‹ Texte explicatif joint aux numéros du Journal des Monuments de Paris envoyés a l'empereur de Russie dans les années 1809, 1810, 1811, 1814 et 1815Chapitre 24 sur 55 · DES HALLES ET DES MARCHES · texte numérisé non relu

DES HALLES ET DES MARCHES

On désigne sous la dénomination de halles et de marchés les édifices et les emplacements où l’on dépose, dans les villes, les approvisionnements nécessaires aux habitants. Les halles diffèrent des marchés en ce qu’elles ont des bâtiments, des hangars ou d’autres constructions spécialement destinées à recevoir les marchandises qui, ne pouvant être enlevées dans la journée, doivent rester en réserve pour la consommation du lendemain. Telles sont les halles à la farine, aux grains, aux poissons, à la volaille, ete. On entend par marchés les lieux où les acheteurs peuvent trouver à temps fixes les denrées et les marchandises dont la consommation est plus régulière; de ce genre sont les marchés aux grains, aux lécumes, aux herbes, aux fruits, aux fromages, etc.

La plupart des villes modernes n’ont eu des établissements fixes pour des marchés, que par

suite de leur civilisation et toujours en raison de leur accroissement; c’est pourquoi elles offrent peu de beaux modèles à citer dans ce genre. Il faut cependant excepter les marchés que l’on voit à Marseille, à Florence, à Vérone et dans quelques autres villes de second ordre, dont nous aurons à parler dans la suite.

La ville de Pa

fondée dans une petite île de la Seine et successivement augmentée sur les deux bords de cette rivière, n'eut dans son origine que des rues étroites; l'enceinte de ses murs, trop resserrée pour sa population, n’offrit pendant longtemps dans son étendue aucune place, aucun lieu assez vaste pour l'établissement d’un marché convenable; les provisions nécessaires à la vie des habitants étaient exposées chaque jour le long des rues, dans les carrefours ou sur des espaces irréguliers, dont un seul, auquel on ne peut donner le nom de place, était entouré de piliers formant un abri en avant des maisons; les marchands étalaient

sans ordre et presque à leur s

5, les uns sous des espèces d’échoppes, les autres sous des pa-

rapluies cirés, et le plus grand nombre sous des couvertures légères, dont la forme variait se-

lon la disposition du lieu ou selon le temps qu'il faisait. Rien de plus incommode et de plus désagréable que ces sortes d'établissements, qui obstruaient les communications les plus fréquentées et à travers lesquels il fallait passer.

Ce fut vers le milieu du siècle dernier que, voulant embellir la ville, on commença à former des places et à construire des marchés dans les faubourgs et dans les quartiers les moins resserrés de Paris. C’est alors que l’on à bâti le marché Lenoir, le marché Sainte-Catherine, le marché aux veaux, la halle à la farine, celle aux draps et celle aux cuirs. Des marchés

nouveaux ont été entrepris depuis cette époque sur différents points, plusieurs sont termi-

nés. La halle aux vins est à moitié bâtie, celle à la farine a été recouverte en fer par un procédé remarquable. Le marché Saint-Martin est achevé, ceux du Temple, des Jacobins et des Innocents sont en activité et l’on s'occupe de la démolition des maisons sur l’emplacement desquelles on doit établir la grande halle, au centre de la ville.

Lorsque ces travaux seront achevés, la ville de Paris, débarrassée de tous les établissements extérieurs qui encombrent encore les rues les plus fréquentées, pourra compter ses halles et ses marchés au nombre des édifices publics dont elle est ornée. De vastes abattoirs, entrepris aux cinq extrémités de la ville, font partie, comme nous le verrons dans la suite, du système adopté pour l’approvisionnement de la capitale. Lorsqu'ils seront achevés et que l’on aura apporté dans ce régime et dans l’exécution des différentes parties qui le composent le degré de perfection que Fon veut atteindre, chaque quartier de Paris aura, outre la grande halle, des marchés commodes et bien disposés pour l'exposition journalière des provisions de tous genres en légumes, en fruits, en poissons. Elle aura des boucheries, des étaux pour les viandes, le gibier et les volailles; des abris pour les fourrages et pour les fleurs; des magasins pour

la farine, les grains, les boissons et les vins; des lieux de dépôt pour les draps, le linge, les

cuirs et le sel; des emplacements pour la vente des bestiaux vivants et des animaux domestiques, enfin tous les établissements nécessaires à l’approvisionnement et à la consommation des habitanis d’une grande ville.

Six marchés et deux halles avaient été précédemment construits, on vient d’en batir six autres, qui avec les quatre halles nouvelles, dont le travail est très avancé, porteront à vingt les établissements de ce genre, sans y comprendre les marchés aux chevaux, aux cochons, aux vaches et aux moutons.

Nous n'avons pas entrepris de représenter ici tous les marchés et toutes les halles de Paris;

nous nous bornons à donner les des

is de ceux qui ont été élevés depuis quelques années et dont la construction est très avancée; savoir : les halles à la volaille, à la farine, aux vins; les marchés des Jacobins, des Innocents, du Temple, de Saint-Martin, de Saint-Germain.

Le marché Saint-Germain et la halle aux vins ne sont pas encore terminés.

Quoique les halles et les marchés ne puissent être mis au rang des édifices principaux d’une ville et qu’en s’exercçant sur de semblables sujets l’on paraisse avoir peu de moyens pour développer ses ressources, nous croyons cependant qu'un architecte habile chargé d’élever des constructions de ce genre, peut y trouver de quoi se faire honneur. Quelques-uns des ouvrages que nous représentons en sont la preuve, et malgré les reproches de ce genre de bâtisses et même de manque de solidité qui peuvent être faits à plusieurs de ces édifices, on remarquera dans les derniers qui ont été construits, l'intention de satisfaire aux conditions de convenances, d'économie et d’intérêt public que leur service exige.

Les anciens, qu'il faut citer toutes les fois que l’on veut parler d’art et surtout d'architecture, ne nous ont laissé aucun modèle de construction de marchés; ce que nous connaissons de la disposition de leur forum n’est pas assez précis pour nous mettre à portée de faire des comparaisons utiles et pour nous éclairer sur leurs ouvrages à cet égard. On ne trouve en effet aucuns renseignements suffisants qui indiquent d’une manière précise quels pouvaient être l’arrangement, l'ordonnance particulière d’un marché grec ou romain; on ignore jusqu'à quel point ces maitres de l’art avaient porté la recherche et la perfection dans un sujet dont lutilité publique prescrit les conditions; on sait seulement qu’à Athènes, à Rome, les provisions nécessaires à la consommation de chaque jour étaient apportées des environs de la ville sur les places publiques et que les acheteurs y trouvaient abondamment les choses utiles à la vie. Mais les détails particuliers, l’ordre de police, la disposition des marchands, de leurs étala

res ges,

nous sont entièrement inconnus. Rien n'indique comment les architectes anciens, en construi-

sant des bâtiments de commerce pour l'exposition des provisions de nécessité, auront pu sa-

tisfaire aux besoins sans offenser les règles de l’art. Nous ne doutons pas cependant qu’en cela, comme dans tous les ouvrages dont les restes nous sont parvenus, ils n’aient su faire remarquer l'excellence de leurs principes et cette justesse de goût qui les caractérisent. On peut

même assurer que dans leurs compositions sur'cers ujet, l'emploi ou l’objet de chaque chose

en aura déterminé la forme, que partout ils auront trouvé les moyens de satisfaire aux be-

soins, sans jamais oublier les convenances; que les ornements employés par eux auront tou-

jours été motivés par Lordonnance du sujet qu'ils avaient à traiter. Enfin, tout porte à croire

que les plans et les dispositions des marchés publics chez les anciens ne le cédaient pas en perfection et même en magnificence aux autres constructions dont leurs villes étaient ornées, car chez eux les édifices d'utilité étaient aussi des monuments de gloire. On voit que souvent ils

profitaient de l'exécution d’un édifice d'utilité pour consacrer par des bas-reliefs, par des

inscriptions, où par d’autres dispositions, les souvenirs ‘d’une victoire, de la magistrature d’un homme célèbre, ou de tous autres événements importants. C’est ainsi que le château d’eau de l’Aqua Martia de Rome était orné de trophées en mémoire de la bataille d’Actium;

que l’aqueduc de la porte Majeure rappelait un fait d'armes mémorable, et qa ‘au milieu du

Forum Boarium un arc à quatre faces servant d’abri aux marchands avait aussi probablement le double but de célébrer un fait mémorable.

L'usage d'ennoblir, si l’on peut s'exprimer ainsi, les ouvrages les plus communs, a été suivi par les modernes en différents lieux. Cette manière d’accoutumer le peuple à ne jamais séparer son intérêt de sa gloire ne saurait être trop vantée, non seulement parce que l’art y trouve les moyens d’embellir les choses les plus ordinaires, mais encore parce qu'il peut empêcher qu’elles ne soient abandonnées ainsi qu'il est souvent arrivé aux spéculateurs, aux traitants et aux faiseurs d'entreprises, dont l'intérêt est toujours opposé au bien public. On doit remarquer en effet que les constructions de marchés, de ponts ou d’autres établissements d'utilité dont les gouvernements ont permis que des particuliers fissent l’entreprise à leur profit, portent presque tous un caractère de parcimonie qui décèle leur origine et les rend blämables en plusieurs points.

Quels que soient les abus ou les inconvénients de cette sorte d’incurie qui remet à des particuliers le droit d'élever à titre d'entreprise les édifices d'utilité publique, nous ne prétendons les considérer que sous le rapport de l’art et sans entrer dans les détails d'intérêt ou de

revenu qui en sont ordinairement le but; il nous suffira de faire remarquer que les monu-

ments publies exigent une disposition grande, une perfection de solidité et une recherche de détails, dont l’État seul peut et doit faire les dépenses.

ements ou des

On trouve cependant chez les anciens et même chez les modernes des établis constructions de service public exécutés aux dépens d’un magistrat, d’un prince et même de quelques particuliers; mais de ce nombre ceux qui méritent quelque attention et qu'il serait permis de citer ne sont pas des ouvrages de spéculation. L'amour du pays, une ambition louable ou l’orgueil national qui fait entreprendre les belles choses, ont donné naissance à ces ouvrages qu'il faut regarder comme des hommages au bien publie et ne pas confondre avec les

productions de lamour du gain. On voit dans l’état de Gênes une route qu'un particulier fit à

ses frais; il en tira pour tout profit l'honneur de lui donner son nom. Le marché de Florence dont nous avons déjà parlé, et dont le plan est rapporté planche 90, est aussi une production de la munificence d’un prince. C’est à limitation de semblables modèles que doivent être

faits les édifices publics, c’est dans ces ouvrages bâtis vers l’époque de la renaissance des arts

et dans quelques autres que l’on trouve la grandeur proportionnée aux convenances, le goût d'accord avec la raison et la magnificence qui nait de la réunion des choses dont se compose un ensemble parfait.

En recherchant chez les anciens et chez les modernes de différents pays des exemples de monuments, en citant ainsi que nous l'avons fait parmi les ouvrages connus ceux dont la réputation est la plus méritée, nous devons prévenir que nous ne prétendons pas les présenter

comme des modèles auxquels il faille se conformer aveuglément. Nous avons déjà eu occasion

de déclarer notre opinion sur les dangers de se laisser séduire par le charme des choses van-

tées. Nous avons précédemment dit que l'exercice de l’architecture dans tout ce qui est du

ressort de cet art exige avec les lumières d’une saine raison celles de observation, de la re-

cherche et du goût;il ne suffit pas pour admettre un mode, un motif, ni même un ornement, que des exemples célèbres en indiquent le choix, il faut encore que les localités, les convenances de la chose et surtout la nature du climat en autorisent l’usage et qu’en tous points, d'accord avec le besoin, chaque partie semble être son ouvrage. En effet, combien de fois n'a-t-on pas vu le temps et l’expérience faire rejeter des pratiques qui avaient été adoptées avec tout le prestige de l’engouement et qui bientôt après furent regardées comme essentiellement opposées au régime dans lequel on avait pensé de les introduire! Enfin, nous le répétons encore, rien n’est bon en architecture, quel qu’en soit le sujet, si l’utilité, la raison et le goût n’en ont fait approuver l'emploi.

Lorsqu'ayant eu à rendre compte des marchés nouveaux dans Paris, nous avons jeté un

coup d'œil général sur les édifices de ce genre, tant anciens que modernes; lorsque cherchant à faire des comparaisons utiles, nous avons été entrainé à présenter quelques réflexions sur la

nécessité de donner aux constructions d'utilité publique l'importance, la recherche et même

la magnificence dont elles sont susceptibles; lorsqu'enfin nous avons proposé les préceptes qui,

selon nous, doivent servir de guide dans la composition de ces sortes d'ouvrages, notre but n’a

pas été d'entreprendre un traité sur les marchés publics et de donner à ce sujet toute l’étendue qu'il semble comporter, nous nous sommes borné à joindre quelques réflexions générales aux dessins de marchés que nous présentons.

On aurait peut-être désiré qu’en parlant des lieux de commerce pour les approvisionne-

ments ordinaires des villes, il eût été dit quelque chose de ces bazars du Levant, de ces foires

célèbres de Sinigaglia, Leipsick, Beaucaire et autres qui par l'immense concours de marchands et de marchandises que l’on y trouve sont aux différentes parties du globe ce que les marchés sont aux grandes villes. L'importance d’un tel sujet nous aurait entrainé au delà des bornes qui nous sont prescrites, et tout flatteur, tout séduisant que puisse paraitre à un architecte le programme de ces vastes établissements, nous sommes forcé d’avouer que dans tout ce qui existe sur ce sujet, nous ne connaissons rien de bien remarquable sous le rapport de l’art, si ce n’est cependant, la disposition des foires de Vérone, de Bergame, dont nous donnons les plans planches 89 et 90.

Les notions qui nous sont parvenues sur ces sortes de constructions sont peu satisfaisantes. Partout on remarque que des petites circonstances, le caprice, ont présidé aux choses que l’on

a faites sans que l’art paraisse y avoir eu la moindre part.

C’est ainsi que beaucoup d’édifices ont été exécutés, c’est sous de pareilles influences que la plupart des établissements d'utilité publique ont pris naissance dans les grandes villes et particulièrement à Paris. Voilà peut-être les causes auxquelles il faut attribuer l'in éou-

larité, l'insuffisance et même la légèreté de construction que l’on peut reprocher à quel-

ques-uns des marchés que nous présentons; car il a fallu partout se conformer à des dis-

positions de localités qu’il était impossible de changer. La halle aux vins, parmi tous ces éta-

blissements nouveaux, a eu, seule, un emplacement ez étendu pour ses besoins; mais ce

n'est qu'en démolissant un grand nombre de maisons, en tirant parti des emplacements insuffisants, que l’on est parvenu à trouver les moyens de construire les autres. Aussi voit-on qu'il manque à plusieurs une grande partie des choses essentielles.

On doit croire que sans les entraves auxquelles les architectes des nouveaux marchés ont été

soumis par les localités ou par des circonstances contrariantes, ils auraient donné à leurs ouvrages la commodité, la grandeur, la magnificence et la perfection que l’on peut regretter de ne pas trouver dans tous; nous ne doutons pas que si l’espace nécessaire leur eût été accordé, si des difficultés insurmontables ne les avaient pas arrêtés, ils auraient élevé des monuments dignes en tous points de leur destination. Les plans du marché Saint-Germain dont la construction est à moitié faite et ceux du marché Saint-Martin qui sont conçus sur un système différent des autres et plus perfectionné, prouvent assez qu'avec des données meilleures et un espace plus étendu on devait nécessairement mieux faire.

Ces réflexions, qu'il est difficile d’écarter et que les auteurs eux-mêmes ont laissé connaitre, nous ont conduit à esquisser d’après leurs observations et d’après leurs propres idées, quelques projets que nous joignons ici et dans lesquels, écartant toutes les difficultés de localité qui ont dû les entraver, nous avons hasardé de présenter différents modes de marchés pour une grande ville avec quelques détails sur leurs constructions.

En donnant nos essais à la suite des marchés exécutés à Paris, nous ne prétendons pas rectifier les ouvrages de nos confrères; notre but est de démontrer qu'avec des conditions meilleures, avec des données moins défavorables, les édifices des halles et des marchés nou-

veaux de Paris n'auraient rien laissé à désirer.

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