Au même
M’étant plusieurs fois réjoui avec toi, dans mes lettres, de ta fortune prospère, à présent.
comme ami, je te contristerai avec moi du misérable état où je me trouve, par l’effet des mortels jours passés en telles alarmes: tremblement, péril et maux, parmi ces misérables paysans, qui portaient envie aux morts : et certes, je ne crois pas que les éléments, lorsque par leur séparation ils sortirent du chaos, aient réuni leurs forces et leur violence à faire tant de mal aux hommes que ce que nous avons vu et constaté maintenant ; de sorte que je ne peux imaginer quelle chose peut surpasser le cataclysme que nous avons éprouvé, en l’espace de dix heures de temps (1).
Assaillis et frappés par la fureur et la violence des vents auxquels s’ajoutaient les débris des grands monts de neige (avalanches) qui remplirent toutes les vallées et ébranlèrent une grande partie de notre cité. Non contente de cela, la tempête, avec un bruque déluge d’eau, submergea toute la partie basse de la ville ; en outre, une pluie soudaine et un calamiteux ouragan d’eau, de sable, de fange et de pierres et arrachant avec leurs racines de jeunes plantes et des touffes de diverses végétations : tout cela, ! parcourant l’air, tombait sur nous ; et enfin un incendie dont le feu semblait attisé non par le vent, mais par dix mille démons qui le
1. Rapprocher cette description de la longue dissertation sur le déluge et de la minutieuse ordonnance d’une composition ayant le déluge également pour sujet.
DE LÉONARD DE VINCI
poussaient, a ruiné et dévasté tout ce pays, et à cette heure il n’est pas éteint.
Et bien peu nombreux que nous sommes restés, nous étions immobiles par une stupeur et une crainte telles qu’à peine si nous avions le courage de nous parler l’un à l’autre comme des sots.
Ayant abandonné tout notre soin, nous nous tenions ensemble réunis dans une église en ruines, hommes et femmes, petits et grands, comme un troupeau de brebis.
Les voisins par pitié nous ont secourus de leurs provisions, eux qui étaient auparavant nos ennemis ; et sans leurs vivres nous serions tous morts de faim.
Vois donc *en quel état nous nous trouvons ! Et tous ces maux ne sont rien, en comparaison de ceux qui nous sont promis, à brève échéance.
En qualité d’ami, je ne te contristerai de mon mal, comme déjà, par lettre, je t’ai montré avec preuves que je me réjouissais de ton bien (1). (C. A. 211, v.)