LES DESSINS DE LEONARD
Nous devons autant à la photographie qu’à l’imprimerie, quand elle reproduit et multiplie les chefsd’œuvre : nous lui devons davantage même, car on copie un manuscrit et non pas un dessin.
L’œuvre d’art est unique, et malheureusement périssable.
L’objectif la multiplie et la sauve de l’oubli. Ainsi, suivant la belle phrase de Paul de Saint-Victor :
« Chaque dessin de Raphaël a acquis désormais la publicité d’une page de Virgile ; toute pensée de Michel-Ange est vulgarisée comme un vers de Dante; une obole paye tel croquis de Léonard de Vinci que tout l’or du monde n’aurait pu tirer de sa vitrine ou de son carton. »
Depuis le temps où écrivait l’auteur des Deux Masques, les véritables humanistes ont leur pinacothèque comme leur bibliothèque, c’est-à-dire les
DE LÉONARD DE VINCI
photographies des chefs-d’œuvre à côté des éditions ; le fac-similé désormais prend place parmi les livres.
On commença à graver les dessins : mais la gravure est un art qui, comme tous les arts, ne vit que d’interprétation, et transpose ce qu’elle imite : l’eau forte avec ses jeux de coloration n’arrive pas à plus de fidélité que le méthodique burin. Il y a beaucoup d’admirables estampes, aucune reproduction valable ne sortit oncques de la presse à bras, mais une œuvre d’après une autre. C’est grâce à la photographie que nous avons sur notre table les quatorze manuscrits de l’Institut et le Codex Atlantico complets, conformes aux originaux avec même le ton jaune du papier, la tache et la cassure.
Les manuscrits de Léonard de Vinci ne contiennent pas seulement ses découvertes et ses pensées; les cinq mille pages sont mêlées de plusieurs milliers de dessins et croquis tous curieux, la plupart fort beaux et parfois sublimes. Un volume ne suffirait pas à décrire ce pandémonium où les anges et les sorciers, les machines et les architectures, les canaux et les canons, les fleurs et les anatomies, les hallebardes et les appareils de physique, les caricatures et les visages célestes, l’optique et la balistique, le vol des oiseaux et le mouvement de l’eau, les proportions de l’homme et celles du cheval, la stéréatomie et l’hydraulique, se mêlent dans un mouvement vertigineux de kaléidoscope. Le rêve se superpose à l’expérience et l’épure à l’arabesque. Ici des fleurs plus précises que celles d’un Dürer, là un dessin anatomique meilleur qu’aucun des manuels. Même en donnant un schéma mécanique, même
dans le croquis d’usine, Léonard se révèle, et sa ligne appliquée à la plus basse contingence ne cesse pas d’être esthétique. L’artiste est toujours derrière l’ingénieur et il arrive qu'on tombe en extase devant une bombarde, pour sa proportion.
Il faut plus de culture pour se plaire aux dessins qu’aux tableaux : on en a la preuve par les prix d’autrefois et de maintenant. Dans aucune vente un dessin n’a atteint le prix d'un tableau du même maître, que souvent il surpassait.
On considère le plus souvent les dessins en éléments d’étude, en étapes d’une conception comme les divers états successifs d’une estampe; j’envisage les dessins que je cite comme des œuvres entièrement réalisées, des chefs-d’œuvre complets; admirables pour eux-mêmes, sans aucune relativité à un tableau existant ou perdu.
Léonard, jugé d’après ses seuls dessins, serait encore le maître du visage. Raphaël ordonne aussi bien et même plus aisément ; là se manifeste son vrai génie.
Les Chambres, les 54 pages des Loges, les cartons des tapisseries font du Sanzio le plus parfait des ordonnateurs. Michel-Ange possède la rhétorique lyrique et passionnée du corps à un degré inégalable. Si les Titans avaient dessiné, ils l’auraient fait comme lui, créateur du surhomme plastique, amplificateur sans rival du mouvement organique, Léonard, raphaôlesque dans la Cène , michelangeîesque dans la Bataille cTAncfhiari , se révèle tout à fait et alors sans émule dans la tête humaine : il a vraiment donné des masques au mystère. Nul n’a exprimé l’intelligence comme lui ; et dans nombre de têtes, son gé-
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nie tient tout entier: ce sont ces têtes que je désigne au culte des êtres cultivés : je ne pense pas aux artistes contemporains parce que ce serait les vouer au désespoir. N’est-ce pas déjà leur jouer un tour diabolique que de convier les esthètes à la contemplation de ces têtes de paradis où l’intelligence et le mystère rayonnent à travers des formes d’éternité ?
Chose caractéristique delà bassesse du goût même chez les plus cultivés, les caricatures ont été publiées avant les autres dessins.
Hollar (1645-1650) a gravé celles de la collection Arundel (regravées en 1786, in-4°, 16 planches, 64 têtes).
Caylus(1730) a gravé la collection Mariette sous ce titre Recueil de têtes de caractères et de charges , in-4°. (59 planches). Gerli (1784). Ces recueils n’ont plus d’intérêt maintenant que nous avons les fac-similés.
Il faut bien l'avouer, les caricatures de Léonard ne méritent pas tant d’enthousiasme : elles jouent, la plupart du temps, sur le type juif : et si elles plaisent, c’est qu’il est plus naturel pour la plupart des hommes de se reconnaître dans la laideur qui semble les absoudre, que dans la terrible beauté qui les accuse.
Les dessins de Léonard sont tellement nombreux, et trop d’entre eux encore inédits pour qu’on puisse songer à les cataloguer et à les décrire ; le seul Codex Atlantico en comple 1700 en 339 feuillets.
Pour être utile au lecteur, je ne citerai qu’un choix, parmi ceux que j’estime les plus beaux, mais seulement dans les séries publiées et qu’on peut se procurer, à titre de renseignement pratique; d’abord dans la collection Braun, la plus nombreuse comme
la plus parfaite, ensuite dans la collection Alinari de Florence, dans celle de Montabone à Milan, enfin dans celle de Brogi.