‹ Textes choisis et commentésChapitre 22 sur 32 · LES LABOUREURS · texte numérisé non relu

LES LABOUREURS

Il y a des justes dont la conscience est si tranquille, qu'on ne peut approcher d'eux sans participer ft la paix qui s'exhale, pour ainsi dire, de k'urcœur et de leurs discours. A mesure que le Solitaire parlait. îe sentais les passions s'apaiser dans mon sein, et l'orage métne du ciel semblait s'éloigner à sa voix. Les nuages furent bientôt assez dispersés pour nous permettre de quitternotre retraite. Nous sortîmes de la forêt et nous com-

igti/cdayGoOglc

= ATALA --= -.■■■.:.'. .-- iTj

mençâmes h gravir le revers d'une haute montag^ie- Le chien marchait devant nous en portant au bout d'un bâton la lanterne éteinte. Je tenais la main d'Atala, et nous suivions le missionnaire. Il se détournait souvent pour nous regarder, contemplant avec pitié nos malheure et notre jeunesse. Un livre était suspendu à son cou ; il s'appuyait sur un bâton blanc. Sa taille était élevée, sa figure pâle et maigre, sa physionomie simple et sincère. Il n'avait pas les traits morts et effacés de l'homme né sans passions ; on voyait que ses jours avaient été mauvais, et les rides de son front montraient les belles cicatrices des passions guéries par la vertu et par l'amour de Dieu et des hommes. Quand il nous parlait debout et immobile, sa longue barbe, ses veux modestement baissés, le son affectueux de sa voix, tout en lui avait quelque chose de calme et de sublime. Ouiconque a vu, comme moi, le père Aubry cheminant seul avec son haton et son bréviaire dans le désert, a une véritable idée du voyageur chrétien sur la terre. ..^

Après une demi-heure d'une marche dangereuse par les sentiers de la montagne, nous arrivâmes à la grotte du missionnaire. Nous y entrâmes à travers les lierres et les RÎraumonts humides, que la pluie avait abattus des rochers. 11 n'y avait dans ce lieu qu'une natte de feuilles de papaya, une calebasse pour puiser de l'eau, quelques vases de bois, une bêche, un serpent familier, et, sur une pierre qui servait de table, un crucifix et le livre des Chrétiens.

L'homme des anciens jours se hâta d'allumer du feu avec des lianes sèches ; il brisa du maïs entre deux pierres, et en ayant fait un gâteau, il le mit cuire sous la cendre. Quand ce gâteau eut pris-au feu une belle couleur dorée, il nous le servit tout brûlant, avec de la crème de noix dans un vase d'érable. ,

Le soir ayant ramené la sérénité, le serviteur du Grand Esprit nous proposa d'aller nous asseoir à l'entrée de la grotte. Nous le suivîmes dans ce lieu, qui commandait une vue immense. Les restes de l'orî^e étaient jetés en désordre vers l'orient : les feux de l'incendie allumé dans les forêts .par la foudre brillaient encore dans le lointain r au pied de la montagne, un bois de pins tout entier était renversé dans la vase, et le fleuve roulait pêle-mêle les ai^iles détrempées, les troncs des arbres, les corps des animaux et les poissons morts, dont on voyait le ventre attenté flotter à la surface des eaux.

Ce fut au milieu de cette scène qu'Atala raconta notre histoire au vieux Génie de la montagne. Son cœur parut touché,

nigti/cdavGoOglc

I7S ^ r CHATEAUBRIAND. — CHAP. VI ^^^~=

et des larmes tombèrent sur sa barbe : ' Mon enfant, dit-il à Atala, il faut offrir vos souffrances à Dieu, pour la gloire de qui vous avez déjà fait tant de choses ; il vous rendra le repos. Voyez fumer ces forêts, sécher ces torrents, se dissiper ces nuages; croyez-vous que celui qui peut calmer une pareille tempête ne pourra pas apaiser les troubles du cœur de l'homme? Si vous n'avez pas de meilleure retraite, ma chère fille, je vous offre une place au milieu du troupeau que j'ai eu le bonfieur d'appeler à Jésus-Christ. J'instruirai Cliactas, et je vous le donnerai pour époux quand il sera digne de l'être. »

A ces mots, je tombai au.ï genoux du Solitaire, en versant des pleurs de joie; mais Atala devint pâle comme la mort. Le vieillard me releva avec bénignité, et je m'aperçus alors qu'il avait les deux mains mutilées. Atala comprit sur-le-champ ses malheurs. » Les barbares I » s'écria-t-elle.

• Ma fille, reprit le père avec un doux sourire, qu'est-ce que cela auprès de ce qu'a enduré mon divin Maître? Si les Indiens idolâtres m'ont affligé, ce sont de pauvres aveugles que Dieu éclairera un jour. Je les chéris même davantage, en proportion des maux qu'ils m'ont faits. Je n'ai pu rester dans ma patrie, où j'étais retourné, et où une illustre reine m'a fait l'honneur de vouloir contempler ces faibles marques de mon apostolat. Et quelle récompense plus glorieuse pouvais-je recevoir de mes travaux, que d'avoir obtenu du chef de notre religion la permission de célébrer le divin sacrifice avec ces mains mutilées? Il ne me restait plus, après un tel honneur, qu'à tâcher de m'en rendre digne; je suis revenu au nouveau monde consumer le reste de ma vie au service de mon Dieu. 11 y a bientôt trente ans que j'habite cette solitude, et il y en aura demain vingt-deux que j'ai pris possession de ce rocher. Quand j'arrivai dans ces lieux, je n'y trouvai que des familles vagabondes, dont les mceurs étaient féroces et la vie fort misérable. Je leur ai fait entendre la parole de pai.ï, et leurs mœurs se sont graduellement adoucies. Ils vivent maintenant rassemblés au bas de cette montagne. J'ai tâché, en leur enseignant, les voies du salut, de leur apprendre les premiers arts de la vie, mais sans les porter trop loin, et en retenant ces honnêtes gens dans cette simplicité qui fait le bonheur. Pour moi, craignant de les gêner par ma présence, je me suis retiré sous cette grotte, où ils viennent me consulter. C'est ici que, loin des hommes, j'admire Dieu dans la grandeur de ces solitudes, et que je me prépare à la mort, que m'annoncenf me.s vit'ux jours. ■•

igti/cdayGoOgIC

■ ATALA ■u.= -; : ;j-!.^i^^;-. :■■ . ,-jg

En achevant ces mots, le Solitaire se mit à genoux, et nous imitâmes son exemple. Il commença à haute voix une prière, à laquelle Atala répondait. De muets éclairs ouvraient encore les cieux dans l'orient, et sur les nu^es du couchant trois soleils brillaient ensemble. Quelques renards dispersés par l'orage allongeaient leurs museaux noirs au bord des précipices, et l'on entendait le frémissement des plantes qui, séchant à la brise du soir, relevaient de toutes parts leurs tiges abattues.

Nous rentrâmes dans la grotte, où l'ermite étendit un lit de mousse de cyprès pour Atala. Une profonde langueur se peignait dans les yeux et dans les mouvements de cette vierçe ; elle regardait le père Aubry, comme si elle eût voulu lui communiquer un secret ; mais quelque chose semblait la retenir, soit ma présence, soit une certaine honte, soit l'inutilité de l'aveu. Je l'entendis se lever au milieu de la nuit; elle cherchait le Solitaire ; mais, comme il lui avait donné sa couche, il était allé contempler la beauté du ciel, et prigr Dieu sur le sommet de la montagne, 11 me dit le lendemain que c'était assez sa coutume, même pendant l'hiver, aimant à voir les forêts balancer leurs cimes dépouillées, les nuages voler dans les cieux, et à entendre les vents et les torrents gronder dans la solitude. iVIa sœur fut donc obligée de retourner à sa couche où elle s'assoupit. Hélas I comblé d'espérance, je ne vis dans la faiblesse d'Atala que des marques passagères de lassitude I

Le lendemain je m'éveillai aux chants des cardinaux et des oiseaux moqueurs, nichés dans les acacias et les lauriers qui environnaient la grotte. J'allai cueillir une rose de magnolia et Je la déposai, humectée des larmes du matin, sur la tête d'Atala endormie. J'espérais, selon la religion de mon pays, que l'âme de quelque enfant mort à la mamelle serait descendue sur cette fleur dans une goutte de rosée, et qu'un heureux songe la porterait au sein de ma future épouse. Je cherchai ensuite mon hôte ; je le trouvai la robe relevée dans ses deux poches, un chapelet à la main, et m'attendant assis sur le tronc d'un pin tombé de vieillesse. 11 me proposa d'aller avec lui à la Mission, tandis qu'Atala reposait encore; j'acceptai son offre, et nous nous mîmes en route à l'instant, .,

Nous arrivâmes à l'entrée d'une vallée, où je vis un ouvrée merveilleux .- c'était un pont naturel, semblable à celui de la Virginie, dont tu as peut-être entendu parler. Les hommes, mon fils, surtout ceux de ton pays, imitent souvent la nature, et leurs copies sont toujours petites ; il n'en est pas

igti/cdayGoOgIC

: CHATKAIIBRJAND — CHAP. Vt ■

ainsi de la nature quand elle a l'air d'imiter les travaux des hommes en leur offrant en effet des modèles. C'est alors qu'elle jette des ponts du sommet d'une montagne au sommet d'une autre montagne, suspend des chemins dans les nues, répand des fleuves pour canaux, sculpte des monts pour colonnes, et pour bassins creuse des mers.

Nous passâmes sous l'arche unique de ce pont, et nous nous trouvâmes devant une autre merveille : c'était le cimetière des Indiens de la Mission, ou les Bocages de la mort. Le père Aûbry avait permis à ses néophytes d'ensevelir leurs morts à leur manière, et de conserver au lieu de leur sépulture son nom sauvée,- il avait seulement sanctilîé ce lieu par une croix. Le sol en était divisé, comme le champ commun des moissons, en autant de lots qu'il y avait de familles. Chaque lot faisait à lui seul un bois qui variait selon le goût de ceux qui l'avaient planté. Un ruisseau serpentait sans bruit au milieu de ces bocages ; on l'appelait le Ruisseau de la paix. Ce riant asile des âmes était fermé 'à l'orient par le pont sous lequel nous avions passé ; deux collines le bornaient au septentrion et au midi ; il ne s'ouvrait qu'à l'occident, où s'élevait un grand bois de sapins. Les troncs de ces arbres, rouges marbrés de vert, montant sans branches jusqu'à leurs cimes, ressemblaient à de hautes colonnes et formaient le péristyle de ce temple de la mort ; il y régnait un bruit religieux, semblable au sourd mugissement de l'orgue sous les voûtes d'une église ; mais lorsqu'on pénétrait au fond du sanctuaire, on n'entendait plus que les hymnes des oiseaux qui célébraient à la mémoire des morts une fête éternelle.

En sortant de ce bois, nous découvrîmes le vill^e de la Mission, situé au bord d'un tac, au milieu d'une savane semée de fleurs. On y arrivait par une avenue de magnolias et de chëpesverfs, qui bordaient une de ces anciennes routes que l'on prouve vers les montagnes qui divisent le Kentucky des Florides. Aussitôt que les Indiens aper;urent leur pasteur dans la plaine, ils abandonnèrent leurs travaux et accoururent au-devant de lui. Les uns baisaient sa robe, les autres aidaient ses pas ; les mères élevaient dans leurs bras leurs petits enfants pour lôir faire voir l'homme de Jésus-Christ, qui répandait des larmes.. Il s'informait en marchant de ce qui se passait au village ; il donnait un conseil à celui-ci, réprimandait doucement celui-là; il parlait des moissons à recueillir, des enfants à instruire, des peines à consoler, et il mêlait Dieu à tous ses discours.

igti/cdayGoOgIC

Ainsi escortés, nous arrivâmes au pied d'une grande croix qui se trouvait sur le cliemtn. C'était là que le serviteur de Dieu avait accoutumé de célébrer les mystères de sa religion : > Mes chers néophytes, dit-il en se tournant vers la foule, il vous est arrivé un frère et une sœur; et pour surcroît de bonheur, je vois que la divine Providence a épargné hier vos moissons : voilà deux grandes raisons de la remercier. Offrons donc le saint sacrifice et que chacun y apporte un recueillement profond, une foi vive, une reconnaissance infinie et un cœur humilié. >

Aussitôt le prêtre divin revêt une tunique blanche d'écorce de mûrier ; les vases sacrés sont tirés d'un tabernacle au pied de la croix, l'autel se prépare sur un quartier de roche, l'eau se puise dans le torrent voisin, et une grappe de raisin sauvage fournit le vin du sacrifice. Nous nous mettons tous à genoux dans les hautes herbes ; le mystère commence.

L'aurore, paraissant derrière les montagnes, enflammait l'orient. Tout était d'or ou de rose dans la solitude. L'astre annoncé par tant de splendeur sortit enfin d'un abîme de lumière, et son premier rayon rencontra l'hostie consacrée, que le prStre en ce moment même élevait dans les airs. O charme de la religion I magnificence du culte chrétien I Pour sacrificateur un vieil ermite, pour autel un rocher, pour église le désert, pour . assistance d'innocents Sauvages I Non, je ne doute point qu'au moment où nous nous prosternâmes, le grand mystère ne s'accomplît, et que Dieu ne descendît sur ia terre, car je le sentis descendre dans mon cœur.

Après le sacrifice, où il ne manqua pour moi que la fille de Lopez, nous nous rendîmes au village. Là régnait le mélange le plus touchant de la vie sociale et de la vie de la nature : au coin d'une cyprière de l'antique désert, on découvrait une culture naissante ; les épis roulaient à flots d'or sur le tronc du chêne abattu, et la gerbe d'un été remplaçait l'arbre de trois siècles. Partout on voyait les forêts livrées aux flammes pousser de grosses fumées dans les airs, et la charrue se promener len- , tement entre les débris de leurs racines. Des arpenteurs avec de longues chaînes allaient mesurant le terrain ; des arbitres établissaient les premières propriétés ; l'oiseau cédait son nid ; le repaire de la béte féroce se changeait en une cabane ; on entendait gronder des forges, et les coups de la cognée faisaient pour la dernière fois mugir des échos, expirant eux-mêmes avec les arbres qui leur servaient d'asile.

igti/cdayGoOgIC

i82 — - CHATKAfBRIAND, — CHAI' VI .

J'errais -ivec ravissement au milieu de ces tableaux, rendus plus doux par l'im^^çe d'Atala et par les rêves de félicité dont je berçais mon cœur. J'admirais le triomphe du Christianisme sur la vie sauvage; je voyais l'Indien se civilisant à la voU de la religioti; j'assistais aux noces primitives de l'Homme et de la Terre : l'homme, par ce grand contrat, abandonnant à la terre l'héritage de ses sueurs ; et la terre s'engageant en retour a porter fidèlement les moissons, les fils et les cendres de l'homme.

Si mon songe de bonheur fut vif, il fut aussi d'une courte durée, et le réveil m'attendait à la grotte du Solitaire, Je fus surpris, en y arrivant au milieu du jour, de ne pas voir Atala acœurir au-devant de nos pas. Je ne sais quelle soudaine horreur me saisit. En approchant de la grotte, je n'osais appeler la fille de Lupez : mon imagination était également épouvantée, ou du bruit, ou du silence qui succéderait à mes cris. Enoire plus effrayé de la nuit qui régnait à l'entrée du rocher, je dis au missionnaire : ■ vous que le ciel accompagne et fortifie, pénétrez dans ces ombres. •

Qu'il est faible celui que les passions dominent I Qu'il est fort celui qui se repose en Dieu ! Il y avait plus de courage dans ce cœur religieux, flétri par soixante-seize années, que dans toute l'ardeur de ma jeunesse. L'homme de paix entra dans la grotte, et je restai au dehors plein de terreur. Bientôt un faible murmure semblable à des plaintes sortit du fond du rocher, et vint frapper mon oreille. Poussant un cri, et retrouvant mes forces, je m'élançai dans la nuit de la caverne... Esprits de mes pères! vous savez seuls le spectacle qui frappa mes yeux I

Le Solitaire avait allumé un flambeau de pin; il le tenait d'une main tremblante au-dessus de la couche d'Atala. Cette belle et jeune femme, à moitié soulevée sur le coude, se montrait pâle et échevelée. Les gouttes d'une sueur pénible brillaient sur on front; ses regards ii demi éteints cherchaient encore i m'exprimer son amour, et sa bouche essayait de sourire. Frappé comme d'un coup de foudre, les yeux fixes, les bras étendus, les lèvres entr 'ouvertes, je demeurai immobile. Un profond silence règne un moment parmi les trois personnages de cettl ■ scène de douleur. Le Solitaire le rompt le premier : < Ced, dltH, '

igti/cdayGoOgIc.i

ne sera qu'une fièvre occasionnée par la fatigue, et, si nous nous résignons à la volonté Je Dieu, il aura pitié de nous. »

A ces paroles, le sang suspendu reprit son cours dans mon cœur, et, avec la mobilité du Sauvage, je passai subitement de l'excès de la crainte à l'excès de la confiance. Mais Atala ne m'y laissa pas longtemps. Balançant tristement la tête, elle nous fit signe de nous approcher de sa couche.

" Mon père, dit- elle d'une voix affaiblie en s 'adressant au religieux, je touche au moment de la mort. O Chactas I écoute sans désespoir le funeste secret que je t'ai caché, pour ne pas te rendre trop misérable, et pour obéir à ma mère. Tâche de ne pas m'interrompre par des marques d'une douleur qui précipiterait le peu d'instants que j'ai à vivre. J'ai beaucoup de choses à raconter, et, aux battements de ce cœur, qui se ralentissent..., à je ne sais quel fardeau glacé que mon sein soulève à peine..., je sens que je ne me saurais trop hâter. »

Après quelques moments de silence, Atala poursuivit ainsi :

e Ma triste destinée a commencé presque avant que j'eusse vu la lumière. Ma mère m'avait conçue dans le malheur; je

■ fatiguais son sein, et elle me mit au monde avec de grands déchirements d'entrailles : on désespéra de ma vie. Pour sauver mes jours, ma mère fit un vœu : elle promit à la Reine des Anges que je lui consacrerais ma vii^inité si j'échappais à la mort... Vœu fatal qui me précipite au tombeau 1

« J'entrais dans ma seizième année lorsque je perdis ma mère. Quelques heures avant de mourir, elle m'appela au bord de sa couche, t Ma fille, me dit-elle en présence d'uri missionnaire qui « consolait ses derniers instants; ma fille, tu sais le vœu que j'ai B fait pour toi. Voudrais-tu démentir ta mère.' mon Atala I je a te laisse dans un monde qui n'est pas digne de posséder une a chrétienne, au milieu d'idolâtres qui persécutent le Dieu de ton B père et le mien, le Dieu qui, après t'avoir donné le jour, te l'a « conservé par un miracle. Eh 1 ma chère enfant, en acceptant « le voile des vierges, tu ne fais que renoncer aux soucis de la u cabane et aux funestes passions qui ont troublé le sein de ta » mère 1 Viens donc, ma bien-aimée, viens ; jure sur cette image de u la mère du Sauveur, entre les mains de ce saint prêtre et de ta « mère expirante, que tu ne me trahiras point à la face du ciel. • Songe que je me suis engagée pour toi, afin de te sauver la vie,

■ • et que, si tu ne tiens ma promesse, tu plongeras l'âme de ta t mère dans des tourments éternels.

« O ma mère ! pourquoi parlâtes-vous ainsi ! Religion qui

igti/cdayGoOgIC

i84 ^= CHATEAUBRIAND. — CHAP, VI t-^-j

fais à la fois mes maux et ma félicité, qui me perds et qut me consoles I Et toi, cher ef triste objet d'une passion qui me consume jusques dans les bras de la mort, tu vois maintenant, fi Chactas, ce qui a fait la rigueur de notre destinée I... Fondant en pleurs et me précipitant dans le sein maternel, je promis tout ce qu'on me voulut faire promettre. Le missionnaire prononça sur moi les paroles redoutables, et me donna le scapulaire qui me lie pour jamais. Ma mère me menaça de sa malédiction, si jamais je rompais mes vœux, et après m'avoir recommandé un secret inviolable envers les païens, persécuteurs de ma religion, elle expira en me tenant embrassée.

« Je ne connus pas d'abord le danger de mes serments. Pleine d'ardeur et chrétienne véritable, flère du sang espagnol qw coule dans mes veines, je n'aperçus autour de moi que des hommes indignes de recevoir ma main; je m'applaudis de n'avoir d'autre époux que le Dieu de ma mère. Je te vis, Jeune et beau prisonnier, je m'attendris sur ton sort, je t'osai parler au bûcher de la forêt ; alors je sentis tout le poids de mes vceux. •

Comme Atala achevait de prononcer ces paroles, serrant les poings, et regardant le missionnaire d'un air menaçant, je m'écriai : » La voilà donc cette religion que vous m'avez tant vantée 1 Périsse le serment qui m'enlève Atala ! Périsse le Dieu qui contrarie la nature I Homme, prêtre, qu'es-tu venu fabe dans ces forêts î »

« Te sauver, dit le vieillard d'une voix terrible, dompter tes passions, et t'empêcher, blasphémateur, d'attirer sur toi la colère céleste I II te sied bien, jeune homme, à peine entré dans la vie, de te plaindre de tes douleurs ! Où sont les marques de tes souffrances? Où sont les injustices que tu as supportées? Oâ sont tes vertus, qui seules pourraient te donner quelques ditits à la plainte? Quel service as-tu rendu? Quel bien as-tu fait? Eh ! malheureux, fu ne m'offres que des passions, et tu oses accuser le ciel 1 Quand tu auras, comme le père Aubiy, passé trente années exilé sur les montagnes, tu seras moins piompt à juger des desseins de la Providence ; tu comprendras alràt que tu ne sais rien, que tu n'es rien, et qu'il n'y a point de chitt ments si rigoureux, point de maux si terribles, que la chdrccv^ rompue ne mérite de souffrir. •

Les éclairs qui sortaient des yeux du vieillard, sa barbe qui frappait sa poitrine, ses paroles foudroyantes, le rendaient scoh' blable à un dieu. Accablé de sa majesté, je tombal à ses s^naax, et lui demandai pardon de mes emportements, t Mon^filll

nvGooglc^

- ■ - — : = ATALA : :■—-=:-- ■.- . --^ iSj

me répondit-il avec un accent si doux que le remords entra dans mon âme, mon fils, ce n'est pas pour moi-même que je vous ai réprimandé. Hélas 1 vous avez raison, mon cher enfant : je suis venu faire bien peu de chose dans ces forêts, et Dieu n'a pas de serviteur plus indigne que moi. Mais, mon fils, le ciel, le ciel, voilà ce qu'il ne faut jamais accuser 1 Pardonnez-moi si je vous ai ofïensé ; mais écoutons votre sœur. Il y a peut-être du remède, ne nous lassons point d'espérer, Chactas, c'est une religion bien divine que celle-là qui a fait une vertu de l'espérance I »

' Mon jeune ami, reprit Atala, tu as été témoin de mes combats, et cependant tu n'en as vu que la moindre partie; je te cachais le reste. Non, l'esclave noir qui arrose de ses sueurs les sables ardents de la Floride est moins misérable que n'a été Atala. Te sollicitant à la fuite, et pourtant certaine de mourir si tu t'éloignais de moi ; craignant de fuir avec toi dans les déserts, et cependant haletant après l'ombrée des bois... Ah I s'il n'avait fallu que quitter parents, amis, patrie ; si même (chose affreuse) il n'y eût eu que la perte de mon âme 1 Mais ton ombre, ô ma mère, ton ombre était toujours là, me reprochant ses tourments I J'entendais tes plaintes, je voyais les flammes de l'enfer te consumer. Mes nuits étaient arides et pleines de fantômes, mes jours étaient désolés ; la rosée du soir séchait en tombant sur ma peau brillante ; j'entr'ou vrais mes lèvres aux brises, et les brises, loin de m'apporter la fraîcheur, s'embrasaient du feu de mon souffle. Quel tourment de te voir sans cesse auprès de moi, loin de tous les hommes, dans de profondes solitudes, et de sentir entre toi et moi une barrière invincible 1 Passer ma vie à tes pieds, te servir comme ton esclave, apprêter ton repas et ta couche dans quelque coin ignoré de l'univers, eût été pour moi le bonheur suprême ; ce bonheur, j'y touchais, et je ne pouvais en jouir. Quel dessein n'ai-je point rêvé I Quel songe n'est point sorti de ce cœur si triste 1 Quelquefois, en attachant mes yeux sur toi, j'allais jusqu'à former des désirs aussi insensés que coupables : tantôt j'aurais voulu être avec toi la seule créature vivante sur la terre ; tantôt sentant une divinité qui m'arrêtait dans mes horribles transports, j'aurais désiré que cette divinité se fût anéantie, pourvu que, serrée dans tes bras, j'eusse roulé d'abîme en abîme avec les débris de Dieu et du monde I A présent même... le dirai-je? à présent que l'éternité va m'engloutir, que je vais paraître devant le Juge inexorable ; au moment où, pour obéir à ma mère, je vois avec joie ma virginité dévorer ma vie; eh bieni par une affreuse

igti/cdayGoOgIC

i8fi = CHATEAt:!)RIAND. — THAP. VI ■

contradiction, j'emporte le regret tie n'avoir pas été à toi I... > 1 Ma fille, interrompit le missionnaire, votre douleur vous égare. Cet excès tie passion auquel vous vous livrez est rarement juste, il n'est pas même dans la nature ; et en cela il est moins coupable aux yeux de Dieu, parce que c'est plutôt quelque chose de faux dans l'esprit que de vicieux dans le cœur. Il faut donc éloigner de vous ces emportements, qui ne sont pas dignes de votre innocence. Mais aussi, ma cliére enfant, votre im^natiun impétueuse vous a trop alarmée sur vos vœux. La religion n'exige point de sacrifice plus qu'liuniain. Ses sentiments vrais, ses vertus tempérées, sont bien au-dessus des sentiments exaltés et des vertus forcées d'un prétendu héroïsme. Si vous aviez succombé, eh bien 1 pauvre brebis égarée, le bon Pasteur vous aurait cherchée pour vous ramener au troupeau. Les trésors du repentir vous étaient ouverts r il faut des torrents de sang pour effacer nos fautes aux yeux des hommes, une seule larme suffit à Dieu. Rassurez-vous donc, ma chère fille, votre situation exige du calme ; adressons- nous à Dieu, qui guérit toutes les plaies de ses serviteurs. Si c'est sa volonté, comme je l'espère, que vous échappiez à cette maladie, j'écrirai à l'évêque de Québec ; il a les pouvoirs nécessaires pour vous relever de vos VŒUX, qui ne sont que des vceux simples, et vous achèverez vos jours près de moi avec Chactas votre époux, '

A ces paroles du vieillard, Atala fut saisie d'une longue convulsion, dont elle ne sortit que pour donner des marques d'une douleur effrayante. » Quoi 1 dit-elle en joignant les deux mains avec passion, Jf y avait du remède 1 Je pouvais être relevée de mes vœux I^'Oui, ma fïlle, répondit le père ; et vous le pouvez encore. — iTest trop tard, il est trop tard I s'écria-t-elle. Faut-il mourir, au moment où j'apprends que j'aurais pu être heureuse 1 Que n'ai-je connu plus tôt ce saint vieillard 1 Aujourd'hui, de quel bonheur je jouirais, avec toi, avec Chactas chrétien... consolée, rassurée par ce prêtre auguste... dans ce désert... pour toujours... oh ! c'eût été trop de félicité ! — Calme-toi, lui dis-je en saisissant une des mains de l'infortunée ; calme-toi, ce bonheur, nous allons le goiiter. — Jamais 1 jamais ! dit Atala. — Comment? repartis-je. — Tu ne sais pas tout, s'écria la viei^e ; c'est hier,., pendant l'orage... J'allais violer mes vœux ; j'allais plonger ma mère dans les flammes de l'abîme ; déjà sa malédiction était sur moi ; déjà je mentais au Dieu qui m'a sauvé la vie,.. Oia"i3 f" baisais mes lèvres tremblantes, tu ne savais pas que tu n'embrassais que la mort \^— ciel I s'écria le mission-

igti/cdayGoOglc

naire ; chère enfant, qu'avez-vous fait? — Un crime, mon père, dit Atala les yeux égarés : mais je ne perdais que moi, et je sauvais ma mère. — Aciiève donc, m'écriai-je plein d'épouvante. — Eh bien! dit-elle, j'avais prévu ma faiblesse : en quittant les cabanes, j'ai emporté avec moi... — Quoi? repris-je avec horreur. — Un poison I dit le père. — Il est dans mon sein,» s'écria Atala.

Le flambeau échappe de la maîn du Solitaire, je tombe mourant près de la fille de Lopez; le vieillard nous saisit l'un et l'autre dans ses bras, et tous trois, dans l'ombre, nous mêlons nos sanglots sur cette couche funèbre.

« Réveillons-nous, réveillons- nous I " dit bientôt le courageux ermite en allumant une lampe. Nous perdons des moments précieux : intrépides chrétiens, bravons les assauts de l'adversité ; la corde au cou, la cendre sur la tête, jetons-nous aux pieds du Très- Haut, pour implorer sa clémence, pour nous soumettre à ses décrets. Peut-être est-il temps encore. Ma fille, vous eussiez dû m' avertir hier au soir. »

« Hélas 1 mon père, dit Atala. je vous ai cherché la nuit dernière ; mais le ciel, en punition de mes fajjtes, vous a éloigné de moi. Tout secours eût d'ailleurs été inutile ; car les Indiens même, si habiles dans ce qui regarde les poisons, ne connaissent point de remède à celui que j'ai pris. O ChactasI juge de mon étonnement quand j'ai vu que le coup n'était pas aussi subit que je m'y attendais ! IWon amour a redoublé mes forces, mon âme n'a pu si vite se séparer de toi. >>

Ce ne fut plus ici par des sanglots que je troublai le récit d'Atala, ce fut par ces emportements qui ne sont connus que des Sauvages/je me roulai furieux sur la terre en me tordant les bras, et en me dévorant les mainsi Le vieux prêtre, avec une tendresse merveilleuse, courait du frère à la sceur, et nous prodiguait mille secours. Dans ie calme de son cœur et sous le fardeau des ans, ii savait se faire entendre à notre jeunesse et sa religion lui fournissait des accents plus tendres et plus brûlants que nos.passions mêmes. Ce prêtre, qui depuis quarante années s'immolait chaque jour au service de Dieu et des hommes dans ces montagnes, ne te rappelle-t-il pas ces holocaustes d'Israël, fumant perpétuellement sur les hauts lieux, devant le Seigneur?

Hélas 1 ce fut en vain qu'il essaya d'apporter quelque remède aux maux d'Atala/^La fatigue, le chagrin, le poison et une passion plus mortelle que tous les poisons ensemble, se réunissaient pour ravir cette fleur à la solitude. Wers le soir, des symptômes

igti/cdayGoOgIC

i88 ^^ CHATEAUBRIAND. — CHAP. VI =^^^

effrayants se manifestèrent ; un engourdissement général saisit les membres d'Atala et les extrémités de son corps commencèrent à refroidir : ■ Touche mes doigts, me disait-elle ; ne les trouves-tu pas bien ^iacés? » Je ne savais que répondre, et mes cheveux se hérissaient d'horreur ; ensuite elle ajoutait : • Hier encore, mon bien-aimé, ton seul toucher me faisait tressaillir, 'et voilà que je ne sens plus ta main, je n'entends presque plus ta voix ; les objets de la grotte disparaissent tour à tour. Ne sont-ce pas les oiseaux qui chantent? Le soleil doit être près de se coucher maintenant ; Chactas, ses rayons seront bien beaux au désert, sur ma tombe. »

Atala, s'apercevant que ces paroles nous faisaient fondre en pleurs, nous dit : " Pardonnez-moi, mes bons amis ; je suis bien faible, mais peut-être que je vais devenir plus forte. Cependant mourir si jeune, tout à la fois, quand mon cœur était si plein de vie ! Chef de la prière, aie pitié de moi ; soutiens-moi. Crois-tu que ma mère soit contente et que Dieu me pardonne ce que j'ai fait? n

Ma fille, répondit le bon religieux en versant des larmes et les essuyant avec ses doigts tremblants et mutilés ; ma fille,' tous vos malheurs viennent de votre ignorance; c'est votre éducation sauvage et le manque d'instruction nécessaire qui vous ont perdue ; vous ne saviez pas qu'une chrétienne ne peut ■ disposer de sa vie. Consolez-vous donc, ma chère brebis ; Dieu vous pardonnera à cause de la simplicité de votre cœur.,.

"Quant àlavie, silemomentest arrivéde vousendormirdans le Seigneur, ah I ma chère enfant, que vous perdez peu de chose en perdant ce monde I iWalgré la solitude où vous avez vécu, vous avez connu les chagrins ; que penseriez- vous donc si vous eussiez été témoin des maux de la société? si, en abordant sur les rivagesdel'Europe, votre oreille eût étéfrappée de ce long cri de douleur qui s'élève de cette vieille terre? L'habitant de la cabane et celui des palais, tout souffre, tout gémit ici-bas; les reines ont été vues pleurant comme de simples femmes, et l'on s'est étonné de la quantité de larmes que contiennent ies yeux des rois I

« Est-ce votre amour que vous regrettez? Ma fille, il faudrait autant pleurer un songe. Connaissez- vous le cœur de l'homme, et pourriez-vous compter les inconstances de son désir? Vous calculeriez plutôt le nombre des vagues que la mer roule dans une tempête. Atala, les sacrifices, les bienfaits, ne sont pas des liens éternels : un jour peut-être le dégoiît fût venu avec la sa-

tiété, le passé eût été compté pour rien, et l'on n'eût plus aperçu que les inconvénients d'une union pauvre et méprisée. Sans doute, ma fille, les plus belles amours furent celles de cet homme et de cette femme sortis de la main du Créateur. Un paradis avait été formé pour eus, ils étaient innocents et immortels Parfaits de l'âme et du corps, ils se convenaient en tout : Eve avait ét^ créée pour Adam et Adam pour Eve. S'ils n'ont pu toutefois se maintenir dans cet état de bonheur, quels couples le pourront après eux? Je ne vous parlerai point des mariages des premiers nés des hommes, de ces unions ineffables, alors que la sœur était l'épouse du frère, que l'amour et l'amitié fraternelle se confondaient dans le même cœur, et que la pureté de i'une augmentait les délices de l'autre. Toutes ces unions ont été troublées ; la jalousie s'est glissée à l'autel de gazon où l'on immolait le chevreau, elle a régné sous la tente d'Abraham, et dans ces couches mêmes où les patriarches goûtaient tant de joie qu'ils oubliaient la mort de leurs mères.

fl Vous seriêz-vous donc flattée, mon enfant, d'être plus innocente et plus heureuse dans vos liens que ces saintes familles dont Jésus-Christ a voulu descendre? Je vous épargne les détails des soucis du ménage, les disputes, les reproches mutuels, les inquiétudes, et toutes ces peines secrètes qui veillent sur l'oreiller du lit conjugal. La femme renouvelle ses douleurs chaque fois qu'elle est mère, et elle se marie en pleurant. Que de maux dans la seule perte d'un nouveau-né à qui l'on donnait le lait, et qui meurt sur votre sein I La montagne a été pleine de gémissements ; rien ne pouvait consoler Rachel, parce que ses flis n'étaient plus. Ces amertumes attachées aux tendresses humaines sont si fortes, que j'ai vu dans ma patrie de grandes dames, aimées par des rois, quitter la cour pour s'ensevelir dans des cloîtres et mutiler cette chair révoltée dont les plaisirs ne sont que des douleurs,

n Mais peut-être direz-vous que ces derniers exemples ne vous regardent pas ; que toute votre ambition se réduisait à vivre dans une obscure cabane, avec l'homme de votre choix ; que vous cherchiez moins les douceurs du mariage que les charmes de cette folie que la jeunesse appelle amour? Illusion, chimère, vanité, rêve d'une imagination blessée 1 Et moi aussi, ma fille, j'ai connu les troubles du cœur: cette tête n'a pas toujours été chauve, ni ce sein aussi tranquille qu'il vous le paraît aujourd'hui. Croyez-en mon expérience : si l'homme, constant dans ses affections, pouvait sans cesse fournir à un sentiment renouvelé sans cesse, sans doute la solitude et l'amour l'égaleraient à

igti/cdayGoOgIC

igo = CHATEAUBRIAND. — CHAP. VI ■•— ' ■■■■-

Dieu même ; car ce sont là les deux étemels plaisirs du grand Être. iVlais l'âme de l'homme se fatigue, et jamais elle n'aime longtemps le même objet avec plénitude. 11 y a toujours quelques points par où deux cœurs ne se touchent pas, et ces points ■ suffisent à la longue pour rendre la vie insupportable.

" Enfin, ma chère fille, le grand tort des hommes, dans leur songe de bonheur, est d'oublier cette infirmité de la mort attachée il leur nature : il faut finir. Tôt ou tard, quelle qu'eût été votre félicité, ce beau visage se fût changé en cette figure uniforme que le sépulcre donne à la famille d'Adam ; l'ceil même de Chactas n'aurait pu vous reconnaître entre vos sœurs de la tombe. L'amourn'Étend point son empire sur les vers du cercueil. Que dis-je? (à vanité des vanités I) que parlé-je de la puissance des amitiés de la terre? Voulez-vous, ma chère fille, en connaître l'étendue? Si un homme revenait à ta lumière quelques années après sa mort, je doute qu'il fût revu avec joie par ceux-là même qui ont donné le plus de larmes à sa mémoire : tant on forme vite d'autres liaisons, tant on prend facilement d'autres habitudes, tant l'inconstance est naturelle à l'homme, tant notre vie est peu de chose, même dans le cœur de nos amis ! •

" Remerciez donc la Bonté divine, ma chère fille, qui vous retire si vite de cette vallée de misère. Déjà le vêtement blanc et la couronne éclatante des vierges se préparent pour vous sur les nuées ; déjà j'entends la Reine des Anges qui vous crie ; « Venea, ma digne servante ; venez, ma colombe ; venez vous asseoir sur un trône de candeur, parmi toutes ces filles qui ont sacrifié leur beauté et leur jeunesse au service de l'humanité, à l'éducation des enfants et aux chefs-d'œuvre de la pénitence. Venez, rose mystique, vous reposer sur le sein de Jésus-Christ. Ce cercueil, lit nuptial que vous vous êtes choisi, ne sera point trompé; et les embrassements de votre céleste épou.t ne finiront jamais 1 i

Comme le dernier rayon du jour abat les vents et répand le calme dans le ciel, ainsi la parole tranquille du vieillard apaisa les passions dans le sein de mon amante. Elle ne parut plus occupée que de ma douleur et des moyens de me faire supporter sa perte. Tantôt elle me disait qu'elle mourrait heureuse si je lui promettais de sécher mes pleurs ; tantôt elle me parlait de ma mère, de ma patrie ; elle cherchait à me distraire de la douleur présente, en réveillant en moi une douleur passée. Elle m'exhortait à la patience, à la vertu. « Tu ne seras pas toujours malheureux, disait-elle : si le ciel t'éprouve aujourd'hui, c'est seulement pour te rendre plus compatissant aux maux des autres. Le

igti/cdayGoOgIC

■ -!■ ■■ - - -^^^ ATAI.A * - -■ 191

coeur, 6 Chactas, est comme ces sortes d'arbres qui ne donnent leur baume pour les blessures des hommes que lorsque le fer les a blessés eux-mêmes, p

Quand elle avait ainsi parlé, elle se tournait vers le missionnaire, cherchait auprès de lui le soulagement qu'elle m'avait fait éprouver; et, tour à tour consolante et consolée, elle donnait et recevait la parole de vie sur la cnuche de la mort.

Cependant l'ermite redoublait de zèle. Ses vieux os s'étaient ranimés par l'ardeur de la charité, et toujours préparant des remèdes, rallumant le feu, rafraîchissant la couche, il faisait d'admirables discours sur Dieu et sur le bonheur des justes. Le flambeau de la religion à la main, il semblait précéder Atala dans la tombe, pour lui en montrer les secrètes merveilles. L'humble grotte était remplie de la grandeur de ce trépas chrétien, et les esprits célestes étaient, sans doute, attentifs à cette scène où la religion luttait seule contre l'amour, la jeunesse et la mort.

Elle triomphait, cette religion divine, et l'on s'apercevait de sa victoire à une sainte tristesse qui succédait dans nos cœur aux premiers transports des passions. Vers le milieu de la nuit, Atala sembla se ranimer pour répéter des prières que le religieux prononçait au bord de sa couche. Peu de temps après, elle me tendit la main, et avec une voix qu'on entendait à peine, elle me dit : " Fils d'Outalissi, te rappelles-tu eettft première nuit où tu me pris pour la Vierge des dernières amours? Singulier présage de notre destinée 1 » Elle s'arrêta, puis elle reprit : « Quand je songe que je te quitte pour toujours, mon cœur fait un tel effort pour revivre, que je me sens presque le pouvoir de me rendre immortelle k force d'aimer. Mais, ô mon Dieu, que votre volonté soit faite I » Atala se tut pendant quelques instants ; elle ajouta : = Il ne me reste plus qu'à vous demander pardon des maux que je vous ai causés. Je vous ai beaucoup tourmenté par mon orgueil et mes caprices. Chactas, un peu de terre jeté sur mon corps va mettre tout un monde entre vous et moi, et vous délivrer pour toujours du poids de mes infortunes. I)

B Vous pardonner, répondis-je noyé de larmes, n'est-ce pas moi qui ai causé tous vos malheurs? — Mon ami, dit-elle en m' interrompant, vous m'avez rendue très heureuse, et si j'étais à recommencer la vie, je préférerais encore le bonheur de vous avoir aimé quelques instants dans un exil infortuné, à toute une vie de repos dans ma patrie. »

igti/cdayGoOgIC

192 == OHATKAUBRIAND. — CHAP. VI -: '

Ici, la voix d'Atala s'éteignit ; les ombres de la mort se répandirent autour de ses yeux et de sa bouche ; ses doigts errants elle reliaient à toucher quelque chose ; elle conversait tout bas avec des esprits invisibles. Bientôt, faisant un effort. Elle essaya, mais en vain, de détacher de son cou le petit crucifix, elle me pria de le dénouer moi-même, étoile me dit :

« Quand je te parlai pour la première fois, tu vis cette croix briller à la lueur du feu sur mon sein ; c'est le seul bien que possède Atala. Lopez, ton père et le mien, l'envoya à ma mère peu de jours après ma naissance. Reçois donc de moi cet héritage, à mon frère, conserve-le en mémoire de mes malheurs. Tu auras recours à ce Dieu des infortunés dans les chagrins de ta vie. Chactas, j'ai une dernière prière A te faire. Ami, notre union aurait été courte sur la terre, mais il est après cette vie une plus longue vie. Qu'il serait affreux d'Être sépaîé de toi pour jamais 1 Je ne lais que te devancer aujourd'hui, et je te vais attendre dans l'empire céleste. Si tu m'as aimée, fais-toi instruire dans la religion chrétienne, qui prépara notre réunion. Elle fait sous tes yeux un grand miracle, cette religion, puisqu'elle me rend capable de te quitter sans mourir dans les angoisses du désespoir. Cependant, Chactas, je ne veux de toi qu'une simple promesse, je sais trop ce qu'il en coûte pour te demander un serment. Peut-être ce vœu te séparerait-il de quelque femme plus heureuse que moi.., ma mère, pardonne à ta fille. Vierge, retenez votre courroux. Je retombe dans mes faiblesses, et je te dérobe, ô mon Dieu, des pensées qui ne devraient être que pourtoi I »

Navré de douleur, je promis à Atala d'embrasser un jour la religion chrétienne. A ce spectacle, le Solitaire se levant d'un air inspiré, et étendant les bras vers la voûte de la grotte : " Il est temps, s'écria-t-il, il est temps d'appeler Dieu ici I »

A peine a-t-il prononcé ces mots qu'une force surnaturelle me contraint de tomber à genoux, et m'incline la tête au pied du lit d'Atala. Le prêtre ouvre un lieu secret où était renfermée une urne d'or, couverte d'un voile de soie; il se prosterne -et adore profondément. La grotte parut soudain illuminée; on ■ entendit dans les airs les paroles des anges et les frémissements des harpes célestes ; et, lorsque le Solitaire tira le vase sacré de son tabernacle, je crus voir Dieu lui-même sortir du flanc de la montagne.

Le prêtre ouvrit le calice ; il prit entre ses deux doigts une hostie blanche comme la neige, et s'approcha d'Atala en prt>-

igti/cdayGoOglc

nonçant des mots mystérieux. Cette sainte avait les yeux levés au 'ciel, en extase. Toutes ses douleurs parurent suspendues, toute sa vie se rassembla sur sa bouche; ses lèvres s'eutr'oiivrirent et vinrent avec respect chercher le Dieu caché sous le pain mystique. Ensuite le divin vieillard trempe un peu de coton dans une huile consacrée ; il en frotte les tempes d'Atala, il regarde un moment la fille mourante et tout à coup ces fortes paroles lui échappent : " Partez, âme chrétienne, allez rejoindre votre Créateur 1 » Relevant alors ma tête abattue, je m'écriai, regardant le vase où était l'huile sainte : " Mon père, ce remède rendra-t-il la vie à Atala? — Oui, mon fîls, dit le vieillard en tombant dans mes bras, la vie éternelle I » Atala venait d'expirer.

Dans cet endroit, pour la seconde fois depuis le commencement de son récit, Chactas fut obligé de s'interrompre. Ses pleurs l'inondaient et sa voix ne laissait échapper que des mots entrecoupés. Le Sachem aveugle ouvrit son sein ; il en tira le crucifix d'Atala. Le voilà, s'écria-t-il, ce gage de l'adversitél O René, ô mon fils, tu le vois; et moi, je ne le vois plus ! Dis-moi, après tant d an ées I or n'en est-il point altéré? n'y vois-tu point la tra e de es 1 nés? Pourrais-tu reconnaître l'endroit qu'une sa nte a tou hé de ses lèvres? Comment Chactas n'est-il point e ore ch et e Quelles frivoles raisons de politique et de patr e 1 o t jusqu présent retenu dans les erreurs desespères? Non je ne veux pa tarder plus longtemps. La terre me crie : Qua d d ne d s e dras-tu dans la tombe, et qu'attends-tu pour embrasser une rehgion divine?,.. terre ! v»us ne m'attendrez pas longtemps : aussitôt qu'un prêtre aura rajeuni dans l'onde cette tête blanchie par les chagrins, j'espère me réunir à Atala. Mais achevons ce qui me reste à conter de mon histoire :

LES FUnÉRMLI. ES

Je n'entreprendrai point, ô René, de te peindre aujourd'hui le désespoir qui saisit mon âme lorsque Atala eut rendu le dernier soupir, il faudrait avoir plus de chaleur qu'il ne m'en reste ; il faudrait que mes yeux fermés se pussent rouvrir au soleil pour lui demander compte des pleurs qu'ils versèrent à sa lumière. Oui, cette lune qui brille à présent sur nos têtes se lassera d'éclairer les solitudes du Kentucky; oui, le fleuve qui porte

igti/cdayGoOgIC

194 =^= CHATEAl.-BRIANI). — CHAP. VI ■ . :

maintenant nos pin^ies siispenilra le cours de ses eaux avant que mes larmes cessent de cimier pour Atahil Pendant deux jimrs entiers je fus insensiWc au\ discours de l'ermite. En essayant de calmer mes peines, cet excellent homme ne se servait [Miiiit des vaines raisfms de la terre ; il se contentait de me dire ; - Mrm tils, c'est la volonté de Dieu »; et il me pressait dans ses bras. Je n'aurais jamais cru qu'il y eût tant de consolation dans ce peu de mots du ciirétien résigné, si je ne l'avais éprouvé moi-mÉme.

La tendresse, l'onction, l'inaltérable patience du vieux serviteur de Dieu vainquirent enfin l'ubstination de ma douleur. J'eus honte des larmes que je lui faisais répandre. » Mon père, lui dis-je, c'en est trop : que les passions d'un jeune homme ne troublent plus la paix de tes jours. Laisse-moi emporter les restes de mon épouse ; je les ensevelirai dans quelque coin du désert, et si je suis encore condanmé à la vie, je tâcherai de me rendre digne de ces noces éternelles qui m'ont été promises par . Atala. «

A ce retour inespéré de courage, le bon père tressaillit de joie ; il s'écria : « O sang de Jésus-Christ, sang de mon divin maître, je reconnais 1:1 tes mérites 1 Tu sauveras sans doute ce jeune iKimme. Mon Dieu, achève ton ijuvr;^e. Rends la paix h cette âme troublée, et ne lui laisse de ses malheurs que d'humbles et utiles souvenirs. »

Le juste refusa de m'abandonner te corps de la fille de Lopez, mais il nie proposa de faire venir ses Néophytes, et de l'enterrer avec toute la pompe chrétienne; je m'y refusiii â mon tour. 1 Les malheurs et les vertus d'Atala, lui dis-je, ont été inconnus des htmimes ; que sa tombe, creusée furtivement par nos mains, partage cette obscurité. » Nous convînmes que nous partirions le lendemain au lever du soleil pour enterrer Atala sous l'arche du pont naturel, '.i l'entrée des Bocages de la mort. 11 fut aussi résolu que nous passerions la nuit en prières auprès du corps de cette sainte.

Vers le soir, nous transportâmes ses précieux restes à une ouverture de la grotte, qui donnait vers le nord. L'ermite les avait roulés dans une pièce de lin d'Europe, filé par sa mère : c'était le seul bien qui lui rest;it de sa patrie, et depuis longtemps il le destinait à si)n propre tombeau. Atala était a>uchée sur un gawin de seusitives de montagnes; ses pieds, sa tête, ses épaules et une partie de son sein étaient découverts. On voyait ilans ses cheveu.K une (leur tle magnolia fanée... celle-là même

que j'avais dépost'C sur le lit de 1» vierge, pour la rendre féconde. Ses lèvres, comme un bouton de rose cueilîi depuis deux matins, semblaient languir et sourire. Dans ses joues d'une blancheur éclatante, on distinguait quelques veines bleues. Ses beaux yeux étaient fermés, ses pieds modestes étaient joints, et ses mains d'albâtre pressaient sur son cœur un crucifix d'ébène ; le scapuhiire de ses vœux était passé à son cou. Elle paraissait enchantée par l'Ange de la mélancolie, et par le double sommeil de l'innocence et de la tombe. Je n'ai rien vu de plus céleste. Quiconque eût ignoré que cette jeune fille avait joui de la lumière aurait pi( la prendre pour la statue de la Virginité endormie.

Le religieux ne cessa de prier toute la nuit. J'étais assis en silence au chevet du lit funèbre de mon Atala. Que de fois, durant son sommeil, j'avais supporté sur mes genoux cette tète charmante ! Que de fois je m'étais penché sur elle pour entendre et pour respirer son souffle! Mais à présent aucun bruit ne sortait de ce sein immobile, et c'était en vain que j'attendais l: réveil de la beauté I

La lune prêta .son pâle flamheau :\ cette veillée funèbre. Elle ' se leva au milieude la nuit, comme une blanche vestale qui vient . pleurer sur le cercueil d'une compagne. Bientôt elle répandit dans les bois ce grand secret de mélancolie, qu'elle aime à raconter aux vieux chênes et aux rivages antiques des mers. De temps en temps, le relit;ieux plongeait un rameau fleuri dans une eau consacrée ; puis, secouant la branche humide, il parfumait la nuit des baumes du ciel. Parfois il répétait sur un air antique quelques vers d'un vieux poète nommé Job ; il disait :

« J'ai passé comme une fleur; j'ai séché comme l'herbe des champs,

« Pourquoi la lumière a-t-eile été donnée à un misérable, et la vie à ceux qui simt dans l'amertume du cœur ?!•

Ainsi chantait l'ancien des hommes. Sa voix grave et un peu cadencée allait roulant dans le silence des déserts. Le nom de Dieu et du tombeau Mirtait de tous les échos, de tous les torrents, de toutes les forêts. Les roucoulements de la colombe de Virginie, la chute d'un torrent dans la mont^^rne, les tintements de la cinclie C|ui appelait les voyageurs, se mêlaient à ces chants funèbres, et l'on croyait entendre dans les Bocages de la mort !e chœur lointain des décédés, qui répondait ;\ la voix du Solitaire.

Cependant une barre d'or se forma dans l'Orient. Les éperviers criaient sur les rochers, et les martres rentraient dans le creux

,^f, ^^^= CHATRAUBRIAND. — CHAP- VI ^^=^

lies ormes : c'était le siRiial du conviii d'Atala. Je chargeai le corps sur mes épaules ; l'ermite tnarchait devant moi, une bÉclie â la main. Nous commençâmes à descendre de rochers en rochers ; la vieillesse et la mort ralentissaient également nos pas. A la vue du chien qui nous avait trouvés dans la forêt, et qui maintenant, bondissant de joie, nous traçait une autre route, je me mis à fondre en larmes. Souvent la longue chevelure d'Atala, jouet des brises matinales, étendait scm voile d'or sur mes yeux ; souvent, pliant sous le fardeau, j'étais oblige de le déposer sur la mousse, et de m'asseoir auprès, pour reprendre des forces. Entin, nous arrivâmes au lieu marqué par ma douleur; nous descendhues suus l'arche du pont. mon fils, il eût fallu voir un jeune Sauvage et un vieil ermite à genoux l'un vis-à-vis de l'autre dans un désert, creusant avec leurs mains un tombeau pour une pauvre fille dont le corps était étendu prés de là, dans la ravine desséchée d'un torrent 1

Quand notre ouvrage fut achevé, nous transportâmes la beauté dans son lit d'argile. Hélasl j'avais espéré de pr^arer une autre couche pour elle I Prenant alors un peu de poussière dans ma main, et gardant un silence effroyable, j'attachai, pour la dernière fois, mes yeux sur le visage d'Atala. Ensuite je répandis la terre du sommeil sur un front de dix-huit printemps ; je vis graduellement disparaître les traits de ma sœur, et ses grûces se cacher sous le rideau de l'éternité ; son sein surmonta quelque temps le sol noirci, comme un lis blanc s'élève du milieu d'une sombre argile : « Lopez, m'écriai-je alors, vois ton fils inliuiner ta fille! * et j'achevai de couvrir Atala de la terre du sommeil.

Nous retournâmes à la grotte, et je fis part au missionnaire du projet que j'avais formé de me fixer près de lui. Le saint, qui connaissait merveilleusement le cœur de l'homme, découvrit ma pensée et la ruse de ma douleur. Il me dtt: i Chactas, fils d'Outalissi, tandis qu' Atala a vécu, je vous al sollicité moimême lie demeurer auprès de moi ; mais à présent votre sort est changé : vous vous tievez à virtre patrie. Croyez-moi, mon fils, les douleurs ne sont point éternelles; il faut tôt ou tard qu'elles finissent, parce que le cceur de l'homme est fini ; c'est nue de nos grandes misères : imus ne simunes pas même capables d'être longtemps malheureux. Relournei; au Mescliacebé : allez Consoler votre mère, qui vous pleure tons les jours, et qui a besoin de votre appui. Faites-vous instruire dans la religion de votre Atala, lorsque vous en trouverez l'occasion, et SOU-

igti/cdayGoOglc

venez-vous que vous lui avez promis d'être vertueux et clirétien. Moi, je veillerai ici sur son tombeau. Partez, mon fils. Dieu, râniedevotresœur et le cœur de votre vieil ami vous suivront, »

Telles furent les parolesde l'hommedu roL'her ; son autorité était trop grande, sa sagesse trop profonde, pour ne lui obéir pas. Dès le leniiemain, je quittai mon vénérable hôte qui, me pressant sur sou cteur, me donna ses derniers conseils, sa dernière bénédii:tion et ses dernières larmes. Je passai au tombeau ; je fus surpris d'y trouver une petite croix qui se montrait au-rfessus de la mort, comme on aperçoit encore le mât d'un vaisseau qui a fait naufrage. Je jugeai que le solitaire était venu prier au tombeau, pendant la nuit ; cette marque d'amitié et de religion fit couler mes pleurs en abondance. Je fus tenté de rouvrir la fosse, et de voir encore une fois ma bien-aimée ; une crainte religieuse me retint. Je m'assis sur la terre, fraîchemert remuée. Un coude appuyé sur mes genoux, et la tête soutenue dans ma main, je demeurai enseveli dans la plus amère rêverie. O René, c'est là que je fis, pour la preniiére fois, des réflexions sérieuses sur la vanité de nos jours, et la plus grande vanité de nos projets I Eh 1 mon e'nfant, qui ne les a point faites, ces réflexions? Je ne suis plus qu'un vieux cerf blanchi par les hivers ; mes ans le disputent à ceux de la corneille : eh bien I malgré tart de jours accumulés sur ma tête, malgré une si longue expérience de la vie, je n'ai point encore rencontré d'homme qui n'eût été trompé dans ses rêves de félicité, point de cœur qui n'entretint une plaie cachée. Le cœur le plus serein en apparence ressemble au puits naturel de la savane Alachua : la surface en paraît calme et pure ; mais, quand vous regardez au fond du bassin, vous apercevez un large crocodile, que le puits nourrit dans ses eaux.

Ayant ainsi vu le soleil se lever et se coucher sur ce lieu de douleur, le lendemain, au premier cri de la cigogne, je me préparai à quitter la sépulture sacrée. J'en partis comme de la home d'où je voulais m'élancer dans la carrière de la vertu. Trois fois j'évoquai l'dme d'Atala;trois fois le Génie du désert répondit i mes cris sous l'arche funèbre. Je saluai ensuite l'Orient, et je découvris au loin, dans les sentiers de la montagne, "'ermite qui se rendait ù la cabane de quelque infortuné. Tombant

genoux et embrassant étroitement la fosse, je m'écriai ;

Dors en paix dans cette terre étrangère, fille trop malheureuse I Pour prix de ton amour, de ton exil et de ta mort, tu vas être ahandonnée, même de ChactasI » Alors, versant des flots de larmes, je me séparai de la fille de Lopez, alors je m'arrachai

igti/cdayGoOgIC

: CHATEAL'BRIAND.

de ces lieux, laissant an pied du mortument de la nature un nioiniment plus auguste : l'hunihle tombeau de la vertu.

l'iPILOfîUC

Cliactas, (ils d'OutalissI le Natrliô, a fait cette histoire h Reiiii l'Eurupéeiî. Les pères l'ont redite au.\ enfants, et moi, v()yageur aux terres lointaines, j'ai fidèlement rapporté ce que des indiens m'en ont appris. Je vis dans ce récit le tableau du peuple chasseur et du peuple laboureur, la religion, première législatrice des hommes, les dangers de l'ignorance et de l'enthousiasme religieux, opposés aux lumières, :\ la charité et au véritable esprit de l'Évangile, les combats des passions et des vertus dans un cœur simple, enfin le triomphe du christianisme sur le sentiment le plus fougueux et la crainte la plus terrible, l'amour et U mort.

Quand un Siminole me raconta cette histoire, je la trouvai fort instructive et parfaitement belle, parce qu'il y mit la fleur du désert, la grâce de la cabane, et une simplicité à conter la douleur, que je ne me flatte pas d'avoir conservées. Mais une chose nie restait à savoir. Je demandais ce qu'était devenu le père Aubry, et personne ne me le pouvait dire. Je l'aurais toujours ignoré, si la Providence qui conduit tout, ne m'avait déctiuvert ce que je cherchais. Voici comme ta chose se passa :

J'avais parcouru les rivages du Mescliacebé, qui formaient autreftiis la barrière méridionale de la Nouvelte- France, et j'étais curieu.x de voir, au nord, l'autie merveille de cet empire, la cataracte de Ni:igara. J'étais arrivé tout près de cette chute, dans l'ancien pays des Agonnonsioni, lorsqu'un matin, en traversant une piaille, j'aperçus une femme assise sous un arbre, et tenant un enfant mort sur ses genoux. Je m'approchai doucement de la jeune mère, et je l'entendis qui disait :

Si tu étais resté parmi nous, cher enfant, ccmme ta main eût bandé l'arc avec grâce 1 Ton bras eût dompté l'ours en fureur ; et sur le sommet de la montagne, tes pius auraient défié le chevreuil à la course. Blanche hermine du rocher, si jeune être allé dans le pays des âmes! Ominient feras-tu pour y vivre? Ton père n'y est point pour t'y nourrir de sa chasse. Tu auras froid, et aucun esprit ne te donnera des peaux pour te couvrir. Olil il faut que je me hâte de t'aller rejoindre, pour te chanter des chansiins et te pri'scnter mon sein. »

Et la jeune mère chantait d'une voix tremblante, balançait l'enfant sur ses genoux, liumectait ses lèvres du lait maternel, et prodiguait & la mort tous les soins qu'on donne à la vie.

Cette femme voulait (aire sécher le corps de son fils sur les branches d'un arbre, selon la coutume indienne, afin de l'emporter ensuite aux tombeaux de ses pères. Elle dépouilla donc le nouveau-né, et, respirant quelques instants sur sa bouche, elle dit : » Ame de mon fils, âme charmante, ton père t'a créé jadis sur mes lèvres par un baiser ; hélas I les miens n'ont pas le pouvoir de te donner une seconde naissance. » Ensuite, elle découvrit son sein, et embrassa ses restes glacés, qui se fussent ranimés au feu du creur maternel, si Dieu ne s'était réservé le souffle qui donne la vie.

Elle se leva, et chercha des yeux un arbre sur les branches duquel elle pût exposer son enfant. Elle choisit un érable à fleurs rouges, festonné de guirlandes d'apios, et qui exhalait les parfums les plus suaves. D'une main elle en abaissa les rameaux inférieurs, de l'autre elle y plaça le corps ; laissant alors échapper la branche, la branche retourna îl sa position naturelle, emportant la dépouille de l'Innocence, cachée dans un feuillage odorant. Oh ! que cette coutume indienne est touchante I Je vous ai vus dans vos campagnes désolées, pompeux monuments des Crassus et des Césars, et je vous préfère encore ces tombeaux aériens du Sauvage, ces mausolées 'de fleurs et de verdure que parfume Tabellle, que balance le zéphyr, et où le rossignol bâtit son nid et fait entendre sa plaintive mélodie. Si c'est la dépouille d'une jeune fille que la main d'un amant a suspendue à l'arbre de la mort ; si ce sont les restes d'un enfant chéri, qu'une mère a placés dans la demeure des petits oiseaux, le charme redouble encore. Je m'approchai de celle qui gémissait au pied de l'érable ; je lui imposai les mains sur la tête, en poussant les trois cris de douleur. Ensuite, sans lui parler, prenant comme elle un rajueau, j'écartai les insectes qui bourdonnaient autour du corps de l'enfant. iMais je me donnai de garde d'effrayer une colombe voisine. L'Indienne lui disait : " ôilombe, si tu n'es pas l'âine de mon tilsqui s'est envolée, tu es,. '^ans doute, une mère qui cherche quelque chose pour faire un nid. Prends de ces cheveux, que je iK laverai plus dans l'eau d'e.'iquine ; prends-en pour coucher tes petits : puisse le Grand Esprit te les conserver 1 »

Cependant la mère pleurait de joie eu voyant la politesse de l'étranger. Connue nous faisions ceci, un jeune homme approcha, et dit : 1 Kilie de Céluta, retire notre enfant ; nous ne séjourne-

igti/cdayGoOglc

mus pas plus longtemps ici, et iiuus partiraiis au premier soleil. » Jf dis iilurs ; » Frère, je te souhaite un del bleu, beaucoup de chevi'euils, un manteau de castor, et l'espérance. Tu n'es donc pas de ce désert ? — Non, répondit le jeune homme, nous sommes des exilés, et nous allons chercher une patrie. « En disant cela, le guerrier baissa la tête dans son sein, et avec le bout de son arc il abattait la fête des fleurs. Je vis qu'il y avait des larmes au ftmd de cette histoire, et je me tus. La femme retira son fils des branches de l'arbre, et elle le donna à porter à son époux. Alors je dis : " Voulez-vous me permettre d'allumer votre feu cette nuit? — ■ Nous n'avons point de cabane, reprit le guerrier; si vous voulez nous suivre, nous campons au bord de la chute. — Je le veux bien », répondis-je, et nous partîmes ensemble.

Nous arrivâmes bientôt au bord de la cataracte, qui s'annonçait par d'afîreux mugissements. Elle est formée par la rivière Ni^ara, qui sort du lac Érié, et se jette dans le lac Ontario ; sa hauteur perpendiculaire est de cent quarante- quatre pieds. Depuis le lac Érié jusqu'au Saut, le fleuve accourt, par une pente rapide, et au moment de la chute, c'est moins un fleuve qu'une mer, dont les torrents se pressent il la bouche béante d'un gouffre. La cataracte se divise en deux briuiches, et se courbe en fer à cheval. Entre les deux chutes s'avance une île creusée en dessous, qui pend avec tous ses arbres sur te chaos des ondes. La masse du fleuve qui se précipite au midi, s'arrondit en un vaste cylindre, puis se dénmle en nappe de neiije, et brille au soleil de toutes les couleurs. Celle qui tombe au levant descend dans une ombre effrayante ; on dirait une colonne d'eau du déluge. Mille arcsen-ciel se courbent et se croisent sur l'abîme. Frappant le roc ébranlé, l'eau rejaillit en tourbillons d'écume, qui s'élèvent au-dessus des forêts, conmie les fumées d'un vaste embrasement. Des pins, des noyers sauvages, des rochers taillés en forme de fantômes, décorent la scène. Des aigles entraînés par le courant d'air, descendent en tournoyant au fond du gouffre ; et des carcajoussesuspeiideut par leurs queues fle.iibles au bout d'une branche uhaLssée, p<iur saisir dans l'abîme les cadavres brisés des élans et des ours.

Tandis qu'avec un plai.sirniéiéde terreur je contemplais ce spectacle, l'Indienne et .son épou.x me quittèrent Je les cherchai en reiui Mitant le llcuvi; au-dessus de la ciuite, et bien tôt je les trouvai dans un endroit couvenahle à leur deuiL Ils étaient couchés sur riierbe avec des vieillards, auprès de quelques] ossements humains enveloppés dans des pe;iux de bêtes. Étonné de tout

=^ . ^- . :rr^. — . - : ATAtA " ■■■■- - - aoi

ce que je voyais depuis quelques heures, je m'assis auprès de la jeune mère, et lui dis : a Qu'est-ce que tout ceci, ma sceur? » Elle me répondit ; " Mon frère, c'est la terre de la patrie, ce sont les cendres de nos aïeux, qui nous suivent dans notre exil. — Et comment, m'écriai-je, avez-vous été réduits à un tel malheur? B La fille de Céluta repartit : i Nous sommes les restes des Natchez. Après le massacre que les Français firent de notre nation pour venger leurs frères, ceux de nos frères qui échappèrent aux vainqueurs trouvèrent un asile chez les Chikassas nos voisins. Nous y sommes demeurés assez longtemps tranquilles ; mais il y a sept lunes que les blancs de la Vii^inie se sont emparés de nos terres, en disant qu'elles leur ont été données par un roi d'Europe. Nous avons levé les yeux au ciel, et, chargés des restes de nos aïeux, nous avons pris notre route à travers le désert. Je suis accouchée pendant la marche; et comme mon lait était mauvais, à cause de la douleur, il a tait mourir mon enfant. " En disant cela, la jeune mère essuya ses yeux avec sa chevelure ; je pleurais aussi.

Or, je dis bientôt ; » Ma sœur, adorons le Grand Esprit, tout arrive par son ordre. Nous sommes tous voyageurs ; nos pères l'ont été comme nous ; mais il y a un lieu où nous nous reposerons. Si je ne craignais d'avoir la langue aussi légère que celle d'un blanc, je vous demanderais si vous avez entendu parler de Chactas, le Natché? » A ces mots, l'Indienne me regarda et me dit : n Qui est-ce qui vous a parlé de Chactas, le Natché? » Je répondis : « C'est la sagesse. » L'Indienne reprit : « Je vous dirai ce que je sais, parce que vous avez éloigné les mouches du corps de mon fils, et que vous venez de dire de belles paroles sur le Grand Esprit. Je suis la fille de la fille de René l'Européen, que Chactas avait adopté. Chactas, qui avait reçu le baptême, et René mon aïeul si malheureux, ont péri dans le massacre. — L'homme va toujours de douleur en douleur, répondis- je en m'inctinant. Vous pourriez donc aussi m'apprendre des nouvelles du père Aubry? — 11 n'a pas été plus iieureux que Chactas, dit rindiejme. Les Chéroquois, enneinis des Français, pénétrèrent à sa Mission ; ils y furent conduits par le son de ta cloche qu'on SDUuait pour secourir les voyageurs. Le père Aubry se pouvait sauver; mais i) ne voulut pas abandonner ses enfants, et il ■demeura pour les encourager à mourir, par son exemple. Il fut brûlé avec de grandes tortures ; jamais on ne put tirer de lui un cri qui tournât à la honte de son Dieu, ou au désiionneur de sa patrie. Il ue cessa, durant le supplice, de prier pour ses bour-

igti/cdayGoOgIC

reaux, et de compatir au sort des victimes. Pour lui arracher une marque de faiblesse, les Chéroquois amenèrent à ses pieds uti Sauvage chrétien, qu'ils avaient horriblement mutilé. Mais ils furent bien surpris, quand ils virent le jeune homme se jeter i genoux, et baiser les plaies du vieil ermite qui lui criait ; I fÀutt enfant, nous avons été mis en spectacle aux anges et aux B hommes. » Les Indiens furieux lui plongèrent un fer rouge dans lagorge, pour l'empêcher de parler. Alors ne pouvant plus consoler les hommes, il expira, >

" On dit que les Chéroquois, tout accoutumés qu'ils étaient à voir es Sauvages souffrir avec constance, ne purent s' empêcher d'avouer qu'il y avait dans l'humble courage du père Aubry quelque chose qui leur était inconnu, et qui surpassait tous les courtes de la terre. Plusieurs d'entre eux, frappés de cette mort, se sont faits chrétiens.

s Quelques années après, Chactas, à son retour de la terre des blancs, ayant appris les malheurs du chef de la prière, partit pour aller recueillir ses cendres et celles d'Atala. Il arriva à l'endroit où était située la Mission, mais il put à peine le reconnaître. Le lac s'était débordé, et la savane était changée en un marais; le pont naturel, en s' écroulant, avait enseveli sous ses débris le tombeau d'Atala et les Bociiges de la mort, Chactas erra longtemps dans ce lieu ; il visita la grotte du Solitaire, qu'il trouva remplie de ronces et de framboisiers, et dans laquelle une biche allaitait son faon. 11 s'assit sur le rocher de la Veillée de la mort, où il ne vit que quelques plumes tombées de l'aile de l'oiseau de passage. Tandis qu'il y pleurait, le serpent familier du missiimnaire sortit des broussailles voisines, et vint s'entortiller à ses pieds. Chactas réchauffa dans son sein ce fidèle ami, resté seul au milieu de ces ruines. Le lils d'Outalissi a raconté que plusieurs fois aux approches de la nuit, il avait cru voir les ombres d'Atala et du père Aubry s'élever dans la vapeur du crépuscule. Ces visions le remplirent d'une religieuse frayeur et d'une joie triste.

" Après avoir cherché vainement le tombeau de sa sceur et celui lie l'iTmite, il était prés d'ahamloniier ces lieux, lorsque la biche de la i;rntk- se mit à l^-nilir devant lui. lillo s'arrêta au pied Je la cmix de la Mission. Cette croix était alors ù moitié enfiiuréc d'eau : M>n bois était roni;é de mousse, et le pélican ■ du dé.sert aimait à se percher sur .ses bjius vermoulus. Chactas jugea que la biche reconnaissante l'avait conduit au tombeau de son liole. Il creusa sous ia roche qui jadis servait d'autel, et

igti/cdayGoOgIC

il y trouva les restes d'un homme et d'une femme. Il ne douta point que ce ne fussent ceux du prêtre et de la vierge, que les anges avaient peut-Étre ensevelis dans ce lieu ; il les enveloppa dans des peaux d'ours, et reprit le chemin de son pays, emportant les précieux restes, qui résonnaient sur ses épaules comme le carquois de la mort. La nuit, il les mettait sous s.i tète, et il avait des songes d'amour et de vertu, O étranger, tu peux contempler ici cette poussière avec celle de Chactas lui-mÉnie '•

Comme l'Indienne achevait de prononcer ces mots, je me levai ; je m'approchai des cendres sacrées, et je me prosternai devant elles en silence. Puis m'éloignant à grands pas, je m'écriai : " Ainsi passe sur la terre tout ce qui l^ut bon, vertueux, sensible I Homme, tu n'es qu'un songe rapide, un rêve douloureux ; tu n'existes que par le malheur; tu n'es quelque chose que par la tristesse de ton Ame et l'éternelle mélancolie de ta pensée I »

Ces réflexions m'occupèrent toute la nuit. Le lendemain, au point du jour, mes hôtes me quittèrent. Les jeunes guerriers ouvraient la marche, et les épouses la fermaient ; les premiers étaient chargés des saintes reliques ; les secondes portaient leurs nouveaU'Ués ; les vieillards cheminaient lentement au milieu, placés entre leurs aïeux et leur postérité, entre les souvenirs et l'espérance, entre la patrie perdue et la patrie à venir. Oh I que de larmes sont répandues, lorsqu'on abandonne ainsi la terre natale, lorsque du haut de la colline de l'exil, on découvre pour la dernière fois le toit où l'on fut nourri et le fleuve de la cabane, qui continue de couler tristement à travers les champs solitaires de la patrie I

Indiens infortunés que j'ai vus errer dans les déserts du Nouveau Monde avec les cendres de vos aïeux, vous qui m'aviez donné l'hospitalité maigre votre misère, je ne pourrais vous la rendre aujourd'hui, car j'erre, ainsi que vous, h la merci des hommes ; et moins heureux dans mon exil, je n'ai point emporté les ns de mes pères.

igti/cdayGoOgIC

Page 1