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Texte officiel de l'allocution adressée par les barons de Chypre au roi

ADRESSÉE PAR LES BARONS DE CHYPRE AU ROI HENRI II DE LUSIGNAN POUR LUI NOTIFIER SA DÉCHÉANCE

M. Tabbô Giraudin vient de découvrir aux archives du Vatican ** un document d'une nature toute particulière et dont il n'existe peut-être pas un autre exemple.

C'est le texte authentique de l'allocution que les barons de Chypre adressèrent au roi Henri II de Lusignan, par l'organe du connétable du royaume, pour lui exposer leurs doléances sur la mauvaise admi-

^ M. Tabbe Giraudin» en transmettant à M. de Mas Latrie le document qui fait Tobjet du présent mémoire, a bien voulu y joindre la note suivante.

« En parcourant un certain nombre de bulles qui m*avaient été commu- • niquées par dom Gregorio Palmien, le savant bénédictin, dontPaimable concours est si précieux à ceux qui' fréquentent les archives Vaticanes, je remarquai un document écrit en français ; je fus frappé au premier abord par la singularité de la langue. Après l'avoir examine avec attention, le croyant inédit, je me suis décidé à le publier.

«c Cette pièce est écrite* sur une bande de parchemin longue et étroite de (0,49 sur 0,19) le parchemin est opistagraphe Les deux documents sont séparés par un intervalle en blanc équivalant à sept à huit lignes. Dans le premier, on reconnaît très bien deux mains différentes. Le premier tiers est tracé d*une main ferme et nette, Tencre est très noire; le reste de cette pièce et la seconde sont au colitraire écrits beaucoup plus rapidement avec une encre blanchâtre et, détail particulier, Tortographe du premier scribe est beaucoup plus variée que celle du second.

« Nous avons sous les yeux une copie de deux documents se rapportant à la même affaire. Copie contemporaine, comme Tindique suffisamment les caractères paléographiques de la pièce. Le premier docuDient est daté ; le second ne Test pas, mais la chronique italienne de Florio Bustron nous per-

nistratîon du pays, et loi notifier la résolution arrêtée par eux de reconnaître dès ce jour comme gouverneur du royaume, son propre frère, Amaury, prince de Tyr.

L'allocution, rédigée sous forme de charte par un notaire requis à cet effet, est suivie du texte d'une charte royale, dressée Me jour même, dans laquelle le roi déclare accepter les faits qui viennent de lui être exposés, et arrête, de concert avec les barons, les sommes et les mesures nécessaires pour qu'il conserve toujours un état de maison digfie de son rang, et les moyens de pourvoir convenablement à l'entretien ou à la dot des membres de la famille royale, désireux de vivre avec lui.

Quelques mots feront connaître les événements et les raisons qui amenèrent les seigneurs chypriotes à prendre d'aussi graves résolutions.

met de suppléer au défaut de date. Elle nous apprend que les deux actes ont été rédigés, environ à vingt-cinq jours d'intervalle ^.

« Le document se rapporte à un point intéressant de Thistoire de Chypre. Henry II de Lusignan monté sur le trône en 1285, n'ayant pas d*enfant« la succession devait revenir à son frère Amaury. Ce dernier ynpa^ tient d'arriver au pouvoir, écarte son frère des affaires et se &it nommer gouverneur général. La chronique italienne nous raconte en détail Tépisode. ^ Elle nous apprend qu'en 1306 Amaury, ayant réuni un certain nombre de partisans, leur déclara que son frère, dont la santé était toujours chancelante, était incapable de régner ; qu'il fallait le nommer gouverneur général ; quec'étaitlàle seul moyen de pourvoir au salut commun. Puis il se fait prêter serment de fidélité; et on rédige des doléances. Nous les avons dans la première pièce. La chronique nous dii qu'elles ftirent lues par Hugues de Yblin, prince de Galilée. Jacques de Mollay aurait été un des auteurs les plus actifs de l'affaire.

« Le roi refusa d'abord de rien entendre et protesta. Amaury ne perdit pas courage et se fit proclamer gouyemeur dans les rues de Nicosie. Trois jours après arrivaient Jacques de Mollay e^ le. maître de l'Hôpital, Foulque de Yillaret^ qui s'interposèrent entre le roi et son frère. Apres vingt jours de négociations, ils parvinrent à faire signer un accord. Henry retint le titre royal, on lui accorda les rentes mentionnées dans la seconde partie de* notre pièce, il abandonna tout le reste avec le titre de gouverneur à son , frère Amaury.

« Ce document confirme sur un point important la véracité de la chronique de Buatron, qui doit avoir eu certainement ces pièces sous les yeux, car il n'aurait pu donner avec autant de fidélité les chiffres des diverses rentes que le roi se réserve.

« Je crois que ce document a aussi son intérêt philologique; j'en donne une transcription aussi fidèle qu'il m'a été possible. Ce qui frappe au premier abord c'est la diversité de l'orthographe; le même mot est souvent écrit de deux façons différentes à deux lignes d'intervalle. »

• A'. QjSLAVDVs, prêtre.

^ Cf. Chronique de Florio Bustron, éditée par M. René de Mas Latrie dans les Documents inédits pour l'histoire de France. (M. Giraudin.)

ALLOCUTIPN AU ROI HSmU ïl DE LUSI6NAN. 5

Le roi Henri II de Lusignan, monté sar le trône de Chypre en 1285, comme âls aine d'Hugues III, était d'une complexion frêle et délicate. L'ambassadeur catalan François des Fom écrivait de Famagouste à la cour d'Aragon, en parlant de ce prince ; es fort flacca persona * . Les barons de Chypre en lui présentant leurs respectueuses remontrances parlent au roi c des diverses et périlleuses maladies qui l'ont c longuement assailli et gregement l'assaillent chaque jour plus en c plus, 1» Sans connaître la nature même des inârndtés dont soufrait Henri II, on sait que le mal avait affaibli en lui la constitution générale de l'homme. Les témoignages les plus sérieux ont établi, et le roi d'Aragon, oncle de la reine, attesta confidentiellement . le fait lorsqu'il s'agit de remarier la jeune veuve d'Henri II, que la reine Constance était encore vierge après six années de mariage ^. L'intelli* gence et la volonté n^étaient nullement altérées cependant, chez le roi de Chypre ; mais les atteintes intermittentes qui le frappaient et l'espèce d'humiliation qu'il en ressentait, le laissaient dans un état habituel de langueur et d'inaction obstinée. Tout allait mal dans le royaume. La négligence et le désordre s'étaient introduits dans tous les services, et.laissaient en souffrance les choses qui touchaient aux intérêts généraux du pays comme aux affairelb* particulières de la maison royale. * .

La succession un peu obérée du roi Hugues, son père, n'était .pas liquidée ; lui-même avait des créanciers qui demandaient vainement le règlement de leurs comptes. Le cours de la justice était interrompu ou désorganisé. Des procès concernant des propriétés ecclésiastiques ou féodales, procès pour la solution desquels l'intervention royale était nécessaire, lahguissaient depuis dix, quinze et vingt années, car plusieurs remontaient au règne précédent, parce que les intéressés ne pouvaient voir le roi, ou que le prince refusait de recevoir leurs mandataires. L'île de Chypre, ordinairement si fertile, avait depuis quelque temps des récolta tout à fait insuffisantes ; la disette, ep se prolongeant, pouvait devenir une famine, et pousser les paysans à s'expatrier, en abandonnant la culture de leurs champs.

La sécurité même de Uile était compromise. On savait que des préparatifs menaçants se poursuivaient en Egypte^ Les pirates génois infestaient les côtes de l'île, et leur audace ne connaissait plus de bornes. On les avait vus débarquer dans les campagnes de Piscopi près de Limassol et enlever le comte de Jaffa ^, avec sa famille, que

1 Hist. de Chypre, t. III, p. 704.

« Hist. de Chypre, t. III, p. 718.

*» Guy d'Ibelin, fils de Jean d'Ibelip, comte de Jaffa et d'Ascalon, le célèbre auteur des Assises de Jérusalem. Cf. Florio Bustron, Chronique de Chypre, année 1302, édit. p. 134 ; Amadi, fol. 137. Assises de Jérus., t. II» p. 363, n.

le grand maître du Temple avait eu de la peiue à racheter. La république de Gênes, impuissante à sévir contre les forbans, semblait plutôt dispocée à les.défendre et menaçait les chypriotes de représailles, s'ils sévissaient contre ses nationaux. On n^avaitpas à compter sur l'assistance de Venise, ni sur TAirménie. L'attitude du Temple était douteuse ; THÔpital ménageait les Génois dont il avait besoin pour consolider son établissement à Rhodes. Des calamités pouvaient fondre sur le royaume; et quand tout était à craindre, le pays se trouvait sans défenses à Tintérieur, car les forteresses n'étaient pas approvisionnées, et sans alliances assurées an dehors.

C^est en de telles circonstances que les chevaliers de Chjrpre, autorisés par le concours des propres ft'ères du roi, non exempts d'ailleurs d'ambition personnelle, se déterminèrent à remettre l'exercice de la^ souveraineté au prince Àmaury, et vinrent notifier au roi leur résolution, réfléchie et irrévocable, par l'acte suivant qu'ils lurent en sa présence le mardi 26 avril 1306.

c Au nom de la Mainte Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit, Dieu tout

< puissant, qui est le maître de toutea choses et qui soutient le cœur

< de ses fidèles en tous biens.

c Par devant vous, Sire, comme par devant leur Seigneur, sont « venus vos hommes, et vous prient, chacun pour soi et tous ensemfL ble, de cœur et de volonté une, que à vous plaise les entendre en « ceci, c'est à savoir ce qu'ils m'ont enchargé de dire en votre pré-

< sence. Parce que, Sire, ce qui est manifeste il n'est besoin de le « raconter, et à vous. Sire, il ne convient pas de le rappeler ; c à savoir conibien vos hommes, qui sont ici assemblés, vous ont « aimé, chéri, obéi et honoré; et tout ce vous est connu. Cette o: chose est si claire et si ouvertement démontrée, que tous ceux a qui ont la connaissance de ce pays savent certainement que Q, ainsi a été de tout temps depuis que vous portez couronne. Et non o: paâ seulement, Sire, du se|^*vice auquel ils vous sont tenus, mais ils « se sont toigours efforcés et obligés de obéir à vos mandements en

< tout ce que vous les avez voulu requerre, selon leur pouvoir et « plus que leur pouvoir; et cela vous le savez, Sire.

< Ceptes vous savez bien aussi que déjà sont dix-sept ans, que c pour vous obéir et servir à votre gré ils vous ont. octroyé de paye « et de taille sur leurs rentes et sur leurs fiefs, et encore ils le payent c jusques aujourd'hui. De quelle obéissante volonté et de quelles lar- « ges offres vous les. avez trouvés toutes les fois que vous les avez c requis, vous le savez. Maintenant, Sire, ils veulent que vous saa chiez, que selon leur connaissance la vérité est ainsi : les affaires « du royaume n'ont pas été et ne sont pas gouvernées comme besoin c serait, et nommément depuis un temps ença.

ALLOCUTION AU ROI HENRI U DB tUSIGNAN. 7

€ Et rappeler le pauvre gouvernement du pays qui a été et qui est, c n'est pas nécessaire, car la chose est manifeste à chacun. Et jà soit c ce que Ton pourrait assez dire» motir et éclaircir, ils ^'en passent c de la plus grande partie pour votre honneur. Entre les autres choo: ses, Sire, qui menacent péril et ruine à ce pays, vous le savez, c beau Sire, le conseil qui yous fut donné par vos hommes sur le fait t des Génois, et vous savez quelle revendication les Génois vous ont ' c fait sur votre seigneurie, et comment ils vous ont déâé vous et c la gent de votre royaume, comme ennemis mortels. Et du conseil c qui par vous a été mis contre leur entreprise, rien n'en a été fait, c jusques à aiyourdhui.

t D'autre part. Sire, il ne vous est pas méconnu cornaient c Tennemi de la foi chrétienne, le Soudan de Babf lone, est plus f votre ennemi mortel qu'à nul autre chrétien, parce que nous lui t sommes plus prochain que nul autre ; il s'est efforcé plusieurs fois € et s'efforce chacun jour de mettre à néant le nom de Christ contre € le peuple chrétien de ça mer. Et aigourd'hui même courent nou-

< velles moult chaudes du grand effort qu'il fait par armei^ent de c mer, et de son approchement es parties du royaume. Vous, Sire, € conseil aucun n'y avez mis, ni ne faites semblant d'y mettre.

c Et certes, Sira, en regardant combien de fois, le royaume d'Arc ménie a été mis en grand malheur par l'attaque des Sarrasins qui y a sont tant de fois entrés, en regardant le malheur du pauvre peuple o: chrétien qui là est; comment pour se sauver ils se réfugient dans € les îles ou dans les cavernes, et ftiyent dans les souterrains ou dans c les déserts où ils meurent de faim ou tombent en captivité. Coma ment sur ce, Sire, conseil nul onques ne mites, assez cela vous est € certain. D'autre part. Sire, quantes nouvelles eflirayantes vous avez « et savez de divers lieux et de tout ce qu'on dit de ce royaume de « Chypre, et vous onques semblant nul ne faites. Chacun sait, Sire, et « à vous n'est pas méconnu comment des armements de galères et de o:*gens suspects se sont approchés de ce pays, et quel danger il peut

< y avoir pour le royaume et pour votre gent, et sur ce, Sire, nul € semblant vous ne faites. Encore, Sire, nous voyons que partout les o: seigneurs terriens s'efforcent de favoriser leurs amis et d'amoindrir € leurs ennemis, ou de faire paix avec eux, quand ils ont guerroyé ; « et vous. Sire, vous avez toigours fait et vous vous efforcez de faire t le contraire, car amis nuls ou peu vous avez acquis, de plusieurs

< ami» du royaume vous en avez fait des ennemis ; et vos ennemis

< guerroyer ne savez ou ne voulez, ni faire un accprd de paix avec « eux, comme il afflert à tout prudent seigneur terrien. Mais certes, « Sire, éloignons tous ces meschieft qui peuvent être si périlleux.

c comme chacmi qui a du sens le peut entendre, nous sommes tombés c enmeschiefsplus grands et plus dommageables que tous autres, car c quel greigneur meschief pourrait s'imaginer dire ou raconter que c celui où nous sommes à présent, c'est à savoir la grande disette < qui est en ce moment en Cliypre qui chaque jour croît plus et plus ; C et vous, Sire, en ce semblant rien ne faites.

c Cerles cette manière n'est pas de Roi ni de Seigneur terrien, qui a c le peuple de Dieu à gouverner, car tout seigneur doit veiller, penc ser et s'eflforcer de maintenir et de nourrir le peuple qui est sous son c gouvernement, surtout en temps de disette, parce que de la disette c sourd la famine, et de la famine mortalité, et de mortalité la deshabic tation du pays. Et vous. Sire, sur ces cas si périlleux n'avez mis conc seii nul, et nb voulez être averti par conseil de ce que vous auriez à c faire. Par plusieurs fois l'on vous a offert de faire venir provisions a de blé des pays voisins, et à nulle offre qui vous a été faite, n'avez « voulu entendre ; et qui est pis et contraire à toute raison, plusieurs « vaisseaux sont venus des pays étrangers et vous n'avez pas voulu « les laisser décharger en votre terre, pour laquelle chose partie de € votre peuple, regardant le meschief de la disette et de la famine,s'en c se sont enfuis comme desespérés en terre de Sarrasins pour pouvoir c vivre. Ainsi tous vos hommes voient que vous, Sire, nul conseil c n'avez mis ne mettez à garnir vos villes et vos châteaux, et les laisc sez dégarnis de gens, d'armures et de vivres, ce qui entraîne un c grand péril comme chacun peut penser et connaît.

€ Il est une autre chose que nul homme raisonnable ne peut soufllrir. c II est apparent. Sire, et vous même vous le savez que aigourd'hui c nulle raison ne se fait, que toute justice faut au pays, d'où les gens c sont en diverses manières lésés et privés de leurs droits ; et t plusieurs ont vu leurs requêtes £gournées de délais en délais, par c dix, par quinze et vingt ans, parce que à vous parler ne peuvent, ne € trouver quelqu'un qui puisse vous parler pour eux ; et plusieurs c sont morts en les attendant, et leurs héritiers sont dépossédés. De c laquelle chose se plaignent et les gens de religion, le Temple, c l'Hôpital, et tout le Clergé, auxquels plusieurs apretés et torts ont c été faits, sans nul conseil, sauf le conseil de volonté.

< Certes, Sire, nous tous ensemble nous considérons ces cas et pluc sieurs autres qui seraient longs à dire, comme bien périlleux pour c votre seigneurie et pour votre royaume ; et nous, .vos hommes, c grands et petits, voyant le changement de votre sens et de votre c gouvernement qui est empiré et va en empirant chaque jour de c de pis en pis nous sommes durement effrayés. Et bien nous connaidc sons que cet empirement n'est en votre personne que par les visi-

c tatiODS de diverses maladies cruelles qui vous ont longuement tenu « et grandement vous assaillent chaque jour plus et plus, dont il € nous peine et- ehnuie, et avons grand compassion comme de notre •c cher seigneur.. Et nous les avons celées et supportées tant longue- « ment comme nous avons plus pu, en espérance toigours d'amendec ment. Mais adonques comme ce sont choses qui celer plus ne se c peuvent ni supporter, pour les dites raisons sans grands périls, c nous tous avons été ensemble, et longuement avons débattu et c regardé sur l'état de votre personne et du pays; et nous, de droite c nécessité, jà soit dé mal volontiers, toutefois pour les périls éviter, c volontiers tous nous sommes accordés, pour ce que le péril longuet ment sans gouvernement durer ne pourrait, à cause des durs et forts c adversaires que vous, Sire, et votre royaume avez, si conseil n'y est € mis par autre que par vous, et parce que faire ne le pouvez ; pour c votre honneur garder et sauver, et le peuple et le royaume mainc tenir et soutenir, et pour le commun proût du pays, avons voulu « requerre prier et contraindre votre frère le seigneur de Tyr, Monc seigneur Amaury, qui est aussi comme votre personne même, et c plus tenu de mettra conseil au bon gouvernement du royaume que € nul autre, et qui est tel, comme vous savez et connaissez. Sire, car sa € bonne renommée est espandue en plusieurs lieux, homme de grand c sens, de bon conseil et de grande prudence, par lequel nous esc pérouB être fermement restaurés et en notre bon état remis, et en c meilleur, si à Dieu plait, que d'ici en avant il soit notre chef et c gouverneur du royaume. Et à lui avons promis et sonames tenu^ de « foi, de lui garder et sauver au gouvernement du royaume et en toutes € autres choses, sauvant votre personne,- et vous. Sire, ayant honot rabiement des biens du royaume largement tout ce que besoin vous « sera. •

a Et ne croyez pas, aire, que pour chose nulle' que nous ayons fait c de lui pour la défense et le commun proât du pays, nous entendions c en rien amermer la foi de quoi nous sommes tenus envers vous, « car tout aussi comme devant nous voulons garder et aauver votre € personne comme Roi, contre tous hommes qui vivre et mourir t puissent.

« C est pourquoi. Sire, nous tous ensemble et chacun pour soi, « vous prions et requérons tant de cœur comme nous pouvons plus, € que vous, Sire, regardant Tétat de votre personne, et le bon motif, € et la raison qui nous meine à ce faire, vous veuilliez accueillir en n bon gré et débonnairement ce que nous avons fait de votre frère, « pour l^ionneur de vous et du royaume et pour nous maintenir à € la défense du royaume et pour 1q commun proâj; du pays.

c Et à ce que pleine foi soit donée à cette lettre, nous tous ci-des- « sous écrits, au nom de toute la communauté du pays, par assentic ment et par la volonté de tous ensemble et de chacun pour soi, c'est c à savoir Aimery de Lusignan, connétable du royaume de Chypre, (L Balian d'Ibelin, prince de Galilée, etc., avons fait seeler cette préc sente charte de nos sceaux peMants.

'c Ce fût fait à Nicosie, en la maison du Roi, l'an de rinoarnation € Notre-Seigneur Jésus-Christ M. CCC. et VI, le mardi à XXVI jours c du mois d* Avril. »

Certainement les complications de la vie féodale ont dû provoquer ailleurs que dans le royaume de Chypre des crises semblables à celles que nous font connaître les documents du Vatican, documents qui sont d^ailleurs en relation parfaite avec les chroniques d'Àmadi et de FlorioBustron.Vraisemblablement,eDbiend'autrespays,en Angleterre, en Aragon, en Sicile, comme dans les états francs de la Remanie et de la Terre-Sainte, au milieu des inévitables conflits du suzerain et des vassaux, on a dû être amené plus d^une fois, des deux côtés^ à mettre en écrit d'une manière régulière et authentique les doléances réciproques ; mais les pièces chypriotes sont les seuls documents de ce genre, du moins à notre connaissance, qui nous soient parvenus. Et c'est en raison de cette particularité exceptionnelle et. aussi en raison des événements même auxquels ils se rattachent qu'ils me paraissent mériter d'être particulièrement signalés.

Voici vraisemblablement - à quelle circonstance nous en devons la conservation et pour quelle raison une copie de ces actes fut envoyée de Chypre au saint Siège, qui l'a conservée depuis dans ses archives.

Le roi Henri II, tout en cédant aux respectueuses injonctions de ses barons, avait mis des conditions à la dépossession du pouvoir quUl subissait à regret. Il voulait bien abandonner l'exercice de Tautorité à son frère Amaury, mais il exigeait que les engagements pris à son égard par ceux qui disaient agir au nom de la communauté des hommes liges fussent scrupuleusement remplis. Conformément à la charte royale qu'il fît lire dans l'assemblée du 26 avril, et en conformité des chartes particulières préalablement préparées à la Secrète, ou Trésorerie générale du royaume pour en assurer l'exécution, il . entendait que cent mille Lésants lui fussent annuellement payés pour les besoins de sa maison. Il avait stipulé que les honneurs et les profits des hommages lui seraient réservés, et que, indépendamment des fournitures en nature de blé, d'orge et de vin, remises habituellement par les magasins du domaine royal, certaines somnjes déterminées fussent chaque année tenues à sa disposition, savoir : 10,000 besants pour un fief dq soudées à servir à son neveu Hugues, le futur

roi HugaesIV ; 10,000 besants pour ses sœurs non mariées ; 1(1,000 besants pour sa tante Marguerite d'Antioche et ses âUes ; en tout 130,000 besants *.

Les dettes du roi Henri, son père, et ses dettes particulières devaient être payées à Taide de ses revenus, et surtout par le produit de la vente d'une partie des meubles et des joyaux de la couronne qu'il s'était réservée et dont la valeur parait avoir été considérable.

Enfin, il voulait avoir toujours dans sa demeure vingt chevaliers ou éeuyers, dix pour l'accompagner et dix pour le servir, indépendamment des valets.

De leur côté, les barons acceptaieni les conditions du roi, mais ils voulaient que le prince restât fidèle à sa parole et ne cherchât d'aucune façon à revenir sur ce qui avait été décidé.

Les réserves réciproques du roi et des liges, pour être exprimées en termes généraux, qui peuvent nous paraître aujourd'hui un peu vagues, n'en sont pas moins formellement inscrites à la fin de la pièce.

c Nous maintiendrons les dites convenances, dit le roi, sur notre c âme et notre conscience, à. moins que nos dits hommes ne feïssent cou mandassent contre nous, ou n'agissent pour eux excuser ou pour € nous accuser. » Réciproquement, les barons promettent de n'élever « nul débat contre les convenances arrêtées, à moins que nostre Seic gneur le roi ne ûst ou mandat contre nous, soit pour lui excuser, € soit pour nous accuser. »

Telle est la situation dans laquelle l'accord du 26 avril 1306 laissa les parties, pacifiées et apaisées, du moins en apparence. Malheureusement la bonne harmonie ne fût pas de longue durée, et elle ne pouvait persister longtemps entre un prince affaibli mais fermement attaché à ses droits et un groupe de vassaux, considériable sans doute, mais qui n'était pas autorisé, quoiquUl en dise, à parler au nom de l'universalité des liges et qui d'ailleurs voulait obtenir du roi plus qu'un abandon partiel de l'autorité souveraine.

La rédaction d'un second arrangement exigé par le prince Amaury, dès le milieu de l'année 1307, prouve que le premier accord avait été imparfaitement exécuté. La nouvelle convention, dont les dispositions principales nous sont connues par les chroniques et par quelques lettres détachées, fut soumise — ou plutôt imposée au roi ^ dans une grande réunion de chevaliers, de prélats et de religieux. Elle . aggravait formellement la première, et, sur certains points, elle

1 Le4)e8ant de Chypre était une pièce d'argent dont la valeur intrinsèque est évaluée à I fr. 60 c. Les 130^000 besants ré()ondraient donc à peu près ()oida pour poids à 200,000 fr. il faudrait multiplier ce chiffire au moins par six pour avoir la valeur relative.

attentait à l'honneur et à la liberté du souverain. Les prérogatives et les revenus dû prince étaient amoindris ; il avait dû reconnaître pour son héritier présomptif son frère Amaury, le chef réel de la coalition, au mépris des droits du jeune Hugues, flls de leur frère aîné. Enfin il s'était plus expressément interdit de faire connaître au dehors du royaume, les dispositions qui avaient été prises avec lui * . Une telle humiliation ne put être supportée longtemps. Le roi était soutenu au milieu de ses soufifï*ances et des difficultés du gouvernement par l'affection des princesses, sa mère et ses soeurs, par son oncle d'ibelin, sénéchal du royaume*, et par l'attachement d'un groupe de chevaliers qui lui restèrent toigours fidèles. Quelques amis dévoués, munis de sa procuration, partirent secrètement pour la France et allèrent dénoncer au pape, en demandant sa médiation, la situation intolérable qui lui était faite dans son propre royaume.

Une lettre datée de Poitiers, le 23 janvier 1308 apprend que Clément V avait reçu à cette époque les envoyés et les plaintes du roi de Chypre. Les ambassadeurs avaient déclaré au Pape que le roi n'avait cédé aiXx nouvelles exigences de son fk*ère que contraint par la violence, au milieu d'une assemblée tumultueuse et sous la menace d'hommes en armes : Litteras per vim et metum extortas^ sub, armorum tumuîtu etbellico apparatu '.

Je ne veux pas entrer davantage dans l'exposé des dissensions qui troublèrent alors la famille et le royaume de Chypre. La pacification se fit attendre deux ans ; elle eut lieu à la suite du meurtre du prince de Tyr, après le rappel du roi Henri, qu'on avait exilé en Arménie, et son rétablissement dans la plénitude des droits de la royauté. Je cherche seulement au milieu de ces événements, le moment où la pièce si heureusement retrouvée par M. l'abbé Giraudin aVait pu être adressée à la cour apostolique. L'envoi d'une mission confiden- -tielle au pape en l'année 1307, me semble, en avoir été l'occasion toute naturelle. Il paraît en effet bien vraisemblable que les délégués du roi, appelés par le j^ai^eprocuratores et nuntii régis, n'avaient pas dû négliger de se munir de l'un des éléments indispensables à l'exampn qu'ils allaient solliciter du Saint Père, c'est-à-dire de la copie du premier accord accepté par le roi le 26 avril 1306, et dont on s'était depuis tant écarté.

* Cf Hist. de Chypre, t. II, p. m. n.

' Philippe d*Ib6lin, fils de Guy d*Ibelin« 5® fils du vieux sire de Beyroi(th reçu la dignité de sénéchal de Chypre en 1302 à la mort de son frère Balian. Leur sœur, Isabelle, était la mère du roi Henri II, elle mourut le 2 juin 1324.

• « Rinaldi, Annai. Ecdes, 1308. § 37, t. XXIH, p. 457.

ALLOCUl:iON AU ROI HENRI )I DB LUSIGNAN. 13

Ce serait donc à Poitiers, que Clément V, si occupé qu'il fut alors des grandes questions de la Croisade et de la suppression des Templiers, aurait, accueilli. les ambassadeurs du roi de Chypre et leurs communications orales et écrites. De Poitiers, la pièce fût sans doute transportée à» Avignon avec la partie des archives qui suivait le pape dans ses déplacements ; d'Avignon, elle dut venir à Rome, où elle se trouve aigourd'hui, soit au premier retour d'Urbain V^ en 1367, soit soùs Grégoire XI, qui rétablit définitivement la siège de la Papauté dans sa capitale en 1377.

C'est une petite bande de parchemin de quarante-neuf centimètres de long sur dix-neuf centimètres de haut, d'une écriture un peu hâtive, irrégulière, appartenant à deux mains diftérçntes, mais manifestement contemporaine des événements qu'elle concerne, sans attestations, ni sceaux. L'écriture s'étend sur les deux faces duparchemin et comprend la copie des\leux actes de 1306 : l'allocution des Barons et la charte royale, actes dont les instruments primitifs formaient certainement deux pièces distinctes, matériellement séparées, et révêtues Tune et l'autre des sceaux et des formules ordinaires d'authenticité '.

, Comte DE Mas Latrie.

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