L'ÉMIGRATION DE CHATEAUBRIAND
au jeu huit mille cinq cents francs. Il oublie, dans un fiacre, les quinze cents francs qui lui restent « et avec lesquels il I allait s'acheminer vers l'exil » ; puis, ses quinze cents francs, il les retrouve.
C'était le !6 juin 17Q2. Le 19, il est, de son propre aveu, à visiter, dans la vallée de Montmorency, l'Ermitage de J.-J. Rousseau. Le souvenir de Mme d'Épinay et de toute cette société " factice et dépravée » ne lui plaît pas beaucoup; mais il a voulu dire adieu à la solitude d'un homme « doué d'un talent dont les accents remuaient sa jeunesse «. Le 20 juin, il était encore à l'Ermitage.
Quand parti ra-t- i 1 ?... Eh bien, il partit le 15 juillet, six mois après que, « fidèle à ses instincts », disent les Mémoires, il avait quitté l'Amérique « pour offrir son épée à Louis XVI s.
11 me semble que, depuis son départ de Combourg jusqu'à son départ pour l'émigration (et même au delà peutêtre), Chateaubriand fut un jeune homme de lête chimérique, de cœur très ardent, qui, partagé entre ses désirs de gloire et sa mélancolie înaclive, ne sut pas trop ce qu'il ferait dans la vie et, en somme, ne fit pas grand 'chose.
Quand il fut à Coblentz, l'armée des princes n'y était plus. A Trêves, on fit, pour l'agréer, mille difficultés : il arrivait trop tard, on n'avait plus besoin de lui. Et il avoue qu'il fut sur le point de rebrousser chemin.
Il s'engagea dans la septième compagnie bretonne et fit la campagne de Thionville. Là, il fut blessé, atteint de la petite vérole et laissé pour mort. Les fourgons du prince de Ligne le recueillirent et le transportèrent à Namur. Il se rendit à Bruxelles. Puis, à Ostende, il prit une barque pontée qui le mena mourant à Guernesey. De là, il passa, quelque temps après, à Jersey, où il retrouva son oncle de Bedée. Au bout de quatre mois, à peu près guéri, il s'établit à Londres. Nous ne voyons pas trop que, durant ces divers voyages, il se soit aucunement soucié de Mme de Chateaubriand, sa femme.
Sur l'état d'esprit où tut, à Londres, ce jeune émigré qu'avait déçu l'émigration, que tourmentaitent la pauvreté.
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gS CHATEAUBRIAND. — CHAP, IV
souvent la faim, il y a un chapitre de VEssai, « Aux infortunés » (1). Nous l'y trouvons très orgueilleux et qui recourt à un redoublement d'orgueil afin de se prémunir contre les innombrables petites douleurs de la vanité. Il plaît ainsi, résolu à bien résister contre l'abjection de ses hasards. Le petit garçon que nous avons vu, sur la grève de Saint-Malo, si extrêmement susceptible, déjà humilié d'avoir moins d'argent que les autres gaminS, si prompt à échanger des coups avec eux, par simple point d'honneur, devait se développer ainsi. En outre, il lisait l'antiquité; sa morale est alors plus stoïcienne que chrétienne.
A la suite de sa blessure, à la suite de ta petite vérole, de tous les malheurs, de toutes les tristesses et de toutes les privations, peu de jours après son arrivée à Londres, il tomba malade. Les médecins crurent qu'il avait la poitrine prise et le condamnèrent à ne pas faire de vieux os. Il se crut perdu. Et il y a vraiment du désespoir dans le chapitre des « Infortunés ^. L'auteur de ces pagL'S a des finesses de pensée qui ne sont pas d'un homme bien portant; il a des abnégations manifestes. Et il épilogue avec délicatesse, avec une sorte d'art funèbre, comme qui n'a plus l'espérance d'agir. Le séjour qu'il fit à Londres paraît bien avoir été atrocement pénible. Entre d'autres douleurs, physiques et morales, il apprenait un jour la mort de M. de Malesherbes; celle de sa fille, la présidente de Rosambo; celle de sa petite-fille, la comtesse de Chateaubriand; celle de son petitgendre, le comte de Chateaubriand, frère de l'émigré. La mère de l'émigré était jetée en prison; sa femme aussi, et Lucile. On les suspectait, à cause de son émigration. Et il était là-bas; les nouvelles lui arrivaient, de temps à autre, toutes sinistres, les unes après les autres.
l'émigration de chateaubriand
Les Mémoires n'ont pas tout dit sur le séjour qtie Chateaubriand fit en Angleterre, de 1793 à 1800.
Il était arrivé à Londres avec trente louis pour toute fortune. Pendant les sept années de son séjour, tl perdit presque tout contact avec la France. Il avait, par fierté, refusé le schilling quotidien que le gouvernement anglais accordai! aux émigrés. Il faillit, une fois, mourir de faim. S'il ne mourut pas, comment vécut-ii et d'où tira-t-il ses ressources?
Ses compagnons d'exil, pour la plupart, s'improvisaient marctiands de quelque chose et, par exemple, de charbon; ils fabriquaient des chapeaux de paille, enseignaient le français.; René, dans les Mémoues, nous est présenté comme trop fier pour descendre à de telles besognes, il n'admettait, pour lui, que deux instruments de travail, son épée et sa plume. Or, il n'avait, pour le moment, rien à faire de son épée. Quant à sa plume, il l'employa pour des traductions de l'anglais et du latin.
Les traductions n'allèrent pas longtemps. Et Ctiateaubriand partit pour Beccles, où le parson l'emploierait, disent les Mémoires, à déchiffrer des manuscrits français du dix-septième siècle; on le présentait comme « un savant de premier ordre ».
Où Chateaubriand serait-il devenu un savant de premier ordre? Où aurait-il appris la paléographie? Ce n'est ni à Saint-Malo, ni à Combourg, ni à Cambrai parmi les militaires, ni à Paris parmi les gens de lettres, ni en Amérique parmi les sauvages, ni à l'armée des princes. Il a cette manie, de préfendre tout savoir, sans étude et comme par la grâce du génie. Il s'amuse à multiplier son personnage : nous l'avons vu explorateur, géographe, naturaliste, - tout cela en imagination; - fout cela ne lui suffit pas et il s'attife en archiviste-paléographe.
Ce que fit à Beccles Chateaubriand, iVl. Le Braz l'a
trouvé (1). Il donna des leçons de français, à Beccles et puis à Bungay.
11 raconte, dans les Mémoires, que les femmes, en Angleterre, étaient «. charmées de rencontrer un Français pour parier français »... Des élèves!... Des élèves, mesdames et mesdemoiselles Bedingfield! Une élève aussi, Charlotte, « douce lueur du passé, rose pâle du crépuscule qui borde la nuit -. ! L'histoire d'amour qu'il a racontée, le presbytère de Bungay, les Ives, causeries d'Amérique et de voyages avec le|père, de poésie avec la fille, lectures animées d'amour, Tasse et Dante, les fronts approchés, les yeux sur les mêmes lignes du livre : Chateaubriand, pour un cachet convenu, donnait des leçons à Charlotte. S'il l'aima, c'était en surplus.
A Beccles, te souvenir de Chateaubriand dure encore. Les gens de Beccles racontent que l'éminenl Français ne faisait pas sa classe dans les bâtiments de l'école : il avait loué, de l'autre côté de la rue, une vieille maison qui existe encore et où ses élèves venaient.
11 avait pris le nom de <! M. de Combourg », Mais, bientôt, on sut qu'il était M. de Chateaubriand. Le nom devint, dans le baragouin des écoliers, quelque chose comme . Shatterbrain. Cela veut dire « cerveau fêlé ;>. Le frenck ' ftocAe/- reçut donc le sobriquet de Monsieur Shatterbrain, que M. Le Braz traduit par ' Monsieur de la tête à l'envers ».
On dit aussi, à Beccles, que Chateaubriand n'était pas un bon cavalier, qu'il savait mal l'anglais et qu'un jour on le vit cramponné au cou d'un cheval de louage qui s'emballait; et il criait, en anglais, quelque chose qui signifiait, involontairement, le refus de tout secours.
A l'époque même ojj Chateaubriand donnait des leçons de français à des dames, à de petites jeunes filles, à des bambins et à des bonshommes, il travaillait à XEssai sur les révolutions, où on lit :
Nous supportons l'adversité, non d'après tel ou tel principe, mais selon notre éducation, nos goûts, notre caractère, et sui^
(i) Anatole La Braz, Au payi à'nil de Chaltaubriand. Paris, 1909.
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L'ÉMIGRATION DE CHATEAUBRIAND loi
tout notre génie Celui-ci s'il peut g'^ner passablement sa vie par une up-jt on quei onque s aper e a à pe ne qti 1 a ciianee de ond t n tand S que el là d un o d e supé e r regarde a omme le plus grand des maux de se vo r obi gé de renon er aux fa ultés 1e son âme de fa re sa con pagn e de manœ v es do t les dees sont onfnées autour du bloc qu ils se ent ou de passer ses ours da s 1 âge de la ra s n et de la pensée à fa re répéter des n ots tup des aux e fants de son vo s n (1)
Faire répéter des mots stupides aux enfants de son voisin, c'est, en termes malveillants, être professeur.
Un pareil homme aimera mieux mourir de faim que de se procurer à un tel prix les besoins de la vie.
Diable! Cela veut dire que, plutôt que de s'établir professeur, un émigré de génie aimerait mieux mourir de faim. Chateaubriand, qui était émigré, qui avait du génie et qui le savait, aima mieux ne pas mourir de faim. Je l'approuve.
Pourtant, il insiste, dans V£ssai sur les révolutions. Il . insiste; et il s'indigne contre Denys le Tyran qui, chassé de Syracuse, accepta, « pour ne pas mourir de faim >, de <• donner des leçons de grammaire dans les faubourgs » de Corinthe, aux '- enfants du petit peuple ». N'avait-il point à sa porte, demande Chateaubriand, « le droguiste ou le marchand de poignards » et, pour acheter une vaillante drogue ou une arme efficace, n'avait-il pas <■ quelques mines » en réserve?...
Si sévère pour Denys le Tyran, Chateaubriand fut indulgent pour lui-même. Il ne fit point de folies.
Seulement, après avoir posé en principe que le génie ne donne pas de leçons dans les écoles, il fallait que Chateaubriand se tirât de la difficulté où le mettait sa doctrine.. C'est pour cela que, dans les Mémoires, il invente toute
(l) Essai, t. [[, p. 7;.
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loa CHATEAUBRIAND. — CHAP. III
une histoire : il serait venu à Beccles, en érudit, pour déchiffrer et pour traduire des manuscrits français de !a collection Camden. documents relatifs au comté de Suffolk (1).
(i) Mémoires, 1, !1, p. lij.
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