des tombeaux aux Athéniens et aux Platéens qui moururent pour défendre leur pays; aux Thermopyles, ils inscrivent sur cinq colonnes les noms de Spartiates qui se dévouèrent pour la patrie. .
Cependant ces peuples qui par suite atteignirent le plus haut degré de gloire en tous genres, ces peuples qui dans les arts sont restés nos maîtres et nos modèles, n’ont jamais érigé des monuments de triomphe comparables pour leur magnificence et leur grandeur à ceux des Romains. L’usage consacré chez les Siciliens de ne célébrer leurs victoires que par des tro-
elever lorsque le temps les avait détruits, « afin, dit Plu-
phées en bois et de ne jamais les tarque, de ne pas éterniser les haines » en rendant ces édifices trop durables, explique suffisamment la raison pour laquelle les Grecs en ce point ont été surpassés par les Romains. En effet, on concevra facilement que les Athéniens et les autres peuples de la Grèce, qui par leur constitution formaient une espèce de confédération composée de plusieurs peuples réunis dans un petit espace, auront pu craindre d’exaspérer à perpétuité les haines ou la jalousie de leurs voisins et auront cherché à ménager sur ce point leur orgueil que la vue d’un monument de triomphe trop fastueux pouvait offenser. Ce n’est pas cependant. qu'ils aient refusé à leurs guerriers des hommages d’admiration et de reconnaissance; trop enthousiastes de gloire, ils ne passèrent jamais sous silence les belles actions de leurs héros, mais en érigeant des trophées, en décernant des statues équestres, une politique adroite leur fit probablement garder des mesures auxquelles les Romains, plus guerriers et plus puissants, ne furent pas asservis.
C’est donc particulièrement chez les Romains que nous trouvons les exemples les plus nombreux et les plus célèbres de monuments de gloire et d’ares de triomphe élevés tantôt en mémoire d’une victoire importante, d’une institution utile, d’un bienfait rendu à la chose publique, tantôt en tribut d’hommages accordés à la valeur d’un général et même d’un soldat qui s'était dévoué pour le bien de l'État. Nous voyons ce peuple conquérant imprimer sur presque toutes les parties du globe les traces de sa grandeur et de sa puissance. Il ne faut pas confondre, dans les immenses ouvrages qu'il a laissés à notre admiration, les édifices triomphaux avec ceux que la reconnaissance publique décernait aux grands hommes pour
belles actions; on doit surtout distinguer ceux qui n'étaient
perpétuer le souvenir de leu
que de simples trophées, comme la petite colonne ros rale dont les restes sont encore conser-
vés au Capitole et qui, dit-on, avait été élevée dans le Forum romanum après la victoire navale remportée par Duilius sur les Carthaginoiïs; ni ceux qui étaient des monuments de reconnaissance, comme les deux célèbres colonnes qui existent ‘encore à Rome et que le sénat et le peuple ont érigées l’une à l’empereur Trajan après la défaite des Daces, l’autre à Antonin le Pieux après sa mort. On remarquera encore que tous les ares bâtis par les Romains n'étaient pas des arcs de triomphe; souvent ils furent élevés, comme les colonnes dont nous venons de parler, en mémoire d’une grande action ou d’un service rendu à l'État, ainsi que l'arc de Rimini, qui a été construit en l'honneur d’Auguste parce qu'ilavait rétabli les routes de l'Ombrie, ou bien l'arc d’Ancône, consacré à Trajan pour avoir réparé le port de cette ville.
Nous n’entreprendrons pas de donner une nomenclature exacte ni une description raisonnée
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de tous les monuments triomphaux ou honorifiques que les Romains ont érigés et que l’on
voitencore aujourd’hui sur presque toutes les parties du globe : à Rome, à Rimini, à Ancône,
à Vérone, à Bénévent, à Fano ; en Piémont : à Suse, à Aoste; en Espagne : à Sagonte, à Tarragone; en Îstrie : à Pola; en Dalmatie : à Spalatro ; en Éey pte : à Antinoé; en Sicile : à Syracuse; en France : à Orange, à Saint-Remi, à Cavaillon, à Carpentras, à Saintes, à Bordeaux, à Besancon, à Autun, à Reims, ete. Nous remarquerons que les ares de triomphe des Romains sont spécialement ceux qui, semblables à l'arc érigé à Titus sur la voie Sacrée, près du Forum romanum, après la conquête de la Judée, représentaient une porte sous laquelle le triomphateur, conduisant après lui les vaincus, passait en pompe pour rentrer dans la ville et y recevoir les honneurs
que le Sénat et le peuple décernaient à la valeur. Quelquefois cette porte était accompagnée de
deux ouvertures latérales plus petites pour le cortège, et les intervalles étaient ornés de basreliefs, de trophées ou de colonnes, comme on le voit aux ares de Septime Sévère et de Constantin. Ces édifices étaient presque toujours surmontés d’un attique couronné par la statue du triomphateur, tantôt à cheval, tantôt sur un char attelé de chevaux ou d’éléphants; le groupe principal était souvent accompagné de soldats, de cavaliers, de trophées ou d'esclaves vaincus, comme l’attestent différentes médailles rapportées par l’antiquaire Bellori.
Si nous avions à décrire l’histoire des arcs de triomphe et la marche que les Romains suivirent avant d'atteindre la perfection qu'ils leur donnèrent, nous dirions que ce peuple guerrier, magnifique dans les récompenses qu'il accordait au courage, commença par ériger des trophées et des statues; que la nécessité de les élever à une hauteur convenable les fit placer sur des colonnes; que voulant par suite représenter des groupes qui exigeaient une base plus étendue, ils inventèrent pour les supporter les Fornix, édifices dont il ne reste aucune trace et que nous présumons avoir élé assez semblables aux petites chapelles votives que l’on rencontre sur les routes. Ces Fornix, qui n'étaient qu’un long piédestal évidé par un are sur l’une des faces, ont dû faire naître la pensée d’ériger des arcs à jour sous lesquels les marches et les pompes triomphales pouvaient passer, et l’on doit croire qu’en les ornant successivement de toutes les richesses de la sculpture et de l'architecture, ils furent portés au degré de perfection que nous admirons; mais notre but étant de faire connaître les modèles que nous avons consultés en composant l'édifice dont nous donnons la description, nous déclarons que parmi les nombreux monuments triomphaux des Romains, qui tous diffèrent entre eux pour la forme et pour la dimension, l’are de Septime Sévère que l’on voit à Rome au pied du Capitole et celui de Constantin près du Colisée, nous ont paru réunir plus de perfection que tous les autres. Il faut avouer cependant que si ces deux édifices sont remarquables par leur ensemble et leur disposition, la sculpture dont ils sont ornés est au-dessous de toute médiocrité; le mélange barbare qui existe dans l'arc de Constantin où les beaux bas-reliefs et les statues tirés de celui de Trajan se trouvent à côté de figures entièrement gothiques annonce que la sculpture à cette époque était en pleine décadence lorsque l'architecture florissait encore. La cause de cette disproportion extraordinaire entre deux arts employés au même but est étrangère à notre sujet, mais s’il fallait entreprendre de l'indiquer, peut-être la trouverait-on dans l'appui que larchitecture reçoit des sciences exactes sur lesquelles les principes de cet art sont spécialement fondés; car on ne peut nier que les lumières qu'elles donnent peuvent briller encore après de longs orages, tandis que celles du goût et du génie, qui seuls peuvent guider la sculpture et les autres arts d'imitation, s’éteignent souvent au premier souffle contraire.
C'est donc d’après les ares de Septime Sévére et de Constantin que celui de la place du Car-
rousel a été concu; aucun des arcs modernes, si l’on en excepte celui d’Alphonse d'Aragon à
Naples, ne présentait un exemple de magnificence convenable. L’are de la porte Sangallo à
Florence, ceux de Nancy, ne sont que des imitations incorrectes des anciens; à Paris, la porte Saint-Denis, que sa haute taille a fait souvent préférer à celle de Saint-Martin et qui, malgré la réputation qu’elle a usurpée, nous parait être beaucoup au-dessous de sa rivale, n’est, tout bien considéré, qu’une porte de ville, décorée à la vérité de bas-reliefs et de trophées admirables; et si, en nous écartant de notre but, il nous fallait comparer cet édifice avec la porte
Saint-Bernard, monument du même temps, ouvrage du siècle de Louis XIV, peut-être trou-
verions-nous encore que cette dernière satisfait mieux aux données d’une porte de ville, qui
: ; : Fo pape ge d’entrée et un autre de sortie, comme on le voyait à la porte
semble exiger un pas Saint-Bernard, où mieux trois ouvertures, comme on les trouve à la porte Saint-Martin.
L’are du Carrousel diffère des arcs antiques que nous venons de citer en ce qu'il est ouvert sur les faces latérales par des petits arcs qui forment des voûtes d’arête. Cette sorte d’innovaton semblait dictée par la forme de la place et par la disposition du passage le plus fréquenté du lieu. Il est entièrement isolé sur toutes les faces, et quoique l’on ait projeté dans le principe de le lier à deux portiques qui devaient former les limites de la cour d'honneur et conduire à couvert jusqu'au palais, on a reconnu que ce plan, séduisant au premier aspect, diminuerait l'étendue de la place et ne produirait pas tout l'effet qu’on pourrait en attendre.
Enfin si, après avoir décrit en détail la disposition de cet édifice, il est permis de citer la promptitude de son exécution comme un mérite, nous ajouterons qu'il a été commencé le quinze mars mil huit cent six et terminé le quinze août mil huit cent neuf.
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