CHAPITRE IV
l'émigration de chateaubriand
Un jour, comme il voyageait en Amérique et retournait à Philadelphie, Chateaubriand, près de Chillicoth, avisa une ferme, pourvue d'un moulin qu'un ruisseau faisait tourner, il y entra, demanda le vivre et le couvert. La fermière l'installa dans une petite chambre dont la croisée était « festonnée de lierre et de cobées à cloches d'iris ». La roue du moulin tournait, moussue et ruisselante; des bergeronnettes et des martins-pécheurs allaient et venaient d'une rive à l'autre. Le jeune voyageur, dans cette grande solitude, rêvait. Il descendit à la chambre de la ferme. Elle n'était éclairée que par le foyer. Il s'assit dans un coin de la cheminée, près d'un écureuil sautillant. Un petit chat monta sur ses genoux. Un journal, par hasard, était là. Le voyageur lut ces mots en grosses lettres : Flight af the King. 11 lut la fuite du roi, son arrestation à Varennes, la réunion des officiers français sous le drapeau des princes.
Une conversion subite s'opéra dans mon esprit. Renaud vit sa faiblesse au miroir de l'honneur dans les jardins d'Armide; sans être le héros du Tasse, la même glace m'olïrit mon image au milieu d'un verger américain (i ).
Armide et Renaud, en telle conjoncture!...
Chateaubriand quitta l'Amérique le 10 décembre, fut au Havre moins d'un mois après et ne partit pour l'armée des princes qu'au mois de juillet suivant, six mois après son retour. Il trouva, dans l'intervalle, le temps d'aller en Bre-
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lagne, de se marier, d'oublier son mariage et sa femme, enfin de flâner. C'est, après tant de hâte, peu d'empressement. Je suis disposé à croire que Chateaubriand quitta l'Amérique parce qu'il avait assez de ce pays et qu'il ne songea que bien après son retour à émigrer avec les autres.
Au Havre, Chateaubriand, lorsqu'il arriva, n'avait plus le sou. Le cai^i^aine,- à Philadelphie, l'avait pris à crédit Chateaubriand écrivît à son frère et le pria de lui prêter la somme nécessaire au payemeni du passage. Son frère lui répondit qu'il envoyait sa lettre à sa mère; Mme de Chateaubriand paya. Je me demande si, l'une des raisons qui rappelèrent d'Amérique le jeune voyageur, ce ne fut pas le manque d'argent.
Du Havre, Chateaubriand part pour la Bretagne, où il pourra « consulter son oncle de Bedée « sur la question de son émigration prochaine .Sa mère le reçut tendrement (1).
Va-t-ii émigrer bientôt?... Pour rejoindre les princes, il lui faut d'abord de l'argent. Pour s'en procurer, il choisit le moj'en le moins cxpéditif : il se marie. Ce n'est pas le fait d'un jeune homme fort pressé de passer la frontière.
A la fin de mars 1792, il épou.se Mlle de Lavigne. Peu de jours après, il part pour Paris, avec sa femme et ses deux sœurs. Il s'installe au faubourg Saint-Oermain, culde-sac Pérou.
Quoi! Et l'émigration?... A Paris, son idée est de revoir, qui? Les gens de lettres qu'il a connus avant la Révolution, et avec lesquels, au début de la Révolution, il a échangé des propos aigres! Il souhaite aussi d'avoir, sur l'émigration, l'opinion de Malesherbes. Que de gens consulte ce jeune homme,quia brusquement quitté l'Amérique pour rejoindre l'armée des princes!,.. On dirait qu'il n'a qu'un désir, c'est d'être, par de bons arguments, détourné de son projet migratoire. Malesherbes l'engage à émigrer.
Alors, il n'a plus qu'à partir?,.. Il va au Palais Royal e^ de dix mille francs qu'il a empruntés à un notaire, il perd
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