CHAPITRE VII. — FRONTIÈRE DU JURA OU FRONTIÈRE SUISSE. 2Ki
mer du Nord, mais qui n'établissent pas de séparation marquée entre le plateau suisse et le lac de Genève. L'ennemi qui est maître de Genève possède une base d'opérations pour agir, soit sur Lyon, soit sur la Saône, soit sur la Savoie, et Napoléon disait que le meilleur moyen de couvrir Lyon, en 1814, était de reprendre Genève. Cette ville servirait d'appui à la ligne de FArve, dans le cas où la Suisse voudrait la défendre contre nous et couvrir ainsi la partie de la Savoie qu'elle a le droit d'occuper en cas de guerre.
Genève n'est pas fortiliée; étant complètement entourée do territoire français, elle tomberait en notre pouvoir à la première menace de violation de la neutralité suisse et nous fournirait un solide appui pour nos opérations ultérieures, soit par la route du Simplon, soit sur l'Aar. Elle serait, du reste, facilement mise en état de défense et couverte par la fortification passagère. On voit donc que la situation de Genève par rapport à la France est pour ainsi dire la même que celle de Baie par rapport à l'Allemagne.
Les monts du Vuache^ de Sion et du SaUvCy de l'autre côté du Rhône, en Savoie, forment, avec le Grand-Credo^ un immense cercle qui enveloppe complètement Genève. C'est cette position demi-circulaire qui fut occupée par César dans sa guerre contre les Helvètes, pour leur fermer de ce côté l'entrée des Gaules. Elle fut aussi occupée par le général Dessaix en 1814, après la retraite des Autrichiens surGenè\'e.
Campagne de 1 81 ^â* — Un rapide coup d'œil jeté sur les événements de la campagne de 1814 fait ressortir l'importance de Bâle et de Genève pour une armée qui veut pénétrer en France par la frontière du Jura.
Trois grandes armées devaient envahir la France : tandis que l'armée du Nord devait pénétrer par la vallée de l'Oise et l'armée de Silésie par la vallée de la Marne , une troisième armée, la principale, celle de Bohême, forte de 165,000 hommes, devait, en violant la neutralité de la Suisse, franchir le Rhin à Schaffouse, aux villes forestières et à Bâle, entrer en France par la trouée de Belfort et se porter sur Paris par Langres et la vallée de la Seine. Mais, la France étant encore maîtresse de la Savoie, Tennemi craignit de voir nos troupes se porter sur Bâle en partant de Genève, et couper ainsi les communications de l'armée de Bohème avec l'Allemagne. Pour parer à ce danger, les Autrichiens se séparèrent en trois corps; l'aile droite de leur armée passa seule le Rhin à Bâle et vint bloquer Belfort, Huningue et Blamont; le centre se porta sur Neuchàtel et sur la Franche-Comté; la gauche, franchissant le Rhin à Schaffouse, traversa toute la Suisse du nord au sud et se présenta, le 20 décembre 1813, sous les murs de Genève. Cette ville n'avait pas été mise en état de résister à une attaque de l'ennemi, malgré les ordres que Napoléon avait envoyés de Mayence ; elle ne fut pas défendue et capitula.
Le fort de TEcluse se rendit à son tour, et, le 13 janvier, les ennemis arrivèrent aux portes de Lyon. Les hésitations des Autrichiens et r(?nergiedu général Musnier, qui dirigeait la défense, sauvèrent la ville. Une attaque contre les faubourgs fut repoussée le 28 janvier, et le maréchal Augercau eut le temps d'accourir avec des renforts qu'il avait réunis à Valence. Un corps d'armée fut formé à Lyon et dut, d'après les ordres de TErapereur, sf porter sur Genève, reprendre celte ville, remonter au nord et conper aiiwi les communications des Autrichiens avec le Rhin.
Le maréchal Augereau n'avait plus la môme énergie, ni la même confiant' ([u'à Castiglione ; il no comprit pas l'importance de ce mouvement large et décisif; il temporisa et perdit un temps précieux, ne voulant entrer en campagne qu'avec un corps bien organisé, bien équipé, muni d'attelages et i\v magasins; puis, au lieu de se porter avec toutes ses troupes sur Genève, il crut nécessaire de s'assurer la possession du bassin de la Saône pour ne rien avoir à craindre sur sa gauche. Bourg et Mâcon furent occupés après des combats heureux, de nombreux paysans de la Bresse vinrent renforcer notre armée ; mais ces petites opérations avaient l'inconvénient de disséminer nos forces déjà trop faibles au lieu de les faire agir en masse comme l'avait prescrit l'Empereur.
Sur de nouveaux ordres de plus en plus pressants, le maréchal se décida, le 8 mars, à sortir de Lyon, à réunir son armée et à se porter en Franche- Comté, mais il était trop tard. Soixante mille coalisés descendaient la Saôn<' et marchaient sur Lyon par les deux rives ; il fallut songer à se défendre au lieu de tenter une diversion en Suisse. Les forces françaises furent concentrées en avant de Lyon et soutinrent de vives attaques, les 18, 19 et 20 mars, sur les positions qui dominent la ville au nord et en particulier au col deLimonest, sur la route de Mâcon. A la suite de ces combats, la ville capitula et la petite armée française se retira derrière l'Isère.
Pendant ce temps, les généraux Marchand et Dessaix, chargés de défendre la Savoie, ayant reçu des secours d'Italie par le Mont Cenis, repoussaient le corps autrichien, qui s'était d'abord avancé jusqu'à Chambéry, jusqu'aux Échelles et jusqu'à Barraux, le ramenaient jusqu'à Genève et se seraient emparés de cette ville (2 mai^s), si le corps principal se fût décidé à prendiv l'offensive plus tôt et si l'ennemi n'avait pas été renforcé. La conduite si énergique de ces deux généraux contraste avec les lenteurs du duc de Castiglione, qui trompa en cette occasion les espérances fondées sur sa vieille réputation.
Ltîg;aem de défense du plateaa suisse. — Dans le cas où la neutralité suisse serait violée par l'ennemi, il faudrait, comme nous l'avons déjà dit, nous porter en avant et le précéder aux principales lignes de défense du plateau suisse ; car le Jura, bien que présentant du côté de la Suisse de
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fortes pentes d'un abord souvent difficile, forme une ligne trop longue, est traversée par un trop grand nombre de routes qui ne peuvent toutes être barrées par des forts d'arrêt, et est faible au nord surtout. Au point de vue géographique, les véritables défenses sont en avant de la frontière et no sont autres que les fronts stratégiques de la Suisse contre TAllemagne, l'Autriche et Tltalie ou les lignes de défense de l'intérieur du plateau. Les premières sont formées par le Rhin^ le lac de Constance, la chaîne des montagnes de la rive gauche du fleuve jusqu'à Sargans; puis, au sud, par la double chaîne couronnée de neiges et de glaces qui sépare la Suisse de ritalie; les secondes sont la ligne Linlh, lac de Zurich, Limmat, VAar, à la- «(uelle se lie le souvenir de la camj)agne de Masséna en 1799, la ligne de la ReusSj la ligne de VAur, qui prolonge celle des lacs de Neuchâltl et deBknne; nous décrirons ces divers obstacles en nous occupant de la géographie de la Suisse.
Malgré la valeur très grande de ces défenses, nous sommes encore mieux «^ouverts par la neutralité de la Suisse, qui peut être quelquefois gênante pour l'offensive, mais qui sera toujoJirs utile aux jours de danger. La Suisse forme en avant de notre frontière un bastion qui sépare les théâtres d'opérations d'Allemagne et d'Italie et, en cas do coalition de ces deux dernières puissances contre nous, elle empêche toute communication du bassin du Pô à celui du Rhin. C'est pour cela que nos rois, depuis Louis XI, s'assurèrent toujours de la neutralité des cantons suisses et (jue le pacte d'amitié perpétuelle fut constamment renouvelé.
Offensive française sur la frontière suisse. — Si nous étions forcés de prendre l'offensive sur la frontière suisse, les accidents du sol ne nous seraient guère favorables. Au nord, le Jura est tout entier en Suisse et forme un grand nombre de petites vallées sans communication entre elles, <*e qui rend les mouvements des grandes armées difficiles. De plus, les jientes orientales des montagnes sont bornées par TAar qui ne laisse sur sa rive gauche aucune place de rassemblement. Ce n'est donc que tout à fait au nord, le long du Rhin, que nous pourrions diriger notre attaque, et alors il nous faudrait aborder l'Aar près de son embouchure.
Au centre, nous viendrions nous heurter aux grands lacs qui baignent le pied des pentes du Jura et aux marais de la Thiele ; l'attaque est donc impossible.
Au sud, au contraire, nous disposons d'une bonne base complétée par Toccupation de Genève; partant de là, nous aborderions l'Aar dans la direction la plus favorable et dans sa partie la plus faible.
LeSImplon*. — Avant de passer à l'étude de la frontière de Savoie, il 1. CoDsuHcr la carte 65.
nous faut dire quelques mots de la route du Simplon et des modifications que son ouverture a introduites dans les conditions de défense.
Cette voie militaire a été construite par Napoléon pour permettre aux armées françaises de se rendre directement au cœur du Milanais en tournant toutes les défenses du Piémont. Une armée, débouchant par le Simplon, pouvait, en effet, se porter sur les deux rives du Tessin, gagner le Pô et occui)er la ligne formée par le Tessin et le défilé de Stradella, pour couper toute retraite à Tarmée ennemie qui cherchait à défendre le Piémont; c'était la manœuvre de Mareugo posée eu principe et considérablement agrandie.
Napoléon attachait une telle importance à ce passage que, dès 1797, il obtenait le libre parcours du chemin de mulets du Simplon; puis, en 1800, il faisait occuper le Valais et faisait commencer les travaux de la route. Plus tard, voulant s'assurer la possession exclusive de la route et de son prolongement à travers le Jura, il était amené, en 1810, à annexer à la France le Valais et le canton de Neuchâtel. Par suite des vicissitudes de la fortune, cette route, construite dans le but de dominer Tltalie, servit de grande voie d'invasion contre nous en 1815. Elle suit entre le col et le lac de Genève le couloir du ValaiSy resserré entre des montagnes couvertes de neiges éternelles, qui no sont traversées que par de mauvais sentiers; avant de sortir de cette étroite vallée, elle franchit le défilé de Saint-MaxaHcey où les Suisses ont construit quelques ouvrages de fortification destinés à interdire cette entrée du Valais à une armée française, puis elle se bifurque sur les deux rives du lac, la branche de la rive gauche conduisant en Savoie et à Genève, tandis que celle de la rive droite se dirige par les plateaux du Jorat vers les passages de la partie centrale du Jura et vers la vallée de la Saône.
L'ouverture de cette route a augmenté l'importance de Genève; aussi Napoléon avait-il l'intention de fortifier cette ville et en avait-il fait étudier les ouvrages; le temps seul lui manqua pour mettre ses projets à exécution.
Cette nouvelle voie a aussi modifié les conditions de la défense de notre frontière de Savoie en fournissant une nouvelle Hgne d'opérations aux armées ennemies; mais aujourd'hui, l'annexion de la Savoie est venue diminuer le danger que cette route nous faisait courir. Le Chablais qui est la partie de la Savoie comprise entre l'Arve, la Giffre et le lac de Genève, confine à la Suisse depuis le Mont-Blanc jusqu'au lac; ce pays est longé par la route du Simplon, à faible distance, sur une longueur de 25 kilomètres, ce qui nous permet de nous porter rapidement à Marlignij et au défilé de Saint-Maurice, en suivant la route qui longe le lac ou en franchissant les nombreux cols, praticables à l'infanterie et à l'artillerie de montagne, qui échancrent la chaîne frontière entre le mont Dolent et le lac, et, par suite, d'interdire à l'ennemi la route du Simplon. Deux de ces cols sont à peu près praticables aux petits chars et on pourrait y faire passer les trois
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