DÉBUT D’UN DISCOURS SUR LA MÉTHODE EXPÉRIMENTALE
143. — On appelle science, ce discours mental qui prend son origine des derniers principes, au delà desquels on ne peut plus rien trouver qui fasse partie de ladite science.
La géométrie, par exemple, qui étudie la quantité continue, commençant à la superficie des corps, se trouve avoir son origine dans la ligne, limite de la superficie. Et nous ne sommes pas satisfaits, parce que nous savons que la ligne a sa limite dans le point et que le point est ce que nous pouvons concevoir de plus petit.
Donc le point est le premier principe de la géométrie et il n’y a rien, ni dans la nature, ni dans l’esprit humain qui puisse être le principe du point.
Si tu dis que dans le contact établi sur une superficie, par une suprême acuité de la pointe du poinçon, tu découvres la création du point :
cela n’est point vrai : — ce contact est une superticie qui entoure son milieu et ce milieu est la résidence du point. Ce point n’est pas de la matière de cette superficie, ni lui, ni aucun point de l’univers. Ils sont en puissance encore qu’ils soient unis — ou bien qu’ils pourraient s’unir — ils ne comprennent aucune partie d’une superficie. Supposé que tu t’imagines un tout composé de mille points qui divisent quelque partie de cette quantité en mille ; on peut bien dire que cette partie sera égale à son tout ; et cela se prouve par le zéro ou rien, la dixième figure de l’arithmétique qui se trace par un 0 pour exprimer le néant. Mais ce 0 placé après l’unité fera dire dix, et si on met deux unités elles se liraient cent, et ainsi indéfiniment le nombre croîtra par dizaines où il s’ajoute ; et lui, en soi, ne vaut pas plus que rien et tous les riens de l’univers sont égaux à un seul rien, quant à leur substance et à leur existence. {LU. 1.)
144. — Nous appelons mécanique la connaissance engendrée par l’expérience et scientifique celle qui commence et finit dans l’esprit, et enfin semi-mécanique celle qui naît de la science et aboutit à l’opération manuelle.
Mais il me paraît que vaines et pleines d’erreur sont les sciences qui ne naissent pas de l’expérience, mère de toute certitude, et qui n’aboutissent pas à une notion expérimentale, c’est-à-dire dont ni leur origine, ni leur milieu,
ni leur fin ne passe par aucun des cinq sens.
Si nous doutons de chaque chose qui passe par les sens, combien nous devrions douter
plus encore des choses rebelles à ces sens comme l’essence de Dieu, l’âme et autres questions similaires sur lesquelles toujours on dispute et on conteste. Et vraiment il faut que
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toujours où manque la raison la dissertation y supplée, ce qui n’arrive pas pour les choses certaines. Nous dirons donc que là où on ergote, il n’y a pas de vraie science : car la vérité n’a qu’un seul terme et ce terme une fois trouvé, le litige se trouve détruit à jamais. S’il peut renaître, il s’agit d’une science bavarde et confuse et non de certitude née.
Les vraies sciences sont celles que l’expérience a fait pénétrer par les sens et qui imposent silence à la langue des argumentateurs et qui ne nourrit pas de songes ses investigateurs, mais sur les premiers et vrais principes connus procède successivement et avec une vraie suite arrive à conclure, comme on le voit, dans les mathématiques. {LU. 33.)
145. — La science est le capitaine et la pratique représente les soldats. {1. 30, r.)
146. — Il faut décrire la théorie et puis la pratique. {R. 110.)
147 . — Etudie d’abord la science, et puis tu suivras la pratique, née de cette science. {LU. 405.)
148. — Ceux qui s’entêtent de pratique sans science sont comme des marins montant sur un navire sans timon ni boussole et qui ne savent jamais avec certitude où ils vont.
Toujours la pratique doit être édifiée sur la bonne théorie. {G. 8, r .)
149. — La science des poids est contredite par la pratique qui, en bien des cas, ne s’ac-
corde pas avec la théorie : et cet accord est impossible.
Cela vient des pôles de la balance, à l’aide desquels se forme la science de la pesanteur. Ces pôles, d’après les anciens philosophes, furent les pôles placés selon la nature de la ligne mathématique ; et il n’y a nulle part de points mathématiques, car ces points et lignes sont incorporels.
La pratique les pose comme corporels, parce que la nécessité le veut, voulant soutenir le poids des balances avec leurs poids propres.
J’ai trouvé les anciens erronés dans ce jugement du poids et leur erreur vient en grande partie de leur science, ils ont usé en grande partie de points mathématiques ou abstraits, c’est-à-dire incorporels. ( C . A. 93, p.)
150. — (A lui-mème.) Rappelle-toi en étudiant l’eau d’alléguer d’abord l’expérience et ensuite la raison. ( ASH . I. 90, r.)
150 bis. — Je te remémore que tu fasses tes propositions et que tu allègues les choses déjà dites par exemple, et non par proposition, ce qui serait trop simple : ainsi fais l’expérience. Etudie l’arithmétique et la géométrie, qui traitent avec toute vérité de la quantité discontinue et continue.
Qui prétendra que deux fois trois font plus ou moins de six, ni qu’un triangle a ses angles plus petits que deux angles droits ? Dans un
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éternel silence, toute argutie est abolie et en paix ont fini leurs tenants, ce que ne peuvent faire ceux des trompeuses sciences mentales.
Et si tu dis que ces sciences vraies et connues sont de l’espèce de la mécanique, parce qu’elles aboutissent manuellement, j’en dirai de même de tous les arts de l’espèce du dessin, membre de la peinture ; l’astrologie et les autres passent par les opérations manuelles ; mais d’abord elles sont mentales comme la peinture, laquelle réside d’abord dans l’esprit de l’artiste et ne peut parvenir à sa perfection, sans l’opération manuelle. ( A . 31, r.)
151. — Fuis les préceptes de ces spéculateurs dont les raisons ne sont pas confirmées par l’expérience. (B. II, p.)
152. — Toutes nos connaissances nous viennent du sentiment (T. 20, p.)
153. — Gomme le sens sert l’âme et non l’âme, le sens, où manque le sens fonctionnel de l’âme, il manque en cette vie à l’âme la totalité de l’office de ce sens, comme cela se voit chez le muet et l’aveugle-né. (R. 838.)
154. — Qui blâme la souveraine certitude de la mathématique se nourrit de confusion et ne pourra jamais réduire au silence les contradictions des sophistiques sciences où règne l’éternelle clabauderie. (R. 1157.)
155. — Beaucoup me croiront avec raison quand je pourrai opposer mes preuves à l’au-
toritéde certains hommes de grande révérence, en comparaison de leurs jugements inexperts : et d’autres ne verront pas que mes preuves sont nées sous la simple et mère expérience qui est la vraie maîtresse. (A. 119, /’.)
156. — Qui discute en alléguant l'autorité ne fait pas œuvre de génie mais plutôt de mémoire. (A. 76, r.)
157. — Toutes les sciences qui aboutissent à des paroles sont aussitôt mortes que nées, excepté la partie manuelle, l’écriture qui est partie mécanique. (LU. 9.)
158. — Fuis l’étude dont l’opération meurt avec son opérateur. (R. 1169.)
159. — Manger sans appétit se change en fastidieux repas, et l’étude sans enthousiasme gâte la mémoire qui ne retient pas ce qu’elle prend. (R. 1175.)
160. — Manger sans désir est fâcheux à la santé comme étudier, sans le zèle, gâte la mémoire qui n’assimile pas ce qu’elle a pris. (AS H. I. r et o.)
161. — Gomme le fer se rouille faute d’exercice et l’eau se putréfie ou par le froid se glace, ainsi l’esprit, sans exercice, s’abîme .(G. A. 284, e. )
161 bis. — La science est plus utile dont le fruit est plus communicable, et aussi la moins utile est celle qui est moins communicable. (LU. 7.)