La peinture représente, pour les sens
avec vérité et certitude, les œuvres de nature, ce que les paroles et les lettres ne font pas : mais les lettres l’emportent sur la peinture pour représenter véritablement la parole. N’est-ce pas plus admirable science, celle qui représente l’œuvre de nature que celle qui ne nous donne que l’œuvre de l’opérateur, œuvre des hommes, comme sont les paroles, la poésie et ses modes et qui se manifeste par le langage humain. (LU. 7.)
360. — L’œil, par qui la beauté de l’univers est révélée à notre contemplation, est d’une telle excellence, que quiconque se résignerait à sa perte, se priverait de connaître toutes les œuvres de la nature, dont la vue fait demeurer l’âme contente dans la prison du corps, grâce aux yeux, qui lui représentent l’infinie variété de la création : qui les perd, abandonne cette âme dans une obscure prison, où cesse toute espérance de revoir le soleil, lumière de l’univers. Il y en a pour qui les ténèbres nocturnes sont odieuses, quoiqu’elles se dissipent vite. Oh ! que feraient ceux-là, si les ténèbres étaient les compagnes de leur vie.
Certes, il n’est personne qui ne voulût plutôt perdre l’ouïe et l’odorat que la vue ;car perdre l’œil serait la perte de toutes les sciences qui ont leur but dans les paroles.
Le soleil luit pour que ne se perde la beauté de l’univers qui se voit à la surface des corps
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accidentels (artificiels) comme naturels, réflétés dans l’œil humain. (LU. 24.)
361. — La peinture sert à un plus digne sens que la poésie, et donne les figures de l’œuvre naturelle avec plus de vérité. Il est plus digne d’imiter la nature par les vraies similitudes de fait, que d’imiter, avec les paroles, les faits et les dires des hommes. Et si toi, poète, tu veux décrire l’œuvre de nature, avec ta simple profession, inventant divers actes et les formes de choses variées, tu seras vaincu par le peintre infiniment plus puissant. Si tu te tournes vers les autres sciences, elles sont toutes sans relation avec la poésie, comme l’astrologie, la rhétorique, la théologie, la philosophie, la géométrie et l’arithmétique et autres. Tu n’es plus alors poète, tu es tout étonné et tu ne sais plus de quoi il est question. Ne vois-tu pas que si tuveux aller à la nature, tu devrais employer les moyens des sciences, inventés par ceux qui ont étudié les effets de la susdite nature ?
Le peintre, par lui-même, sans l’aide d’aucune autre science, ni moyens étrangers va immédiatement à l’imitation des œuvres mêmes de la nature. Ainsi les amants se tournent vers le simulacre de l’objet aimé et parlent avec la peinture qui le représente ; ainsi les peuples se tournent, avec des vœux fervents, et recherchent le simulacre de leurs dieux, et non à voir les ouvrage s des poètes qui ont figuré ces mêmes
dieux avec des paroles. Ainsi se trompent les animaux : j’ai vu autrefois une peinture qui trompait le chien par la ressemblance avec son patron et l’animal faisait grande fête à ce tableau. J’ai vu aussi les chiens aboyer et vouloir mordre des chiens en peinture ; et un singe faire mille folies à un singe peint ; et aussi les hirondelles voler et se poser sur les fers peints qui étaient figurés sur les fenêtres des édifices. {LU. 14.)
363. — L’imagination ne voit pas aussi excellemment que l’œil qui reçoit l’aspect ou similitude des objets et qui les transmet à la sensibilité, et de la sensibilité au sens commun qui juge; l’imagination ne va pas au delà de ce même sens commun, sinon quand il se livre à la mémoire; et lui se ferme, si la chose imaginée n’est pas de grande excellence. En ce cas, la poésie se retrouve dans l’œuvre imaginative du poète, qui invente les mêmes choses que le peintre, et par ces fictions veut égaler l’artiste, il en reste bien loin, comme cela est démontré plus haut. En ce cas de fiction, j’ai dit que la proportion respective de la peinture et de la poésie était celle du corps et de l’ombre qu’il projette. Elle est encore plus accusée, vu que l’ombre de ce corps, du moins par l’œil, atteint le sens commun, mais l’image, notion de ce corps, n’y entre pas, elle naît dans l’œil ténébreux (cerveau).
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O quelle différence entre imaginer telle lumière dans l’œil intérieur ou de la voir en fait, hors des ténèbres !
Si toi, poète, tu dépeignais une sanglante bataille, une mêlée, à travers un air obscur et ténébreux, avec la fumée des terribles et meurtrières machines, la poussière soulevée tournoyant dans l’air et la fuite affolée des malheureux, tremblant de l’horrible mort. En ce cas, le peintre l’emportera sur toi, parce que ta plume sera fourbue, avant que tu décrives même sommairement ce que le peintre représente tout de suite avec sa science. Et ta langue sera arrêtée par la soif et ton corps abattu par le sommeil et la faim, avant que tu aies peint par des paroles ce que le peintre montre en un instant (1).
Dans cette peinture, il ne manque rien que l’âme des choses représentées et dans chaque corps est l’intégrité de la partie, qui par un seul aspect peut se démontrer.
Quels longs et pénibles efforts seraient ceux de la poésie pour rendre tous les mouvements des acteurs d’un combat et les parties des membres et les ornements des armes, que la peinture indique avec autant de brièveté que de vérité. Et à cette démonstration ne manque
1. Afin de comprendre cette assertion, il faut se reporter aux dessins pour le carton de la bataille d’Anghiari où la première idée du fameux combat est jetée avec une fougue et une prestesse de main, unique dans l’art.
rien, sinon les bruits des machines, les cris des effrayants vainqueurs et ceux des vaincus ; mais ces choses, le poète ne peut pas non plus les rendre sensibles à l’oreille.
Disons que la poésie est une science qui seulement opère sur les aveugles et la peinture lait de même sur les sourds. Elle reste plus digne que la poésie, car elle sert un meilleur sens.
Le véritable office du poète est d’imiter les paroles que se disent les gens entre eux et cela ne correspond qu’au sens de l’ouïe, au point de vue naturel. Car en soi, ils sont naturellement créés par la voix humaine ; en toute autre rencontre, le poète est surpassé par le peintre.
Sans comparaison, la variété propre à la peinture ne peut être atteinte par les paroles, le peintre fera une infinité de choses que le poète n’exprimera pas, faute de vocables appropriés. Or, ne vois-tu pas que si le peintre veut figurer les animaux et les diables dans l’enfer, avec quelle abondance d’inventions il traduira sa pensée (1) ?
Et jadis, il m’est arrivé de faire une peinture représentant une chose divine, laquelle achetée
1. Cette faculté de dessiner plus vite qu’on écrit, et des corps en mouvement, aussi vivement qu’on écrit des mots, a été propre à Léonard ; il n’y en a point d’exemples hors de ses manuscrits. Voyez les croquis de Venise représentant des mêlées et publiés par Carotti chez Hœpli dans son ouvrage Li opéré de Leonardo et Bramante •
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par l’amant d’icelle, celui-ci voulut ôter les attributs de la déité pour pouvoir la baiser sans équivoque.
Mais enfin la conscience l’emporta sur les soupirs et la passion, et il fut forcé d’ôter le tableau de sa maison !...
Comment, poète, décriras-tu une beauté, sans représentation de chose vivante et éveilleras-tu chez les hommes de semblables désirs ? Si tu dis: — je te décrirai l’enfer et le paradis et autres délices et horreurs — le peintre te surpasse parce qu’il trouve des choses qui, quoique muettes, exprimeront telles délices et telles horreurs et qui te remueront l’âme !
La peinture remue plus vite les sens que la poésie. Si tu dis qu’avec la parole tu feras rire ou pleurer un peuple, je te répondrai que ce n’est pas toi qui le remue, mais l’orateur et la bouche !
Un peintre tait un tableau et quiconque le voit, aussitôt bâille ; et cela a lieu chaque fois que l’œil se fixe sur la peinture, qui a été faite à ce dessein.
D’autres ont peint des sujets libidineux et si luxurieux qu’ils ont incité les contemplateurs à la même débauche, ce que la poésie ne pourrait faire. Si tu décrivais la figure de quelques dieux, ton écriture ne serait pas vénérée comme la divinité peinte ! A cette peinture on fera sans cesse des vœux et des oraisons et plusieurs
générations viendront de diverses provinces et même des mers orientales. Tous demandent secours à cette peinture, qui n’ont cure de l’écriture.
Quel est celui qui ne préfère perdre l’ouïe, l’odorat et le tact que la vue ? Car qui perd la vue est comme un homme banni du monde, il ne voit plus rien : et sa vie est sœur de la mort. (LU. 15 et 25.)
363. — Les animaux subissent un pire dommage en perdant la vue que l’ouïe, pour plusieurs raisons : la première est qu’à l’aide de la vue ils trouvent leur nourriture; ce qui est indispensable à tous les animaux ; la seconde est que par la vue on perçoit le beau des choses créées, point suprême de ce qui induit à l’amour. Dans cet ordre, l’aveugle-né ne peut rien recevoir par l’oreille, car il n’a jamais eu connaissance de ce qu’est la beauté dans aucun genre. L’ouïe se borne à percevoir seulement la voix, le parler humain, où se trouvent les noms de toutes les choses et où il y a un nom pour chacune. Sans la science de ces hommes on peut bien vivre content, comme on voit chez les sourd-nés, chez les muets, qui à l’aide du dessin se distraient, surtout les muets. (LU. 16.)
364. — Quel poète avec des paroles te donnera, ô amant, la vraie effigie de ton idéal, avec autant de vérité que le peintre ? Qui donc
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te fera voir le site des fleuves, les bosquets, les vallées et les campagnes où se sont passés tes heureux jours, avec plus de vérité que le peintre?
Si tu dis : — la peinture est une poésie muette par elle-même, et qui ne peut faire parler ce qu’elle représente ; ne vois-tu pas que ton livre se trouve à un pire degré? Car encore qu’il y ait un homme qui parle pour lui, on ne voit rien des choses dont il parle aussi bien exprimé que par la peinture ; et si les scènes sont bien ordonnées avec leurs caractères mentaux, elles seront entendues, comme si elles parlaient.
La peinture est une poésie qui se voit au lieu de se sentir et la poésie est une peinture qui se sent au lieu de se voir. Ce sont deux sortes de poésie, je veux dire deux sortes de peinture, qui ont des modes différents pour arriver à l’intelligence. Donc, si l’une et l’autre peinture, pour arriver au sens commun, passent par le sens le plus noble qui est l’œil et si l’une et l’autre poésie doivent passer par le sens moins noble de l’oreille, nous donnerons la peinture au jugement du sourd-né et la poésie sera jugée par l’aveugle-né ; et si la peinture se trouve figurée avec les mouvements appropriés aux caractères moraux des figures qui agissent dans un sens déterminé, il n’y a pas de doute que le sourd-né entendra l’ouvrage et les intentions de l’auteur; mais l’aveugle-né n’entendra jamais
ce que le poète montre. Lequel fait honneur à la poésie ? Conséquemment en ses nobles parties, l’artiste figure les gestes et la composition des histoires et les sites ornés et convenables avec la transparence de l’eau qui laisse voir les fonds verdoyants de son cours, ses méandres parmi les prés et les grèves, avec les herbes qui s’y mêlent et les poissons frétillants et autres descriptions qui peuvent s’adresser aussi bien à une pierre qu’à un aveugle-né : car il n’a jamais vu rien de ce qui compose la beauté de l’univers : lumière, ombre, couleur, corps, figure, site, horizon, ni proximité, mouvement ou repos qui sont les ornements de la nature.
Le sourd a perdu un sens moins noble, quoiqu’il n’ait plus le langage puisqu’il n’entend plus parler et ne peut plus apprendre aucun langage : mais il entendra bien tout accident, qui aura lieu dans le corps humain, mieux qu’un qui parle et qui entend, et semblablement connaîtra l’œuvre du peintre, en qui elles sont représentées et à qui telles figures sont appropriées. {LU. 18.)
365. — Poésie muette, ou peinture aveugle, l’une et l’autre imitent la nature autant qu’elles peuvent, et par l’une et l’autre se peuvent démontrer beaucoup de coutumes morales, comme fait Apelle dans sa Calomnie.
Mais la peinture, qui sert à l’œil, sens plus noble, trouve une proportion harmonique, comme
lorsque beaucoup de voix diverses ensemble chantent en même temps ; et il en résulte une proportion harmonique, laquelle contente tellement le sens de l’ouïe que les auditeurs restent avec une si vive admiration, comme à demi pâmés.
Bien plus fera la beauté proportionnée d’un visage angélique, en peinture ; de ses proportions résulte une harmonie concertante, qui parle à l’œil au même temps que la musique à l’oreille. Et si telle harmonie de la beauté est montrée à celui qui aime celle qui a servi de modèle, celui-là restera en admiration stupéfaite et joie incomparable et supérieure à celle de tous les autres sens.
De la poésie, — qui s’applique à l’évocation d’une parfaite beauté avec l’énonciation de chacune des parties dont se compose en peinture l’harmonie susdite — il ne résulte pas cette autre grâce qui se fait sentir dans la musique ; chaque voix, pour elle seule, en divers temps qui n’achèvent aucun concert, comme si nous voulions montrer une image, côtés après côtés, toujours recouvrant celle qui d’abord se montre oublieuse de la précédente et ne laisse aucune proportion d’harmonie ; aussi l’œil ne la saisit pas avec sa puissance visuelle en un même temps.
Il arrive, dans la beauté de n’importe quelle chose fictive du poète, que le fait de donner
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ses parties séparément, en des temps successifs, empêche la mémoire d’en percevoir l’harmonie. {LU. 21.)
368. — La peinture immédiatement se manifeste, elle se montre telle que son auteur l’a générée, donnant un tel plaisir au sens supérieur qu’aucune chose créée par la nature ne l’égale. En ce cas, le poète qui montre les mêmes choses au sens commun par la voie de l’ouïe, sens inférieur, ne donne à l’ouïe d’autre plaisir que s’il entendait raconter la chose.
Or, vois quelle différence d’entendre raconter une chose qui donne du plaisir à l’œil, avec longueur de temps ou bien par cette prestesse que nous trouvons dans les choses naturelles. Et encore que les choses des poètes soient lues à un long intervalle de temps, fort souvent elles ne sont pas comprises. Il faut les accompagner de divers commentaires et vraiment les commentateurs comprennent rarement l’esprit du poète ; et il advient encore que les lecteurs ne déchiffrent qu’une faible partie de l’ouvrage, par manque de temps. L’œuvre du peintre se révèle soudaine et entière à ses contemplateurs. {LU. 22.)
367. — La peinture te représente en un instant l’essence même de la vertu visuelle, et par les propres moyens d’où la sensibilité reçoit les objets naturels, et encore dans le même moment où se forme l’harmonieuse pro-
portionnalité des parties qui composent toutes choses; et ainsi elle contente les sens. Mais la poésie rapporte le même fait d’une façon moins digne que l’œil, et porte dans la sensibilité plus confusément la figuration des choses nommées. Ce qui n’arrive pas à l’œil, véritable truchement entrel’objet et la sensibilité, qui confère avec la plus grande vérité les vraies superficies et figures qu’auparavant il s’est représentées, d’où naît la proportion de l’harmonie qui avec un doux concert satisfait le sens, comme si nous faisions la proportion de diverses voix pour le sens de l’ouïe, lequel est moins digne que celui de l’œil, parce que tantôt il naît et il meurt et aussi vite l’un que l’autre. Cela ne peut arriver pour la vision ; si tu représentes une beauté humaine, composée selon la proportion de beaux membres, cette beauté n’est pas si passagère et fugace que dans la musique; elle se laisse voir et considérer longuement et de façon permanente, et ne renaît pas comme fait la musique, dans beaucoup de résonance qui fatigue, mais elle charme et tous les sens sont séduits avec la vue ; on la voudrait posséder et pareille ; tous les sens se lèvent en rivalité avec l’œil. Si pareille est la bouche qu’on voudrait telle en réalité, l’oreille prend plaisir à entendre ses beautés ; le sens du toucher la voudrait pénétrer par tous ses pores, le nez lui-même aspire l’air qu’elle semble continuer à respirer.
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La beauté d’une telle harmonie est détruite en peu d’années par le temps, qui n’atteint pas cette même beauté imitée par le peintre: et ainsi longtemps elle se conserve ; et l’œil, vaquant à son office, prend un tel plaisir de tant de beauté figurée, qu’il n’en aurait pas plus de la beauté vivante.
Le toucher seul n’est pas satisfait, lui qui se fait le meilleur frère dans le même temps, parce qu’il aura eu son intention ; la raison n’empêche pas de considérer la divine beauté. En ce cas, la peinture supplée en grande partie à l’original, ce que ne ferait pas la description du poète qui voudrait s’égaler au peintre, sans avouer que ses paroles, pour énumérer les membres de telle beauté, exigeraient le temps de les séparer l’un de l’autre ; et sans parler des omissions, il isolerait les proportions qu’il ne peut nommer sans une grande prolixité ; et impuissant à dénombrer, il ne peut présenter l’harmonieuse personnalité, faite de ces divines proportions. Dans un même temps où s’enferme la conception d’une beauté peinte, on ne peut produire une beauté décrite. Il pèche contre la nature celui qui veut, au lieu d’user de l’œil, le remplacer par l’oreille. Laissez venir l’office de la musique et ne cherchez pas à remplacer la science de la peinture, vraie initiatrice des naturelles figures de toutes les choses.
Que répond le poète ? Il cède à ces raisons,
mais il prétend l’emporter sur le peintre parce qu’il fait parler et raisonner les hommes avec diverses fictions dans lesquelles il évoque des choses qui n’existent pas ; il poussera les hommes à prendre les armes, il décrira le ciel, les étoiles, la nature et les arts et tout. On réplique à cela qu’aucune de ces choses dont il parle n’appartient à sa profession, mais que s’il veut parler et haranguer, il doit se persuader qu’en cela il sera vaincu par l’orateur. S’il traite d’astrologie, de philosophie, il emprunte son sujet aux astrologues et aux philosophes. La poésie n’a point de domaine qui lui soit propre et n’a d’autre mérite que celui d’un marchand qui assemble des marchandises fabriquées par divers artisans.
Quand le poète cesse de figurer avec les paroles ce qui dans la nature est un fait, il n’égale pas le peintre; abandonnant cette figuration, il décrit la parole ornée et persuasive du personnage qu’il veut faire parler et qu’il fait orateur, et non plus poète, ou peintre.
Parle-t-il du ciel, il devient astronome ; philosophe et théologien s’il traite des choses de la nature et de Dieu. Mais, s’il retourne à la figuration des objets et se fait l’émule du peintre, il ne satisfera pas l’œil avec des mots.
La divinité de la science de la peinture considère les œuvres humaines comme divines, toutes celles qui sont limitées dans leur surface.
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Par les lignes qui limitent les corps, elle commande au sculpteur Iaperfection de ses statues. Avec son principe, le dessin, elle enseigne à l’architecte à faire son édifice agréable à l’œil, à ceux qui font divers vases, aux orfèvres, aux tisserands, aux fabricants de poulie (?), elle trouve les caractères qui expriment les plus divers langages. On lui doit les signes arithmétiques; elle a enseigné la figuration de la géométrie, elle enseigne aussi les perspectives aux astrologues et autres inventeurs de machines et ingénieurs. (R. 652 et 167.)
368. — Le poète dit que sa science est invention et mesure qui forment simplement le corps de la poésie : invention de matière et mesure dans les vers, qui révèlent ensuite toutes les sciences. Le peintre réplique qu’il envisage le même objet dans la science de la peinture, savoir invention et mesure : invention de la matière qu’il doit former et mesure des choses représentées, sans quoi elles ne seraient pas proportionnées.
Mais la peinture ne se revêt pas de ces trois sciences, tandis que la poésie en grande partie se vêt de la peinture, comme l’astrologie basée sur la perspective et qui est la principale partie de la science du peintre; j’entends l’astrologie mathématique.
Le poète dit qu’il décrit une chose pour en représenter une autre pleine d’une belle sen-
tence : le peintre prétend en faire autant à son gré et en cela il est aussi poète. Si le poète prétend élever les hommes à l’amour, ce qui est le principal but de l’aspect de tous les êtres vivants, le peintre a le pouvoir d’en faire autant. Il montre à l’amant la propre effigie de l’objet aimé, qui souvent lui ressemble tellement qu’on la baise et qu’on lui parle : ce qui n’arriverait pas si la même beauté était décrite par l’écrivain ; et il surpasse tellement le génie du poète, qu’il l’induit à aimer, à se passionner pour des peintures qui ne représentent aucune femme vivante.
Si le poète parle au sens par la voie de l’oreille, le peintre s’adresse à l’œil.
Je ne veux pas autre chose, qu’un bon peintre figurant la fureur d’une bataille: que le poète en fasse autant, et qu’ils soient mis en public, côte à côte. On verra si les spectateurs ne s’arrêteront davantage, ce qu’ils considéreront le plus, où ira leur louange et ce qui les satisfera? Certes, la peinture paraîtra plus utile et plus belle, et plaira davantage. Inscris quelque part le nom de Dieu et place en confrontation sa figure, tu verras où ira la vénération !
Si la peinture embrasse, en soi, toutes les formes de la nature, il ne vous reste rien sinon les noms, qui sont universels comme les formes* Si vous avez les effets de la démonstration, nous avons la démonstration des effets.
Prenez un poète, qui décrive la beauté d’une
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dame à son amoureux, prenez un peintre qui représente la même dame, vous verrez où la nature tournera le juge amoureux.
Certes, cette épreuve devrait être laissée à la sentence de l’expérience. Vous avez mis la peinture parmi les arts mécaniques ; certes, si les peintres avaient su louer, avec des commentaires, leur œuvre, comme vous le faites, je doute que vous leur infligiez une si basse catégorie ?
Pourquoi l’appelez-vous mécanique, parce qu’elle est manuelle, parce que les mains exécutent ce que la fantaisie conçoit. Vous, poètes aussi, vous dessinez avec la plume, manuellement, ce qui vous passe par l’esprit.
Et si vous dites mécanique parce que cela se fait à prix d’argent, qui tombe dans cette erreur plus que vous, si cela peut s’appeler une erreur ? Si vous lisez pour les écoles, n’allez-vous pas à qui vous paye le mieux ? Faites-vous aucun ouvrage, sans quelque bénéfice ? Bien que je ne réponde pas à cette opinion, car tout travail attend un salaire, un poète pourra dire : — Je ferai une fiction qui signifiera de grandes choses. Ainsi fera le peintre, comme Apelle fit la Calomnie. ( ASH . I. 13, a.)
369. — Tu dis, ô peintre, que ton art est adoré : ne t’attribue pas telle vertu, c’est la chose que ta peinture représente qu’on vénère.
Le peintre répond : O poète qui te fais imitateur, car tu ne représentes pas les choses avec
tes paroles mais les lettres : elles contiennent des paroles et ce sont elles qu’on adore.
La nature a plus favorisé le peintre que le poète et à juste titre, les œuvres ainsi favorisées doivent être plus honorées que celles qui ne le sont pas.
Donc, je louerai celui qui avec des paroles satisfait l’ouïe, et celui qui avec la peinture satisfait et contente l’œil ; mais moins cependant celui dont les paroles accidentelles témoignent d’un moindre auteur que l’œuvre de nature dont le peintre est l’imitateur.
La susdite nature est bornée dans la superficie des figures. (R. 652 et 167.)
370. — Enfin pour conclure, la poésie est au suprême degré de compréhension pour les aveugles et la peinture tient la même place pour les sourds. Nous dirons que la peinture l’emporte sur la poésie, d’autant qu’elle s’adresse à un sens meilleur et plus noble, d’une noblesse triplement prouvée par la noblesse des trois autres sens : car celui qui serait à même de choisir accepterait plutôt de perdre l’ouïe, l’odorat et le tact, que le sens de la vue.
Qui perd la vue perd la perception de la beauté de l’univers et reste semblable à un qui serait enfermé vivant dans un sépulcre où il aurait encore mouvement et vie.
Ne vois-tu que l’œil embrasse la beauté universelle? Il est chef de l’astrologie, généra-
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teur de la cosmographie; tous les arts humains il les conduit et les corrige ; il meut l’homme aux diverses parties du monde ; c’est le prince des mathématiques ; ses sciences sont certaines ; il a mesuré la hauteur et la grandeur des étoiles, il a découvert les éléments et leurs positions; il a même fait prédire les choses futures d’après le cours des astres. Il a engendré l’architecture, la perspective et la divine peinture.
O Superexcellence de toutes les choses créées par Dieu, comment te louer, comment exprimer ta noblesse? Quelle race, quelle langue sauraient décrire ta véritable opération, fenêtre du corps humain par où l’âme contemple et jouit de la beauté du monde, et ainsi se console de sa prison corporelle, qui sans cette beauté serait un tourment; par elle, l’industrie des mortels a découvert le feu, par la vertu visuelle, qui d’abord perça les ténèbres.
Elle a orné la nature elle-même avec l’agriculture et les jardins de plaisance.
Mais, à quoi bon m’astreindre à un si haut et si long discours ? Y a-t-il une seule chose qui ne vienne de l’œil ? Il meut les hommes d’Orient en Occident, il a inventé la navigation, et en cela il a surpassé la nature dont les sciences naturelles sont limitées.
L’œuvre que l’œil commande aux mains est infinie, comme le montre le peintre par l’inven-
tion d’innumérables formes d’animaux, d’her bes, de plantes et de sites. (LU. 28 .)