‹ Textes choisisChapitre 81 sur 100 · TRAITS · texte numérisé non relu

TRAITS

D’un Frère à un marchand.

704. — Les frères mineurs ont coutume, à certains temps, en leur carême, de ne pas manger de viande dans leur couvent ; mais en voyage, comme ils vivent d’aumônes, ils ont licence de manger ce qui est mis devant eux.

Donc, en un de ces voyages, un couple de frères tombant dans une auberge, en compagnie d’un certain marchand, et étant à la même table, on apporte, vu la pauvreté de l’auberge, rien autre qu’un poulet cuit.

Voyant que c’était peu pour lui, le marchand se tourne vers les frères et leur dit : — Si je m’en souviens bien, à pareil jour, vous ne mangez d’aucune espèce de chair dans vos couvents.

A ces mots les frères furent contraints, par leur règle, sans aucun détour, d’avouer que c’était la vérité; alors le marchand satisfait son désir; et ainsi mangea ce poulet, et les frères firent le meilleur air qu’ils purent.

Ensuite, aprèstel dîner, les commensaux partirent tous trois de compagnie. A un moment du voyage, on rencontre un fleuve de bonne largeur et profondeur; tous trois étaient à pied, les frères par pauvreté et le marchand par avarice. Il fallut pour la commodité de la compagnie qu’un des frères s’étant déchaussé passât sur ses épaules le marchand ; donc le frère donne à garder ses sandales et se charge de l’homme.

11 arriva que le frère se trouvant au milieu du fleuve, se souvient tout à coup de sa règle et s’arrêtant à la façon de saint Christophe, et tournant la tête vers celui qu’il portait, lui dit:

— Dis-moi un peu, as-tu de l’argent sur toi ?

— Bien sùr, répond l’autre, comment pouvezvous croire que moi, marchand, j’aille sans argent ? — Ohime ! dit le frère, notre règle défend que nous puissions porter de l’argent sur nous. — Et soudain le jette à l’eau.

Cela apprit au marchand que l’injure qu’il avait faite était vengée, avec un rire agréable, et pacifiquement: et moitié rougissant de honte il supporta la représaille. ( G . A. 147, p.)

D’un peintre à un prêtre.

705. — Un prêtre passait, dans sa paroisse, le samedi saint, donnant, selon l’usage, l’eau bénite dans les maisons ; il entre dans l’atelier d’un peintre où il asperge d’eau quelques peintures.

Ce peintre se tournant vers lui, courroucé, dit :

DE LÉONARD DE VINCI

— Pourquoi faites-vous cette aspersion à mes peintures? — Alors le prêtre dit que c’est chose coutumière, qu’il était de son devoir de faire ainsi, qu’il faisait bien et que qui fait bien doit attendre bien et meilleur; que c’est chose promise de Dieu et que pour un bien qui se faisait en terre, on aurait au ciel le cent du cent.

Alors le peintre attend que le prêtre sorte et se met à la fenêtre et lui jetant un grand seau d’eau, il dit : — Voilà qui te vient d’en haut pour ton « du cent un cent », comme tu disais qu’il arriverait du bien que tu m’as fait, avec ton eau sainte qui m’a gâté à moitié mes peintures. (C. A. 117, r.)

Bon mot d’un artisan à un seigneur.

706. — Un artisan allant voir un seigneur, sans autre dessein que de le voir, le seigneur lui demande pourquoi il vient.

L’autre dit qu’il venait pour avoir le plaisir qu’il ne pouvait pas se donner ; parce qu’il voit volontiers des hommes plus puissants que lui, comme font les gens du peuple, tandis que le seigneur ne pouvait voir des hommes moins importants que lui et ainsi les seigneurs manquaient de ce plaisir. (B. 1283.)

Riposte d'un peintre.

707. — On demanda à un peintre pourquoi lui qui faisait des figures si belles qui ne vivaient pas, il avait fait des enfants si laids. Le peintre répondit que la peinture se faisait de jour et les enfants de nuit. (R. 1283.)

Facétie à un vantard.

708. — Quelqu’un discutant et se vantant de savoir faire beaucoup de beaux jeux variés, un de ceux qui étaient présents dit: — Je sais faire un jeu, il consiste à faire tirer les bras à qui me plaît. — Le vantard se trouvant sans bras : — Que non, dit-il, tu ne me les feras pas tirer. Je parie une paire de bas. — Celui qui avait parlé de ce jeu accepte le défi, s’approche, puis prend les bas et les enroule au visage du metteur de bas et prend le gage. {C. A. 75, v.)

Réplique à un bon mot.

709. — Quelqu’un dit à son camarade: — Tu as tous les yeux changés en étrange couleur. L’autre lui répond après un instant: — Mais tu n’y peux rien changer. — Et depuis quand cela t’est-il advenu? Et l’autre: — Toutes les fois que mes yeux rencontrent ton visage étrange, par la violence du déplaisir éprouvé, ils pâlissent et se teintent de couleur étrange. ( C.A . 75, v.)

Idem.

710. — L’un dit à l’autre : — Tu as les yeux tout changés en étrange couleur, et l’autre répond : — C’est parce que mes yeux voient ton étrange visage. ( C . A. 75, v.)

Bon mot.

711. — Quelqu’un disait qu’en son pays naissaient les plus étranges choses du monde. L’autre répond: — Toi qui es là, tu confirmes la vérité de ton assertion par l’étrangeté de ta stupide présence. ( Ç . A. 75, p.)

Un ami à un médisant.

712. — Quelqu’un cessa de fréquenter son ami parce que souvent celui-là disait du mal de ses amis. Celui qui avait été quitté ainsi, un jour, se plaignant et se désolant, pria son ancien camarade de lui dire la raison qui l’avait fait démentir une telle amitié. L’autre lui répondit: « Je ne veux plus te fréquenter parce que je te veux du bien ; et je ne veux pas que tu dises aux autres du mal de moi qui suis ton ami et que les autres aient de toi une impression aussi triste que la mienne, quand tu leur dis du mal de moi, ton ami. Or, ne nous fréquentant plus, on croira que nous sommes devenus ennemis, et en ce cas, tu pourras dire du mal de moi selon ton habitude, tu ne seras pas aussi blâmé quesinous étions intimes. ( C . A. 300, v.)

Dit par un dormeur.

713. — Il fut dit à quelqu’un qui sortait du lit, alors que le soleil était déjà levé, et il répondit: — Si j’avais à faire un si grand voyage et à le faire comme lui, je serais déjà levé et prêt; mais ayant si peu de chemin à faire, je ne veux pas me lever encore. ( R . 1292.)

Réplique à un bon mot.

714. — Quelqu’un voit une grande épée auprès d’un autre et dit: — O pauvret, il y a longtemps

que je t’ai vu lié à cette arme : pourquoi ne te délies-tu pas, ayant les mains en liberté et pouvant le faire. — A quoi l’autre lui répond : — Ce n’est pas ton affaire et c’est mon habitude. — Celui-ci se sentant piqué réplique :

— Je te sais si ignorant de tout au monde que je pensais que la moindre chose divulguée te paraîtrait neuve.

Belle réponse à un Pythagoricien.

713. — Quelqu’un voulant prouver, avec l’autorité de Pythagore, qu’un autre visage lui avait été donné au monde, et l’autre ne lui laissant pas finir son raisonnement : alors celui ci

DE LÉONARD DE VINCI

dit à celui-là : « A telle enseigne que je me souviens que tu fus meunier. » Alors, l’autre se sentant mordre par cette parole lui confirme que cela est vrai, parce qu’il se souvenait que celui-là avait été l’âne, qui lui portait la farine. (M. 58. r.)

Dit d’un infirme.

716. — Un infirme se trouvant à l’article de la mort, ayant entendu battre la porte, demanda à un de ses serviteurs qui frappait à l’entrée, et ce serviteur répondit que c’était une qui s’appelait madame Bonne. Alors l’infirme étend les bras rendant grâces à Dieu, à haute voix, puis il dit à ses serviteurs de laisser venir cette dame aussitôt, pour qu’il vît une femme bonne avant de mourir, car en sa vie il n’en vit jamais aucune. (R. 1290.)

Bon mot dit par un jeune à un vieux.

717. — Un vieux méprisant un jeune en public, montrant audacieusement qu’il ne le craignait pas, le jeune répond « que son grand âge lui faisait meilleur bouclier que la langue et la force ». (T. 8. r.)

Réplique.

718. — Quelqu’un voyant femme prête à tenir bouclier en joute, regarda la targe et s’écria en voyant sa lance : Hélas, c’est là trop petit ouvrier pour si grande boutique.

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