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CHAPITRE n. -* DÉFINmON ET VALEUR RELATIVE DES OBSTACLES

La Russie s'étend sur une vaste plaine, mais c'est une puissance qui tient autant à TAsie qu'à TEurope.

La Suisse, le Tyrol, sont de petits Etats, mais ils sont situés au milieu des montagnes et n'ont jamais été conquis; la Pologne, dont le territoire formait une grande plaine toute unie, n'a pu défendre son indépendance.

On a de tout temps attaché une très grande importance, au point de vue de la guerre, aux masses montagneuses qui couvrent la plus grande partie de la Suisse ; mais le principe de la position dominante, qu'on a fait valoir pour expliquer cette importance et qui a une grande valeur au point de vue de la défense tactique d'une position, est entièrement faux au point de vue stratégique. La Suisse domine l'Allemagne et l'Italie, parce qu'elle permet à celui qui en est maître de prendre en flanc ou à revers les lignes de défense de ces deux contrées et qu'une armée française, débouchant par les villes forestières ou par les cols des Alpes centrales, peut combattre avec une très grande supériorité stratégique l'ennemi placé sur le Rhin ou en Piémont.

C'est en plaine que manœuvrent les armées, et c'est là que gravitent les opérations stratégiques. Les plaines sont riches, peuplées, semées de grandes villes, sillonnées par de nombreuses voies de communication ; on y trouve tout ce qui est nécessaire aux besoins des armées, elles fournissent les vivres et les logements pour les hommes et les chevaux. C'est donc dans les plaines que les armées marchent et combattent; c'est là que le sort des campagnes se décide. En somme, quand on est maître de la plaine, le pays est soumis ; la résistance peut bien se prolonger dans les montagnes, mais elle se réduit à une guerre de partisans devant cesser tôt ou tard faute de ressources, et, à ce point de vue, on peut dire avec raison que le plateau de la Suisse en commande les montagnes.

FleaiT^es. — Un grand fleuve ne forme une bonne frontière stratégique que pour l'État qui en possède les deux rives, ou du moins qui les possède sur certain nombre de points, de telle sorte qu'on puisse non seulement se renseigner sur l'armée ennemie, sur ses points de concentration, sur ses marches, mais aussi prendre l'offensive sans avoir à forcer le passage que l'ennemi peut couvrir d'une façon absolue. La frontière naturelle ne correspond plus alors aux confins des deux pays et n'est bonne que pour l'un des deux États, celui qui la possède entièrement; nous avons vu qu'il n'en était pas de même des montagnes, c'est que ces dernières sont des obstacles réels, qui peuvent séparer entièrement les nations , tandis que les fleuves sont tout autant des voies de communication destinées à relier les peuples que des obstacles propres à les diviser. Les grands fleuves de l'Asie n'ont pas empêché les vastes empires de s'y établir.

La valeur d'un fleuve comme obstacle, au point de vue tactique, dépend de sa largeur, de sa profondeur, de la nature de ses rives, des terrains qu'il arrose ; ainsi le Danube, la Vistule, TElbe, sont évidemment bien plus difficiles à franchir que la Seine ou la Moselle ; la belle ligne de défense du Rhin acquiert une force exceptionnelle entre Mayence et Bonn, à cause de la nature des terrains de transition entre lesquels s'écoule le fleuve au fond d'un profond couloir.

Une ligne fluviale faible peut devenir utile à l'offensive, quand elle est suffisamment fortifiée pour permettre à une des ailes de l'armée qui la défend de s'éloigner sans compromettre l'autre aile, et sans risque d'avoir la retraite coupée, c'est ce qui a lieu souvent dans les pays accidentés pour une ligne de peu de longueur. L'Isonzo, qui est resté à l'Autriche, jouerait à peu près ce rôle, dans la partie inférieure de son cours, en permettant à une armée autrichienne d'aller livrer une bataille vers la Piave ou le Tagliamento, puis, en cas de défaite, en arrêtant l'ennemi assez longtemps pour permettre à l'armée battue de s'écouler à travers les défilés des Alpes Juliennes. Du reste, quand on combat avec des montagnes à dos, il faut toujours avoir des points d'appui en avant des montagnes, pour avoir la certitude de pouvoir passer les défilés sans encombre en cas de défaite.

Pour que le bassin d'un fleuve ait de l'importance au point de vue stratégique, il faut qu'il ne puisse pas être tourné ; les bassins de l'Ems et du Weser peuvent être évités par la vallée du Mein, aussi n'ont-ils été le théâtre que d'opérations secondaires dans des guerres mal conduites.

Une excellente frontière serait celle qui serait formée par une chaîne de montagnes à débouchés faciles à défendre, en arrière de laquelle coulerait parallèlement un grand fleuve muni de points fortifiés, car alors les éclaireurs des corps avancés peuvent surveiller le pays au delà des montagnes et se tenir au courant des mouvements de l'ennemi; on prend l'offensive dans la partie la plus convenable ou bien on accable les colonnes ennemies au débouché des montagnes, avant qu'elles n'aient eu le temps de se réunir. Telle est la frontière de l'Allemagne vis-à-vis de la France avec les Vosges et le Rhin, ou celle de la Suisse avec le Jura et l'Aar.

Talléea. — Les vallées peuvent être perpendiculaires ou parallèles

n la chaîne principale, elles peuvent être divergentes ou convergentes vers la plaine en avant des montagnes.

Si elles sont perpendiculaires à la chaîne principale, elles tracent le chemin le plus direct d'un versant à l'autre. Telles sont les vallées que suivent les routes du Mont-Cenis, du Saint-Gothard, du Splugen. S'il existe plusieurs de ces vallées perpendiculaires au front stratégique, elles divisent la zono

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défensive en plusieurs sections entre lesquelles se trouvent des contreforts mettant obstacle aux mouvements des troupes.

Elles peuvent être parallèles à la direction de la crête principale ; si elles ont une certaine longueur et que Tassaillant doive les suivre, elles sont favorables à la défense. Si la route d*invasion les coupe, elles forment de bonnes lignes de rocade et permettent à la défense d'inquiéter les communications de l'ennemi ; celui-ci doit donc s'assurer de leur possession avant de les dépasser. Telles sont les vallées du Tyrol et de la Carinthie, qui coupent les routes d'Italie en Allemagne. D'autre part l'agresseur qui descend dans le pays ennemi par une vallée parallèle peut tourner toutes les vallées secondaires de la défense, c'est ainsi que la route du Stelvio en suivant le Haut-Adda tourne les lignes de défense du Mincio, de la Chièse, de rOglio, du Brembo et du Serio. Une vallée parallèle à la crête peut permettre de menacer les têtes de plusieurs vallées de l'autre versant, telle est la situation de la haute Durance par rapport aux vallées italiennes do la Doire Ripuaire, de la Chisone, du Pô, de la Vraita, de la Maïra et de la Stura, mais d'autre part les troupes qui défendent le haut de semblables vallées peuvent avoir leur retraite coupée par une agression vers la partie inférieure.

Les vallées convergentes vers l'intérieur d'une grande plaine fournissent à l'attaque des lignes d'opérations convergentes qui peuvent être utiles contre un défenseur qui diviserait ses forces et voudrait garder tous les débouchés. Bonaparte se servit en 1800 de celte disposition des routes des Alpes pour envelopper l'armée de Mêlas ; les Prussiens en 66 débouchèrent en Bohême par des routes convergentes. D'autre part la défense dans ce cas occupe une position centrale où elle tient rassemblée la plus grande partie de ses forces et d'où elle peut se porter rapidement avec une grande supériorité de nombre vers les débouchés des montagnes, qui de plus sont souvent gardés par des forts d'arrêt.

Les vallées divergentes sont celles qui rayonnent d'un même point, elles engagent l'assaillant à adopter des Hgnes d'opérations divergentes, toujours dangereuses, telles sont les vallées du Tyrol italien qui, dans la campagne de 1796, firent commettre tant de fautes aux généraux de l'Autriche ; cependant la possession de l'origine commune de ces vallées donne de grandes facilités pour menacer en même temps plusieurs points et pour choisir la ligne d'opérations la plus convenable, c'est ainsi que l'Autriche maîtresse du Tyrol menace à la fois la Lombardie et la Vénétie.

Steppes et déserts. — Les déserts, les steppes, sont de vastes étendues de terrains incultes, inhabités, où on ne trouve aucune ressource. Ils sont au moins aussi difficiles à franchir que les montagnes et peuvent très

bien couvrir une partie de la frontière d'un grand Etat. Mais s'ils sont avantageux au point de vue de la défensive, ils gênent roffensive, et un pays qui serait tout entier entouré de déserts serait tout à fait étranger au reste du monde. C'est le Sahara qui empêche Tinfluence française de s'étendre au sud de l'Algérie et qui rend si difficiles les expéditions. Les Russes dans leur campagne contre Khiwa ont eu à surmonter les mêmes périls et à triompher des mêmes obstacles : sables, chaleur suffocante et manque d'eau.

Marais, lacs, forêts, bois. — Les marais, les lacs, les bois favorisent la défensive et couvrent bien les portions de frontières qui les traversent; il suffit seulement de les surveiller.

Les marais ne peuvent être généralement franchis que sur un très petit nombre de digues qu'on peut même couper ou barrer; les vastes marais de Pinsk séparent véritablement la Russie et l'Autriche et ce n'est certes pas sur cette partie de la frontière que les armées des deux puissances viendront s'aborder. C'est dans ces marais qu'est venu se perdre et s'épuiser Charles XII avant la bataille de Pultawa.

Le lac de Constance, celui de Neuchâtel, celui de Genève protègent parfaitement les parties de la frontière suisse auxquelles ils correspondent, il sufRrait d'y avoir quelques chaloupes canonnières pour les surveiller et rendre toute tentative de débarquement impossible.

Les bois, les forêts, s'ils sont occupés, s'ils ne sont traversés que par un petit nombre de routes et s'ils sont suffisamment épais et étendus, donnent aussi une bonne défense ; la frontière du nord de la France qui ne correspond à aucun obstacle naturel, est du moins couverte en certains points par les forêts de la Thiérache et des Ârdennes.

Frontières maritiines. — Les frontières maritimes sont très bonnes. Les grands débarquements ne peuvent se faire qu'en un certain nombre de points oii se trouvent des plages ouvertes et ils deviennent de plus en plus difficiles avec les nombreuses armées qu'on est forcé d'amener aujourd'hui, avec les télégraphes et les chemins de fer, moyens de communication rapides qui enlèvent presque tout espoir de surprendre l'ennemi et d'effectuer le débarquement avant que les troupes de la défense n'aient eu le temps de se rassembler.

Pour une nation qui a des ports et de nombreux vaisseaux, la mer n'est pas un obstacle à la défensive, et, au lieu de mettre le pays en dehors des autres peuples comme les steppes, elle le met en communication facile avec tontes les parties du monde, en contact avec toutes les autres terres, et ne fait qu'augmenter son influence, sa richesse et sa puissance. L'Angleterre en est un exemple.

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Les mers sont bien moins difiiciles à franchir que les steppes ou même qu'une vaste étendue de pays sans chemins de fer. La guerre de Crimée en est la preuve : les armées alliées étaient facilement réapprovisionnées par mer, tandis que la Russie s^épuisait pour ne faire arriver à Sébastopol que de maigres ressources.

PAyti neatrcss. — La frontière d'un grand Etat peut être protégée par des territoires neutres, c'est-à-dire par des Etats plus petits dont la neutralité est garantie par toutes les grandes puissances de TEurope. Mais cette protection n'est pas absolue/car cette neutralité peut être violée; quand on se préoccupe de la défense d'une frontière, il faut examiner les diverses hypothèses qui peuvent se présenter de neutralité violée ou respectée.

On doit d'autant moins se fier à cette neutralité que l'Etat en question est plus faible et moins capable de la. faire respecter. Il est vrai que si elle est xiolée par l'ennemi, on aura probablement pour aUié le petit État en question et ses forces pourront être d'un certain poids dans la balance ; ainsi la Suisse et la Belgique peuvent mettre chacune sur pied en temps de guerre une armée de 200,000 hommes.

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