‹ Texte explicatif joint aux numéros du Journal des Monuments de Paris envoyés a l'empereur de Russie dans les années 1809, 1810, 1811, 1814 et 1815Chapitre 23 sur 55 · LE PANTHÉON FRANÇAIS · texte numérisé non relu

LE PANTHÉON FRANÇAIS

L'ancienne église de Sainte-Geneviève, trop petite pour sa destination et peu digne de la pa-

tronne de Par

qui elle était dédiée, tombait en ruines; elle avait été fondée par Clovis sous

l'invocation de saint Pierre et de saint Paul, en accomplissement d’un vœu qu'il fit lorsqu'il

alla combattre Alarie, roi des Visigoths. Étienne, évêque de Tournay, en avait fait achever, vers lan 1175, les constructions restées imparfaites jusqu'alors ; elle renfermait les tombeaux de Clovis et de Clotilde, son épouse, les reliques de sainte Geneviève et le corps de Descartes, qui, mort à Stockholm en 1650, avait été transporté en France en 1667.

Féru, procureur des chanoines réguliers du couvent des Génovéfains, dont cette église dépen-

dait, ayant concu le des

ein de la rebâtir à neuf, parvint à faire gouter son projet à M. de Marigny, directeur général des bâtiments du roi, et ce ministre, flatté de concourir à l'honneur de faire élever un grand monument, détermina Louis XV à ordonner la construction de l'édifice qui porte aujourd’hui le nom de Panthéon français, pour accomplir, dit-on, un vœu qu'il fit à Metz pendant sa maladie. On choisit pour son emplacement le lieu le plus élevé de Paris, près de l’abbaye de Sainte-Geneviève, sur les terrains qui en dépendaient.

Plusieurs architectes donnèrent des plans, mais celui de M. Soufflot prévalut. La disposition d’une coupole soutenue sur des ares au centre de quatre nefs, celle des piliers d’angle et surtout l’élégante, la majestueuse simplicité de la décoration que cet artiste proposait furent remarquées comme une conception hardie et ingénieuse.

L'église, selon ce premier projet, devait avoir la forme d’une croix grecque; le dôme, à qui par suite on a donné celle d’un temple rond, ne devait être qu’une coupole élevée sur un grand attique. Les quatre nefs étaient complètement semblables, et il résultait de cet arrangement une symétrie parfaite; mais des motifs de convenance obligèrent par suite à rendre la nef d’entrée ainsi que celle du chœur plus longues que les autres, et par conséquent à introduire dans la

décoration intérieure de ces deux parties la forme d’une arcade qui s'accorde mal avec l’or-

donnance générale des colonnes au pourtour des bas-côtés de l’église.

Les premières constructions ont été commencées en 1757, les fondations terminées en

à leur hauteur en 1774, les ares-doubleaux

et les pendentifs élevés en 1776, les grands arcs achevés en 1778; la plate-forme sur laquelle

1758, l’entablement posé en 1768, les murs portés

repose la colonnade du dôme, commencée en 5, a été portée à la hauteur des archivolies de

l'ordre extérieur en 1786; on est parvenu à la naissance de la voüte en 1788, enfin le dôme a été entièrement terminé en 1789 et la lanterne au-dessus en 1790; ainsi l’on a employé trente-

trois ans à batir l’église Sainte-Geneviève.

yo

Des critiques nombreux se sont élevés contre la construction de cet édifice pendant toute la durée de son exécution ; les uns avaient peine à reconnaitre dans l’ingénieuse disposition du plan de M. Soufflot la forme qui convenait à un temple chrétien, d’autres trouvaient dans le mode de bâtisse adopté un vice contraire à la solidité, la plupart s’écriaient que les piliers aux angles des quatre nefs étaient d’une dimension top petite pour soutenir un dôme que l’on projetait de voter en pierre. M. Patte enfin, le plus ardent de tous, avait dès l’année 1770 signalé des défauts dans la construction des murs et annoncé la chute certaine du dôme si l’on ne changeait rien aux supports sur lesquels on prétendait l’élever. Les avertissements et les prédictions de cet architecte, qu’une longue expérience et que des talents reconnus avaient déjà rendu célèbre, n’arrétèrent pas M. Soufflot et n’empéchèrent pas que, fortement pénétré de

l’idée première qu’il avait eue de réunir à la majestueuse simplicité de l’architecture grecque

la légèreté des édifices gothiques, il ne cherchät à diminuer encore les piliers que l’on regar-

dait comme insuffisants;

il plaça des colonnes à chaque angle et il s’efforça de faire en sorte qu'elles parussent seules supporter tout le dôme. Enfin cet artiste, trop séduit peut-être par le charme de sa pensée, refusa constamment de prêter l'oreille à des observations que plusieurs fois il crut inspirées par l'envie. Il ne changea rien aux dimensions de son premier plan et il fit continuer son ouvrage, mais ilne put parvenir à le terminer entièrement, et lorsqu'il mourut, en 1780, on n'était pas encore arrivé à la hauteur de la plate-forme sur laquelle repose la colonnade du dôme.

Les travaux, restés suspendus après la mort de M. Soufflot jusqu’en 1785, furent ensuite confiés à M. Brebion, puis à MM. Soufflot, neveu de l’auteur, et Rondelet. Enfin le dôme et ses accessoires ont été entièrement achevés, sous la direction de ces derniers, dans le commencement de 1791.

L'Assemblée constituante changea la destination de l’église Sainte-Geneviève; elle arrêta, au mois d'avril 1791, que cet édifice prendrait à l'avenir le nom de Panthéon français, et Vinscripüon : Aux grands hommes la patrie reconnaissante, placée à cette époque sur la frise du frontispice de l'entrée, annonça qu'il servirait de sépulture ou de cénotaphe pour ceux qui se seraient illustrés par leurs services où par leurs talents. Les restes de Voltaire et de Jean-Jacques Rousseau y ont été transférés en grande pompe dans les années 1792 et 1793; ils sont les seuls auxquels on a conservé des honneurs que par la suite les Assemblées législative et conventionnelle avaient prodigués à beaucoup d’autres.

M. Quatremère de Quincy ayant été chargé, au mois d'août 1797, de surveiller l'achèvement du Panthéon français et de présider à la décoration que sa nouvelle destination exigeait, employa les artistes les plus habiles à l’orner de bas-reliefs remarquables par le bon choix cution; il chargea spécialement de ce travail les

des sujets et par la perfection de leur €

jeunes sculpteurs qui ayant achevé leurs études en Italie revenaient en France et y apportaient, avec le désir ardent de se distinguer, les principes d’un goût puisé dans l'admiration des ouvrages anciens.

La description de ces ouvrages nous écarterait du but de notre entreprise; elle a d’ailleurs

été imprimée dans plusieurs écrits publiés sur le Panthéon par M. Rondelet; il suffira de faire remarquer que M. Quatremère de Quiney doit avoir part aux éloges que méritent ceux qui ont concouru à l’achèvement d’un monument dont la capitale s’honore.

Cet homme, qui, après avoir cultivé avec succès les beaux-arts, occupe maintenant une place

> qui, af ;

distinguée parmi les savants, a beaucoup contribué par ses lumières et par ses conseils à l’amélioration du Panthéon, pendant le court espace de temps que cet édifice a été confié à sa

direction. Il a fait remplir en pierre les ouvertures des croisées sur les murs de face au pour-

tour des quatre nefs et renforcer les angles derrière les piliers du dôme; il a supprimé sur

le sommet de la coupole une lanterne en pierre, pour y substituer une statue colossale; et, sa

détériorer la conception de l’auteur, il a cherché à donner de la solidité aux parties qui sem-

blaient en manquer.

On doit remarquer que la construction de l’église de Sainte-Geneviève et l’achèvement de

ce monument eurent en France une grande influence sur le rétablissement du bon goût dans

l'architecture et dans la sculpture; ces deux arts, qui avaient été portés à un très haut degré de perfection sous les règnes de François [‘ et de Henri Il, commencèrent à perdre de leur éclat sous Louis XIV et cédérent à la peinture une prééminence que les goûts fastueux du monarque semblaient autoriser.

Employés ensuite à servir les caprices et les fantaisies de la cour de Louis XV, ils étaient devenus des métiers d'adresse, et la bizarrerie fut pendant longtemps le seul mérite auquel il leur semblait permis d'atteindre. La sculpture, égarée par de faux systèmes, prétendait aux droits de la peinture et croyait pouvoir comme elle représenter des effets ou des couleurs. L'architecture, asservie par la mode, osait à peine laisser paraître les formes qui la distinguent et s’efforcait de les cacher sous des contours tortillés sans règle et sans but; on avait substitué aux ornements dont la nature présente les motifs et que les anciens ont laissés pour modèles, un mélange stérile d’inventions fantastiques et ridicules; enfin on admirait les arts des Chinois ; leurs ouvrages, achetés à grand prix et imités avec engouement, charmaient tous les yeux, lorsque M. Soufflot concut le projet du bel édifice que nous admirons et parvint à faire ordonner son exécution.

Cependant le portail de l’église Saint-Sulpice, bâti par Servandoni, avait préparé le chan-

gement que le Panthéon devait opérer. La belle disposition de cet édifice avait déjà fixé l’attention, et l’on ne peut refuser aux auteurs de ces deux monuments la gloire d’avoir fortement contribué à tirer l'architecture et même la sculpture du désordre et des écarts dans lesquels l'oubli des principes les avait jetées.

Après avoir fait remarquer l'influence que la construction et l'achèvement du Panthéon francais ont eue sur le rétablissement de l'architecture en France, il nous reste à parler des accidents qu'ont éprouvés les principaux soutiens de cet édifice pendant et après son érection. Dès l’année 1780, lorsque M. Soufflot mourut, il avait vu se réaliser les prédictions de M. Patte. Déjà on avait remarqué, en décintrant les quatre grands arcs, des ruptures aux colonnes des angles, aux massifs des piliers et aux plates-bandes des premiers entre-colonnements de chaque côté de la coupole; mais lorsque le dôme fut entièrement achevé et que les charpentes qui

avaient servi à la construction des voûtes, furent enlevées, on vit ces dégradations s’accroître

avec une rapidité telle, qu'il était à craindre que le dôme ne s’écroulat. Il fallut chercher les moyens de parer à cet accident et d’y porter un prompt remède; les plus habiles constructeurs furent appelés et, quoiqu’ils ne fussent pas d’accord sur la cause du mal, ils pensèrent uranimement qu’il était urgent d’en arrêter les progrès en étayant sans délai les quatre grands arcs sous le dôme.

Ce travail difficile fut confié à M. Rondelet, qui avait été chargé de l'inspection de Sainte- Geneviève sous M. Soufflot, et qui depuis avait constamment suivi les constructions du Panthéon jusqu’à leur entier achévement. Cet artiste, célèbre par plusieurs ouvrages très estimés sur l'architecture, joignait à une profonde théorie les ressources de la pratique la plus consommée. Il soutint la totalité du dôme sur des charpentes, et le succès complet de son entreprise a démontré que l’on ne pouvait mettre en meilleures mains le sort d’un monument

dont la conservation était aussi importante.

Le moyen que M. Rondelet a employé pour supporter le dôme et décharger de son poids les quatre piliers sur lesquels il repose, est aussi simple qu’ingénieux : des faisceaux de pièces de charpente assemblées et posées à bois debout, liées par des entretoises et maintenues par des massifs en pierre de taille ont supporté de fond les cintres en bois qui ont étayé les quatre ares; les assemblages des entretoises et les divisions par étage ont facilité beaucoup

le rétablissement des parties endommag 3 el les constructions qui ont été ajoutées en aug-

mentation des piliers. Cet étayement, qui a été admiré, est représenté planche 59 ainsi que les ouvrages faits pour le rétablissement des massifs.

Lorsque, par le procédé dont nous venons de parler, on eut soutenu le dôme du Panthéon,

les ruptures cessèrent, et pendant les six années que les arcs restèrent sur les étais on ne s’apercut pas que les mouvements qui avaient tant alarmé eussent fait le plus léger progrès ; ainsi, il fut bien démontré que les premiers soutiens du dôme n'étaient pas assez forts pour en supporter le poids et que les ruptures et autres accidents tant aux colonnes des angles qu'aux massifs el aux plates-bandes voisines ne provenaient que de cette seule cause, On reconnut que ce n’était pas seulement , comme quelques-uns l'avaient avancé, au faux appareil des pierres, au démaigrissement des lits, ni au mauvais choix des matériaux que l’on devait imputer les effets que la construction éprouvait, mais encore à la faiblesse des piliers et au trop grand poids dont ils étaient chargés. Il fallut donc ajouter à ces supports le degré de force qui leur manquait et rétablir en même temps les parties dégradées. Un grand nombre de projets furent présentés; on ne variait plus sur la nécessité de renforcer les piliers, mais la difficulté était de ménager la décoration intérieure et de ne pas sacrifier la belle ordonnance de l'édifice aux dispositions d'utilité que le rétablissement pouvait exiger. On proposa de remplir l’espace vide derrière les piliers, de renforcer les parties qui soutiennent le dome en appliquant aux quatre faces intérieures, sous les pendentifs, des pyramides, des obélisques ou d’autres ornements étrangers; enfin quelques-uns portèrent les précautions que la prudence pouvait dicter jusqu’à demander l'entière démolition du dôme; on projetait, on discutait, les quatre grands arcs restaient étayés et l’on ne faisait rien pour les réparer; déjà même,

par suite de l'embarras où jette ordinairement le trop grand nombre d'avis, l'ir ésolution avait

fait naitre l'indifférence et l’on paraissait disposé à oublier un monument qui avait coûté trentetrois années de travail, qui était décoré par les artistes les plus habiles de la France et qui à juste titre était regardé comme un des plus beaux ornements de la capitale, lorsqu’en 1806, l’empereur Napoléon, qui s’occupait des embellissements de Paris, voulut que le Panthéon francais füt réparé et terminé. Il se fit rendre compte des moyens que l’on avait proposés jusqu'alors et il chargea M. Rondelet de diriger cette importante entreprise.

M. Rondelet, tant par ses talents que par les soins constants qu'il avait donnés à la construction du Panthéon français, pouvait mieux qu'aucun autre et peut-être était le seul qui devait apporter aux accidents dont cet édifice était menacé, le remède convenable. Il supprima les colonnes aux angles des massifs, il leur substitua des pilastres qui recoivent les plates-bandes des trois côtés, et, au moyen d’avant-corps qui forment pieds-droits à l’extré-

mité des nefs près du dôme et qui reçoivent les pilastres, il doubla le corps des piliers. Il

éleva, sous Îles quatre arcs qui supportent la coupole, des seconds arcs par lesquels ils se

trouvent sou agés.

Trois années ont été employées à ce travail aussi difficile que dangereux; il est entièrement achevé, les étayements sont enlevés, le dôme est porté depuis plus d’un an sur les nouvelles constructions qui ont été ajoutées aux anciennes, et l’on n’a pas remarqué qu'il ait éprouvé le moindre effet de tassement.

Il faut rendre justice à M. Rondelet et convenir qu’il mérite des éloges non seulement pour la conception du moyen simple qu'il a employé dans cette grande affaire, mais aussi pour la précision et la recherche avec lesquelles il a pris soin de son exécution.

Les matériaux ont été choisis avec la plus scrupuleuse attention; les lits des pierres, au

moyen d’une machine ingénieusement inventée, ont été dressés sur des surfaces parfaitement planes et placés de manière à ce qu'il ne restât aucun vide entre chaque assise et qu'il ne se fit aucun tassement entre elles.

Enfin, l'édifice du Panthéon francais, consacré maintenant à la sépulture des Grands de l'Empire, des Maréchaux, des Sénateurs, des Ministres, sera bientôt entièrement terminé. L’ordonnance générale -et la décoration intérieure n’ont rien perdu de leur beauté et de leur richesse, comme on peut le remarquer par la vue de l’intérieur de l'édifice rapportée sous le

n° 60; on trouvera que les partie

joutées aprés coup pour assurer la solidité sont tellement

d’accord avec le reste du monument qu'il est presque impossible de les reconnaitre, et l’on ne pourra refuser à M. Rondelet la gloire d’avoir conservé l’un des plus beaux édifices de Paris.

On a représenté, planche 58, une vue de la salle souterraine dans laquelle on dépose les corps qui doivent être placés au Panthéon; c’est là que l’on prononce les oraisons funèbres

avant leur inhumation. La forme des caveaux et la division des sépultures sont indiquées par

les plans, coupes et élévation de la planche et l'escalier neuf construit pour descendre

aux souterrains se trouve représenté planche 56.

Nous n'avons pas prétendu donner une idée exacte du Panthéon francais par les six dessins joints à ce numéro; ils représentent seulement les choses faites sous le règne de l’empereur Napoléon; mais si l’on voulait connaître cet édifice plus en détail, on pourrait consulter les ouvrages de M. Rondelet, ceux publiés par M. Soufflot et même les rapports critiques faits

par MM. Patte, Gauthey, Peyre et Brongniart.

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