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APOLOGIE DE LA PEINTURE

353. — C’est avec justice que la peinture se plaint de ne pas être comptée au nombre des arts libéraux, car elle est une vraie fille de la nature, elle opère par l’œil, le plus digne de nos sens.

Oui, c’est à tort, ô écrivains, que vous l’avez laissée en dehors des arts libéraux, car elle ne se borne pas aux œuvres de la nature, elle s’applique à une infinité de choses que la nature ne peut créer. {LU. 27.)

356. — Et parce que les écrivains ne sont pas en une vraie connaissance de la science picturale, ils n’ont pu décrire ses titres ni ses parties constitutives, car l’œuvre artistique et son but ne se démontrent pas en paroles.

Ainsi, par le fait de leur ignorance, elle est restée en arrière des sciences privilégiées. Gela ne lui ôte rien de sa divinité.

Et vraiment, ils avaient une raison de ne pas l’ennoblir ; elle est noble par elle-même, sans lui ajouter un autre langage, comme nous faisons en face des œuvres excellentes de la nature.Si lespeintres ne l’ont pas décrite et réduite en principes, ce n’est pas la faute de la peinture, elle n’en est pas moins noble pour cela, malgré que quelques peintres fassent profession de lettrés, parce que leur vie ne suffit pas à apprendre leur art.

Dirons-nous que la vertu des plantes et des pierres n’est pas en elles, parce que les hommes les ont méconnues ? Certainement non : nous reconnaîtrons que les plantes ont en elles leur noblesse, sans l’aide de la langue et des lettres humaines. (LU. 34.)

357. — La peinture a une fin communicable à toutes les générations de l’univers ; cette fin est subordonnée à la faculté visuelle et ne passe pas par l’oreille pour arriver au sens commun (1) de la même façon qu’elle passe par la vue.

Donc, la peinture n’a pas besoin pour interprète d’aucune langue, comme la littérature ;

1. Léonard dit (C. A. 90) : L’imprenv a, la sensibilité se meut entre (au milieu) des sens etdu sens commun ainsi nommé de ce qu'il est le juge commun des cinq autres sens.

1)E LÉONARD DE VINCI

immédiatement elle satisfait l’esprit humain, comme font les choses produites par la nature. Et elle satisfait les autres animaux, comme l’espèce humaine : il est arrivé pour une peinture

représentant un père de famille que les petitsfils se mirent à le caresser, quoiqu’ils fussent encore au maillot et aussi le chien et le chat de la maison firent de même : et c’était chose merveilleuse qu’un tel spectacle. {LU. 7.)

358. — L’œil, qu’on appelle fenêtre de l’àme, est la principale voie par où le sens commun peut considérer, largement et dans leur splendeur, les œuvres infinies de la nature.

L’oreille vient ensuite qui s’ennoblit à écouter le récit de ce que l’œil a vu.

Si vous, historiographes ou poètes ou mathématiciens, vous n’avez pas vu les choses par vos yeux, vous ne pourrez pas les bien rapporter dans ce que vous écrivez ;et si toi, poète, tu figurais une histoire avec la peinture de ta plume et le peintre avec son pinceau, celui-ci satisfera davantage et se fera mieux comprendre. Si tu appelles la peinture une poésie muette, le peintre pourra te répondre que la poésie est une peinture qu’on ne voit pas. Or décide: quel est la pire infirmité d’être aveugle ou d’être muet?

Si le poète est aussi libre que le peintre dans ses inventions, ses fictions ne donnent pas tant de satisfaction aux hommes que celles du peintre. Car si la poésie s’applique, avec les mots, à figurer les formes, les actions, les lieux, le peintre se manifeste en contrefaisant les formes elles-mêmes, parleurs propres similitudes. Or, vois: — qui est plus voisin de l’homme, de son appellation d’homme ou de sa propre figure humaine : le mot qui désigne l’homme varie dans les divers pays ; sa forme ne change que par la mort.

DE LÉONARD DE VINCI

Si vous disiez : — la poésie est plus durable; je répondrai que l’œuvre d’un chaudronnier est plus durable, le temps la conservera mieux que la vôtre ou la nôtre : toutefois c’est une médiocre plaisanterie ; et la peinture, en travaillant sur cuivre avec des couleurs de verre, deviendra plus durable encore.

Par notre art, nous méritons d’être appelés neveux de Dieu. Si la poésie s’élève à la philosophie morale, la peinture pratique la philosophie naturelle. Si la première décrit l’opération de l’intelligence qui réfléchit, l’autre avec l’intelligence opère par les mouvements. Si l’une épouvante les peuples par ses fictions infernales, l’autre aussi avec les mêmes choses produit un semblable effet. Si le poète et le peintre se défient pour figurer la beauté, la férocité, une scélératesse brutale, une monstruosité : il y a de l’imagination à l’effet la même proportion que de l’ombre au corps qui la projette: et celte même proportion s’observe entre la poésie et la peinture : parce que la poésie parle à l’imagination avec les lettres, tandis que la peinture donne réellement devant l’œil une image dont il reçoit la ressemblance comme si les choses étaient naturelles. La poésie ne donne pas cette ressemblance et n’agit pas sur la sensibilité, par la voie de la puissance visuelle, comme fait la peinture. ( ASH . I. 19, v.)

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