LE RÉCIT
LES niUSSEURS
C'est une singulière destinée, mon cher fils, que celle qui nous réimit. Je vois en toi l'iKiinme civilisé qui s'est fait sauvage;
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,5Ô =-=■ CHATICAUBRIAND. — CHAI'. VI . -s
tii vois en moi t'hoiiune saiivase que le Grand Esprit (j'ignore [iiuir qnel liosseiii) ;t voulu dvilisiT. Entrés l'un et l'autre dans I;i carrière de la vie par les deux himts (i[-'j.-M)sés, tu es venu te repiiser à ma plaee, et j'ai êlé ni'iisseuir à la tienne ; ainsi nous avons dû :ivi>ir dos chjets une vue totalement différente. Qui, de t'ii 'UL de umi, a le plus ya^né (ki le plu.s perdu ù ee cliangement de position ? C'est ee que savent les Génies, dont le moins savant a plus lie sagesse que tous les lionuues ensemble.
A laprodiaUii; lune des fleurs (I), il y aura sept fois dix neiges, Ot tniis neiges de plus (2), que ma mère me mit au monde sur le bord du Mesi'.hacebé. Les Espagnols s'étaient depuis peu établis dans la baie de Pensaeola ; mais aucun blanc n'habitait euiTire la Louisiane, Je comptais ii peine dix-sept chutes de feuilles lorsque je marcliai avec mon père, le guerrier Outalissî, contre les Muscogulges, nation puissante des Florides, Nous nous joignîmes aux Espagnols, nos alliés, et le combat se donna sur une des branches de la Maubile. Areskoui (3) et les Manitous ne nous furent pas favorables. Les ennemis triomphèrent ; mon père perdit la vie ; je fus blessé delix fois en le défendant. Oh ! que ne descendis-je alors dans le pays des âmes (4) 1 j'aurais évité les malheurs qui m'attendaient sur la terre. Les Esprits en ordonnèrent autrement ; je fus entraîné par les fuyards à Saint-Augustin,
Dans cette ville, nouvellement bâtie par les Esp^;nols, je courais le risque d'être enlevé pour les mines de Mexico, lorsqu'un vieux Castillan nommé Lopez, touché de ma jeunesse et de ma simplicité, ni'ofhit un asile et me présenta à une sœur avec laquelle il vivait sans épouse.
Tous les deux prirent pour moi les sentiments les plus tendres. On in'éleva avec beaucoup de soin ; on me donna toutes sortes de maîtres. Mais après avoir passé trente lunes à Saint- Augustin, je fus saisi du dégoClt de la vie des cités. Je dépérissais à vue d'œil : tantôt je demeurais immobile pendant des heures à contempler la cime des lointaines forêts, tantôt on me trouvait assis an bord d'un ileuve, que je regardais tristement couler. Je me peignais les bois à travers lesquels cette onde avait passé, et mon âme était tout entière â la solitude.
Ne pouvant plus résister à l'envie Je retourner au désert, un
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matin je me présentai à Lopez, vêtu de mes habits de Sauvage, tenant d'une main mon arc et mes flèches, et de l'autre mes vêtements européens. Je les remis à mon généreux protecteur, aux pieds duquel je, tombai en versant des torrents de larmes. Je me donnai des noms odieux ; je m'accusai d'ingratitude : iiMaisenfin, lui dis-je, 6 mon père! tu le vois toi-même : je meurs si je ne reprends la vie de l'Indien. »
Lopez, frappé d'étonné ment, voulut me détourner de mon dessein. 11 me représenta les dangers que j'allais courir, en ni'exposant à 'tomber de nouveau entre les mains des Muscogulges. Mais voyant que j'étais résolu à tout entreprendre, fondant en pleurs, et me serrant dans ses bras : 1 Va, s'écria-t-il, enfant de la nature 1 reprends cette indépendance de l'homme que Lopez ne te veut point ravir. Si j'étais plus jeune moimême, je t'accompagnerais au désert {où j'ai aussi de doux souvenirs 1) et je te remettrais dans les bras de ta mère. Quand tu seras dans tes forêts, songe quelquefois à ce vieil Esp^nol qui te donna l'hospitalité, et rappelle-toi, pour te porter à l'amour de tes semblables, que la première expérience que tu as faite du cœur humain a été toute en sa faveur, n Lopez finit par une prière au Dieu des Chrétiens, dont j'avais refusé d'embrasser le culte, et nous nous quittâmes avec des sanglots.
Je ne tardai pas il être puni de mon ingratitude. Mon inexpérience m'égara dans les bois, et je fus pris par un parti de Muscogulges et de Siminoles, comme Lopez me l'avait prédit. Je fus reconnu pour Natché i mon vêtement et aux plumes qui ornaient ma tête. On m'enchaîna, mais légèrement à cause de ma jeunesse, Simaghan, le chef de la troupe, voulut savoir mon nom ; je répondis : • Je m'appelle Chactas, fils d'Outalissi, iils de Miscou, qui ont enlevé plus de cent chevelures aux héros Muscc^ulges. K Simaghan me dit : « Chactas, fils d'Outalissi, fils de Miscou, réjouis-toi ; tu seras" briilé au grand village. » Je repartis:» Voilà qui va bien ; "et j'entonnai ma chanson de mort.
Tout prisonnier que j'étais, je ne pouvais, durant les premiers jours, m'empêcher d'admirer mes ennemis. Le Muscogulge, et surtout son allié, le Siniinole, respire la gaieté, l'amour, le contentement. Sa démarche est légère, son abord ouvert et serein. Il parle beaucoup et avec volubilité ; son langage est harmonieux et facile. L'âge même ne peut ravir aux Sachems cette simplicité joyeuse : comme les vieux oiseaux de nos bois, ils mêlent encore leurs vieilles chansons aux airs nouveaux de leur jeune postérité.
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■■ ciiATi':AuiiRiA>;n. — cirAP. vi -—
Les femiiiLS i|ui ;ii\-iiiiipa!i;ii:iii;nt lit troupe téiimiEii aient pour ma jeimtsse imu pitié ttrnJre ut une curiosité aimable. Elles mu q'.iestionnaiciit sur ma mère, sur les premiers jours de ma vie ; ellfs viAihiii-iil siiviiir si l'un siispeniiait mim berceau Je mousse aux braiiilies fleuries îles érables, si les brises m'y balançaient auprès ciu niil des petits oiseaux. C'était ensuite mille autres tiuestioiis sur l'état <îe mon fU'ur : elles me demandaient si j'avais vu tme biche blanche dans mes si>n,i,'es, et si les arbres de la vallée secrète m'avaient conseillé d'aimer. Je répondais avec naïveté au.ï inires, aux tille.s et aux épiurses des h(niimes. Je leur disais : « Vous êtes les grâces du jour, et la nuit vous aime comme' la rosée. L'himime sort de votre sein pour se susjiendre à votre mamelle et ;\ votre bouche : vous saveii des paroles miiffiques qui endorment t(rates les douleurs. Voilà ce que m'a dit celle qui m'a mis au monde, et qui ne me reverra plusl elle m'a dit encore que les vierges étaient iîts fleurs mystérieuses, qu'on trouve dans les lieux solitaires. ■>
Ces louantes faisiiiunt beaucoup de plaisir aux femmes ; elles me comblaient de toutes sortes de dons; elles m'apportaient de la crame de noi.f, du sucre d'érahie, de la saj^amité (t), des jamlxms d'ours, des peaux de castors, des coquillages pour me parer, et des mousses pour ma couilic. Elles cliantaîeiit, elles riaient -avec moi, et puis elles se prenaient -X verser des larmes en souReant que Je serais brûlé.
Une nuit que les Musco^uliies avaient placé leur camp sur le bord d'ime forêt, j'étais assis auprès du fru de la etierre, avec le chasseur cumuils à ma trarde. Tout :\ coup j'entendis le murmure d'un vêtement sur l'Herbe, et une femme it demi voilée vint s'asseoir il mes côtés. Des pleurs roulaient sous sa paupière ; h la lueur du feu, un petit crucifix d'or brillait sur son sein. Elle était régulièrement belle; l'im remarquait sur son visage jo ne sais quoi de vertueux et de passionné, dunt l'attrait était irrésistible. Elle joif,'iiait à cela des i;râces plus tendres; une extrême sensil'ilité, unie à une mélanculie profonde, respirait
Je crus que c'élait la l^ùr^i- ihx J.iiiinrs jiiioiirs, cMn vierge qu'on envoie au prisi'imier de ^'uerre pour encKanter sa tombe. Dans cette persuasion, je lui dis en balbulianl, et avec un trouble qui pciurtant ne venait pas de la crainte du iuiclier : » Vierge, vous êtes diijne des premières amours, et vous n'êtes pas faite .
pour les dernières. Les mouvements d'un cœur qui va bientôt cesser de battre répondraient mal aux mouvements du vôtre. Comment mêler la mort et la vie? Vous me leriez trop regretter le jour. Qu'un autre soit plus heureux que moi, et que de longs embrasse m ents unissent la liane et le chêne ! '
La jeune fille me dit alors : " Je ne suis point la yier^e des dernià'es ainours. Es-tu chrétien? s Je répondis ijue je n'avais point trahi les Génies de ma' cabane. A ces mots, l'Indienne fit un mouvement involontaire. Elle me dit : « Je te plains de n'être qu'un méchant idolâtre. Ma mère m'a faite chrétienne ; je me nomme Atala, fille de Simaghan aux bracelets d'or, et chef des guerriers de cette troupe. Nous nous rendons à Apalachucla où tu seras brûlé. » En prononçant ces mots, Atala se lève et s'éloigne.
Ici Chactas fut contraint d'interrompre son récit. Les souvenirs se pressèrent en foule dans son âme ; ses yeux éteints inondèrent de lamies ses joues flétries : telles deux sources cachées dans la profonde nuit de la terre se décèlent par les eaux qu'elles laisserit filtrer entre les rochers.
O mon fils, reprit-il enfin, tu vois que Chactas est bien peu sase, malgré sa renommée de sagesse. Hélas I mon cher enfant, les hommes ne peuvent déj;ï plus voir, qu'ils peuvent encore pleurer ! Plusieurs jours s'écoulèrent ; la tîlle du Sachem revenait chaque soir me parler. Le sommeil avait fui de mes yeux, et Ataia était dans mon cœur, comme le souvenir de ia couche de mes pères.
Le dix-septième jour de marche, vers le temps où l'éphémère sort des eaux, nous entrâmes sur la grande savane Alachua. Elle est environnée de coteaux qui, fuyant les mis derrière les autres, portent, en s'élevant jusqu'aux nues, des forêts étagées de copalmes, de citronniers, de magnolias et de chênes -verts. Le chef poussa le cri d'arrivée, et la troupe campa au pied des collines. On me relégua il quelque distance, au bord d'un de ces piiifs Hjtureh, si fameux dans les Florides. J'étais attaché au pied d'un arbre ; un guerrier veillait impatiemment auprès de moi. J'avais à peine passé quelques instants dans ce lieu, qu'Atala parut sous les iiquidambars de la fontaine. " Chasseur, dit-elle au héros Muscojjulge, si tu veux poursuivre le chevreuil, je garderai le prisonnier. » Le guerrier bondit de joie à cette parole de la fille du chef ; il s'élance Un sommet de la colline et allonge ses pas dans la plaine.
Étrange contradiction du cœur de riionime I Moi qui av.iis
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if).. -— - CElATKArORIAND. — CHA1>. VI ■
tant disiré Je dire les choses du mystère à celle que j'aimais déjà comme le soleil, iiiaiiitenant interdit et confus, je croîs que j'eusse préféré il'iilre jeté ;mx croi-odiies de la fontaine, à niL' tri'iiver seul ainsi avec Atala. La lille du désert était aussi tniirhlée que son prisimnier; ncius «ardions ini profond silence; les Génies de i'aniour avaient dérobé nos paroles. Enfin Atala, faisant un effort, dit ceci : > Guerrier, vous êtes retenu bien faiblement ; vous pouvez aisément vous écliapper. » A ces mots, b hardiesse revint sur ma langue, je répondis : * Faiblement retenu, ô temnie I... » Je ne sus i-omment achever, Atala hésita quelques moments ; puis elle dit : " Sauvez-vous. » Et elle me détacha du tronc de l'arbre. Je saisis la corde ; je la remis dans la main de la lille étrangère, en tordant ses beaux doigts à ss termersur ma chaîne. « Reprenez-la I reprenez-la I m'écriai-je. — Vous Êtes im insensé, dit Atala d'une voix émue. Malheureux! ne sais-tu pas que tu seras brûlé? Que prétends-tuî Sonifes-tu bien que je suis la fille d'un redoutable Sachem? — Il fut un temps, répliquai-je avec des larmes, que j'étais aussi porté dans une peau de castor, aux épaules d'une mère. Mon père avait aussi une belle hutte, et ses chevreuils buvaient les eaux de mille torrents; mais j'erre maintenant sans patrie. Quand je ne serai plus, aucim ami ne mettra un peu d'herbe sur mon corps, pour le garantir des mouches. Le corps d'un étranger malheureux n'intéresse personne. ■
Ces mots attendrirent Atala. Ses larmes tombèrent dans la fontaine. >■ Ahl repris-je avec vivacité, si votre cœur parlait comme le mien! Le désert n'est-il pas libre? Les forêts n'ontcUes point de replis où nous cacher? Faut-il donc, pour être heureu.x, tant de choses aux enfants des cabanes I fllle plus belle que le premier son^e de l'époux! ma bien-aiméel ose suivre mes pas. » Telles lurent mes paroles. Atala me répondit d'une voix tendre ; » Mon jeune ami, vous avez appris le langage des blancs, il est aisé de tromper une Indienne. — Quoil m'écriai-je, vous m'appelez votre jeune ami ! Ah 1 si un pauvre esclave... — Eh bien 1 dit-elle, en se penchant sur moi, un pauvre esclave.,. ■ Je repris avec ardeur : « Qu'un baiser l'assure de ta , foi! » Atala écouta ma prière. Comme un faon semble pendre aux Heurs de lianes roses, qu'il s;iisit de sa langue délicate dans l'escarpement de la miintai,'nc, ainsi je restai suspendu aux lèvres de ma hieii-ainiée.
llélasl muu cher lils, la douleur touehe de prés au plaisiri Qui ei!it pu croire que le monienf où Alala me donnait le premier
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gage de son amour, serait celui-là même où elle détruirait mes espérances? Cheveux blanchis du vieux Chactas, quel fut votre étonnement lorsque la fille du Sachem 'prononça ces paroles : « Beau prisonnier, j'ai follement cédé à ton désir ; mais où nous conduira cette passion? Ma religion me sépare de toi pour toujours... ma mère, qu'as-tu fait?,., s Atala se tut tout à coup, et retint je ne sus quel fatal secret près d'échapper à ses lèvres. Ses pa/oles me plongèrent dans le désespoir, t Eh bien I m'écriaije, je serai aussi cruel que vous; je ne fuirai point. Vous me verrez dans le cadre de feu ; vous entendrez les gémissements dema chair, et vous serez pleine de joie. ■ Atala saisit mes mains entre les deux siennes, t Pauvre jeune idolâtre, s'écria-t-elle, tu me fais réellement pitié I Tu veux donc que je pleure tout mçn cœur? Quel dommage que je ne puisse fuir avec toil Malheureux a été le ventre de ta mère, ô Atala I Que ne te jettestu aux crocodiles de la fontaine I •
Dans ce moment même, les crocodiles, aux approches du coucher du soleil, commençaient à faire entendre leurs rugissements. Atala me dit : " Quittons ces lieux, » J'entraînai la fille de Simaghan au pied des coteaux qui formaient des golfes de verdure, en avançant leurs promontoires dans la savane. Tout était calme et superbe au désert. La cigi^ne criait sur son nid ; les bois retentissaient du chant monotone des cailles, du sifflement des perruches, du mugissement des bisons et du hennissement des cavales si mi no les.
Notre promenade fut presque muette. Je marchais à côté ' d' Atala ; elle tenait le bout de la corde, que je l'avais forcée de reprendre. Oue'quffois nous versions des pleurs, quelquefois nous essayions de sourire. Un regard, tantôt levé vers le ciel, tantôt attaché à la terre, une oreille attentive au chant de l'oiseau, un geste vers le soleil couchant, une main tendrement serrée, un sein tour à tour palpitant, tout à tour tranquille, les noms de Chactas et d'Atalà doucement répétés par intervalles.. . Ohl première promenade de l'amour, il faut que votre souvenir soit bien puissant, puisque après tant d'années d'infortune, vous remuez encore le cœur du vieux Chactas !
Qu'ils sont incompréhensitîles, les mortels agiles par des passions! Je venais d'abandonner le généreux Lopez, je venais de m'exposera tous les dangers pour être libre; dans un instant le regard d'une femme avait changé mes goûts, mes résolutions, mes pensées I Oubliant mon pays, ma mère, ma cabane, et la mort affreuse qui m'attendait, j'étais devenu indifférent à tout
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,63 =^ CEIATPArBlîlAND. — CHAP VI : '.r^
Cl' qui ii'i'tait p:i5 Atalii ( Sans force pour m'flever à la raison de i'ii'iiiime, j"i't;iis retoml^t' tout à coup dans une espèce d'enfance : et, loin île po'.ivinr rien faire ponr me sfmstraire aux maux qui m'attendaient, j'aurais eu presque besoin qu'on s'occupât de mon sommeil et de ma nourriture I
Ce fut donc vainement qu'après nos courses dans la savane, Atala, se jetant à mes i;enou.\, m'invita de nouveau à la quitter. Je lui protestai que je retournerais seul au camp, si elle refusait de me rattacher au pied de mon arbre. Elle fut obligée de me satisfaire, espérant me convaincre une autre fois.
Le lendemain de cette journée, qui décida du destin de ma vie, on s'arrSta dans une vallée, non loin de Guscowitia, capitale des Simînoles. Ces Indiens, unis aux Muscogulges, forment avec eux la confédération des Creeks. La fille du pays des palmiers vint me trouver au milieu de la nuit. Elle me conduisit dans une grande forêt de pins, et renouvela ses prières pour m'eng^er à la fuite. Sans lui répoudre, je pris sa main dans ma main, et ' je forçai cette biche altérée d'errer avec moi dans la forêt, La nuit était délicieuse. Le Génie des airs secouait sa chevelure i^leue, embaumée de la senteur des pins, et l'on respirait la faible odeur d'ambre qu'exhalaient les crocodiles couchés sous les tamarins des fleuves. La lune brillait au milieu d'un azur sans taclie, et sa lumière gris de perle descendait sur la cime indéterminée des forêts. Aucun bruit ne se faisait entendre, hors je ne sais quelle hariiionle lointaine qui régnait dans la profondeur des bois : on eût dit que l'âme de la solitude soupirait dans toute l'étendue du désert...
J'emportai Atala dans mes bras au fond de la forêt, et je lui dis des choses qu'aujourd'hui je chercherais en vain sur mes lèvres. Le vent du midi, mon cher fils, perd sa chaleur en passant sur des montagnes de glace. Les souvenirs de l'amour dans le cceur d'un vieillard sont comme les feux du jour réfléchis par l'orbe paisible de la lune, lorsque le soleil est couché et que le silence plane sur la hutte des sauvages.
Qui pouvait sauver Atala? Qui pouvait l'empêcher de succombera la nature? Rien qu'un miracle, sans doute .-etcemirade fut fait 1 La fille de Sima^'han eut recours au Dieu des Chrétiens ; elle se précipita .sur la terre et prononça une fervente oraison, adressée à sa mère et à la reine des vierges. C'est de ce moment, à René, que j'ai conçu une merveilleuse idée de cette religion qui, dans les forêts, au milieu de toutes les privations de la vie, peut remplir de mille dons les infortunés ; de cette religion qui.
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opposant sa puissance au torrent des passions, suffit seule pour les vaincre, lorsque tout les favorise, et le secret des bois et l'absence des hommes et la fidélité des ombres. Ah 1 qu'elle me parut divine, la simple Sauvage, l'ignorante A tala, qui à genoux devant un vieux pin tombé, comme au pied d'un autel, offrait à son Dieu des vœux pour un amant idolâtre I Ses yeux levés vers l'astre de la nuit, ses joues brillantes des pleurs de la religion et de l'amour, étaient d'une beauté immortelle. Plusieurs fois il me sembla qu'elle allait prendre son vol vers les deux ; plusieurs fois je crus voir descendre Sur les rayons de la lune et entendre dans les branches des arbres ces Génies que le Dieu * des Chrétians envoie aux ermites des rochers, lorsqu'il se dispose à les rappeler à lui. J'en fus alîligé, car je craignis qu'Atala n'eût que peu de temps à passer sur la terre.
Cependant elle versa tant de larmes, elle se montra si malheureuse, que j'allais peut-être consentir à m'éloigner, lorsque le cri de mort retentit dans la forêt. Quatre hommes armés se précipitent sur moi : nous avions été découverts ; le chef de guerre avait donné l'ordre de nous poursuivre.
Atala, qui ressemblait aune reine pour l'orgueil de ladéniarche, dédaigna de parler à ces guerriers. Elle leur lança un regard superbe, et se rendit auprès de Simaghan.
Elle ne put rien obtenir. On redoubla mes gardes, on multiplia mes chaînes, on écarta mon amante. Cinq nuits s'écoulent, et nous apercevons Apalachucla, situé au bord de la rivière Chata- Uche, Aussitôt on me couronne de fleurs ; on me peint le visage d'azur et de vermillon ; on m'attache des perles au nez et aux oreilles, et l'on me met à la main un chichikoué (i).
Ainsi paré pour le sacrifice, j'entre dans Apalaciiucla, aux cris répétés de la foule. C'en était fait de ma viç, quand tout à coup le bniit d'une conque se fait entendre, et le Mico, ou chef de la nation, ordonne de s'assembler.
Tu connais, mon fils, les tourments que les sauvi^es font subir aux prisonniers de guerre. Les missionnaires chrétiens, au péril de leurs jours, et avec une charité infatigable, étaient parvenus, chez plusieurs nations, à faire substituer un esclavage assez doux aux horreurs du bûcher. Les Muscogulges n'avaient point encore adopté cette coutume; mais un parti nombreux s'était déclaré en sa faveur. C'était pour prononcer sur cette
importante affaire que le Mico convoquait les Sadiems. On me conduit au lieu des délibérations.
Non loin d'Apalachucla s'élevait, sur un tertre isolé, le pavillon du conseil. Trois cercles de colonnes formaient l'élégante architecture de cette rotonde. Les colonnes étaient de cyprès poli et sculpté ; elles augmentaient en hauteur et en épaisseur, et diminuaient en nombre, à mesure qu'elles se rapprochaient du centre, marqué par un pilier unique. Du sommet de ce pilier partaient des bandes d'écorce, qui, passant sur le sommet des autres colonnes, couvraient le pavillon, en forme d'Éventail à jour.
Le conseil s'assemble. Cinquante vieillards, en manteau de castor, se rangent sur des espèces de gradins faisant face à la porte du pavillon. Le grand chef est assis au milieu d'eux, tenant a la main le calumet de paix à demi coloré pour la guerre. A la droite des vieillards, se placent cinquante femmes couvertes d'une robe de plumes de cygnes. Les chefs de guerre, le tomahawk (1) à la main, le pennache en tête, les bras et la poitrine teints de sang, prennent la gauche.
Au pied de la colonne centrale brûle le feu du conseil. Le premier jongleur, environné des huit gardiens du temple, vÈtu de longs habits, et portant un hibou empaillé sur la tête, verse du baume de copalme sur la flamme et offre un sacrifice au soleil. Ce triple rang de vieillards, de matrones, de guerriers, ces prêtres, ces nuages d'encens, ce sacrifice, tout sert à donner à ce conseil un appareil imposant.
J'étais debout enchaîné au milieu de l'assemblée. Le sacrifice achevé, le Mico prend la parole, et expose avec simplicité l'affaire qui rassemble le conseil. 11 jette un collier bleu dans la salle, en témoignage de ce. qu'il vient de dire.
Alors un Sachem de la tribu de l'Aigle se lève, et parle ainsi:
" Mon père le Mico, Sachems, matrones, guerriers des quatre tribus de l'Aigle, du Castor, du Serpent et de la Tortue, ne changeons rien aux mœurs de nos aïeux ; brûlons le prisonnier, et n'amollissons point nos courages. C'est une coutume des blancs qu'on vous propose ; elle ne peut être que pernicieuse. Donnez un collier rouge qui contienne mes paroles. J'ai dit. >
Et il jette un collier rouge dans l'assemblée.
Une matrone se lève, et dit :
a Mon père l'Aigle, vous avez l'esprit d'un renard et la pru-
(y la hac™. [C.)
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dente lenteur d'une tortue. Je veux polir avec vous la chaîne d'amitié, et nous planterons ensemble l'arbre de paix. Mais . changeons les coutumes de nos aïeux en ce qu'elles ont de funeste. Ayons des esclaves qui cultivent nos champs, et n'entendons plus les cris du prisonnier, qui troublent le sein des mères. J'ai dit. »
Comme on voit les Sots de la mer se briser pendant un orage, comme en automne les feuilles séchées sont enlevées par un tourbilIon,comme les roseauxduMeschacebé plient et se relèvent dans une inondation subite, comme un grand troupeau de cerfs bramé au fond d'une forêt, ainsi s'agitait et murmurait le conseil. Des Sactiems, des guerriers, des matrones parlent tour à tour ou tous ensemble. Les intérêts se choquent, les opinions se divisent, le conseil va se dissoudre ; mais enfin l'usage antique l'emporte, et je suis condamné au bûcher.
Une circonstance vint retarder mon supphce ; la FUe des morts ou le Festin des âmes approchait, 11 est d'usage de ne faire mourir aucun captif pendant les jours consacrés à cette cérémonie. On me confia à une garde sévère; et sans doute les Sachemséloignèrent la fille de Simaghan, car jene la revis plus.
Cependant les nations de plus de trois cents lieues à la ronde arrivaient en, foule pour célébrer le Festin des âmes. On avait bâti une longue hutte sur un site écarté. Au jour marqué, chaque cabane exhuma les restes de ses pères de leurs tombeaux particuliers, et l'on suspendit les squelettes, par ordre et par famille, aux murs de la Salle commune des aieux. Les vents (une tempête s'était élevée), les forêts, les cataractes mugissaient au dehors, tandis que les vieillards des diverses nations concluaient entre eux des traités de paix et d'alliance sur les os de leurs pères...
Sur les bords de la rivière Chata-Uche se voyait un figuier sauvage, que le culte des peuples avait consacré. Les vierges avaient accoutumé de laver leurs robes d'écorce dans ce lieu et de les exposer au souffle du désert, sur les rameaux de l'arbre antique. C'était là qu'on avait creusé un immense tombeau. On part de la salle funèbre, en chantant l'hymne à la mort ; chaque famjlle porte quelques débris sacrés. On arrive à la tombe ; on y descend les reliques ; on les y étend par couche ; on les sépare avec des peaux d'ours et de castor; le mont du tombeau s'élève, et l'on y plante VÂrbre des pleurs et du som-
Piaignons les hommes, mon cher fils! Ces mêmes Indiens dont les coutumes sont si touchantes, ces mêmes femmes qui
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m'avaient témoigné un intérêt si tendre, demandaient maintenant mon supplice îi grands cris ; et des nations entières retardaient leur départ, pour avoir le plaisir de voir un jeune homme souffrir des tourments épouvantables.
Dans une vallée au nord, à quelque distance du grand village, s'élevait un bois de cyprès et de sapins, appelé le Boii du sang. On y arrivait par les ruines d'un de ces monuments dont on Ignore l'origine, et qui sont i'ouvrage d'un peuple maintenant inconnu. Au centre de ce bois s'étendait une arène, où l'on sacrifiait les prisonniers de guerre. On m'y conduit en triomphe. Tout se prépare pour ma mort : on plante le poteau d'Areskoui ; les pins, les ormes, les cyprès tombent sous la cognée ; le bûcher s'élève ; les spectateurs bâtissent des amphithéâtres avec des branches et des troncs d'arbres. Chacun invente un supplice : l'un se propose de m'arracher la peau du crâne, l'autre de me brûler les yeu.\ avec des haches ardentes. Je commence ma chanson de mort :
I Je ne crains point les tourments : je suis brave, ô Musco- H:ulges, je vous défie 1 je vous méprise plus que des femmes. Mon père Outalissi, fils de Miscou, a bu dans le crâne de vos plus fameux guerriers; vous n'arracherez pas un soupir de mon cœur, o
Provoqué par ma chanson, un guerrier me perça le bras d'une flèche ; je dis : « Frère, je te remercie. «
Malgré l'activité des bourreaux, les préparatifs du supplice ne purent être achevés avant le coucher du soleil. On consulta le Jongleur, qui défendit de troubler les Génies des ombres, et ma mort tut encore suspendue jusqu'au lendemain. Mais, dans l'impatience de jouir du spectacle, et pour être plus tôt prêts au lever de l'aurore, les Indiens ne quittèrent point le Bois du !ang; ils allumèrent de grands feux, et commencèrent des festins et des danses.
Cependant on m'avait étendu sur le dos. Des cordes partant de mon cou, de mes pieds, de mes bras, allaient s'attacher à des piquets enfoncés en terre. Des guerriers étaient couchés sur ces cordes, et je ne pouvais faire un mouvemeiit sans qu'ils eu fussent avertis. La nuit s'avance : les chants et les danses cessent par degrés ; les feux ne jettent plus que des lueurs rougeàtres, devant lesquelles on voit encore ' passer les ombres lie quelques Sauvages; lout s'endort; à mesure que le bruit des hnnmie?; s'afïaiblit, celui du déf^ert aui.'meiite. et au tumulte des viiix suc.édfiit k>i phiiiiks du vent Jani la forêt.
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C'était l'heure où une jeune Indienne qui vient d'être mère se réveille en sursaut au milieu de la nuit, car elle a cru entendre les cris de son premier-né, qui lui demande la douce nourriture. Les yeus attachés au ciel, où le croissant de la lune errait dans les nuages, je réfléchissais sur ma destinée, Atala me semblait un monstre d'ingratitude, M'abandonner au moment du supplice, moi qui m'étais dévoué aux flammes plutdt que de la quitter I et pourtant je sentais que je l'aimais toujours, et que je mourrais avec joie pour elle.
li est dans les extrêmes plaisirs un aiguillon qui nous éveille, comme pour nous avertir de profiter de ce moment rapide; dans les grandes douleurs, au contraire, je ne sais quoi de pesant nous endort ; des yeux fatigués par les larmes cherchent naturellement à se fermer, et la bonté de la Providence se fait ainsi remarquer, jusques dans nos infortunes. Je cédai, malgré moi, à ce lourd sommeil que goûtent quelquefois les misérables. Je révais qu'on m'ôtait mes chaînes ; je croyais sentir ce soulagement qu'on éprouve lorsque, après avoir été fortement pressé, une main secourable relâche nos fers.
Cette sensation devint si vive qu'elle me fit soulever les paupières, A la clarté de la lune, dont un rayon s'échappait entre deux nuages, j'entrevois une grande figure blanche penchée sur moi, et occupée à dénouer silencieusement mes liens. J'allais pousser un cri, lorsqu'une main, que je reconnus à l'instant, me ferma la bouche. Une seule corde restait; mais il paraissait impossible de la couper sans toucher un guerrier qui la couvrait tout entière de son corps. Atala y porte la main, le guerrier s'éveille à demi, et se dresse sur son séant. Atala reste immobile, et le regarde. L'Indien croit voir l'Esprit des ruines ; i! se recouche en fermant les yeux et en invoquant son Manitou. Le lien est brisé. Je me lève; je suis ma libératrice, qui me tend le bout d'un arc dont elle tient l'autre extrémité. Mais que de dangers nous environnent I Tantôt nous sommes prés de heurter des Sauvages endormis ; tantôt une garde nous interroge, et Atala répond en changeant sa voix. Des enfants poussent des cris, des dogues aboient, A peine sommes-nous sortis de l'enceinte funeste, que des hurlements ébranlent la forêt. Le camp se réveille, mille feux s'allument, on voit courir de tous côtés des Sauvages avec des flambeaux : nous précipitons notre course.
Quand l'aurore se leva sur les Apalaches, nous étions déjà loin. Quelle fut ma félicité, lorsque je me trouvai encore une
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fois dans la solitude avec Atala, avec Atala ma libératrice, avec Atala qui, se donnait à moi pour toujours I Les paroles manquèrent à ma langue, je tombai à genoux, et je dis à la fille de Sim^han : » Les hommes sont bien peu de chose ; mais quand les Génies les visitent, alors ils ne sont rien du tout. Vous Êtes un génie, vous m'avez visité, et je ne puis parler devant vous; » Atala me tendit la main avec un sourire : « 11 faut bien, dit-elle, que je vous suive, puisque vous ne voulez pas fuir sans moi. Cette nuit, j'ai séduit le jongleur par des présents, j'ai enivré vos bourreaux avec de l'essence de feu (i), et j'ai dû hasarder ma vie pour vous, puisque vous aviez donné la vôtre pour moi. Oui, jeune idolâtre, ajouta-t-elle avec un accent qui m'effraya, te sacrifice sera réciproque, »
Atala me remit les armes qu'elle avait eu soin d'apporter; ensuite elle pansa ma blessure. En l'essuyant avec une feuille de papaya, elle la mouillait de ses larmes. « C'est un baume, lui dis-je, que tu répands sur ma plaie. — Je crains plutôt que ce ne soit un poison », répondit-elle. Elle déchira un des voiles de son sein, dont elle fit une première compresse qu'elle attacha avec une boude de ses cheveux.
L'ivresse, qui dure longtemps chez les Sauvages, et qui est pour eux une espèce de maladie, les empêcha sans doute de nous poursuivre durant les premières journées. S'ils nous cherchèrent ensuite, il est probable que ce fut du côté du couchant, persuadés que nous aurions essayé de nous rendre au Mes* chacebé ; mais nous avions pris notre route vers l'étoile immobile (2j, en nous dirigeant sur la mousse du tronc des arbres.
Nous ne tardâmes pas à nous apercevoir que nous avions peu gagné à ma délivrance. Le désert déroulait maintenant devant nous ses solitudes démesurées. Sans expérience de la vie des forêts, détournés de notre vrai chemin, et marchant à l'aventure, qu'allions- nous devenir? Souvent en regardant Atala, je me rappelais cette antique histoire d'Agar, que Lopez m'avait fait lire, et qui est arrivée dans le désert de Bersabée, il y a bien longtemps, alors que les hommes vivaient trois âges de chfine. Atala me fit un manteau avec la seconde écorce du frêne, car j'étais presque nu. Elle me broda des mocassines (3) de peau de rat musqué, avec du poil de porc-épic. Je prenais soin à
(I) De reau-de-vic, (C.)
(21 Le nord. (C.)
()) Chaussure indienne. (C.)
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mon tour de sa parure. Tantôt je lui mettais sur la tête une couronne de ces mauves bleues, que nous trouvions sur notre route, dans des cimetières indiens abandonnés ; tantôt je lui faisais des colliers avec des graines rouges d'azaléa ; et puis je me prenais à sourire en contemplant sa merveilleuse beauté.
Quand nous rencontrions un fleuve, nous le passions sur un radeau ou à la nage. Atala appuyait une de ses mains sur mon épaule; et, comme deux cygnes voyageurs, nous traversions ces ondes solitaires.
Souvent, dans les grandes chaleurs du jour, nous cherchions un abri sous les mousses des cèdres. Presque tous les arbres de la Floride, en particulier le cèdre et le chêne-vert, sont couverts d'une mousse blanche qui descend de leurs rameaux jusqu'à terre. Quand, la nuit, au clair de la lune, vous apercevez sur la nudité d'une savane une yeuse isolée revêtue de cette draperie, vous croiriez voir un fantôme traînant après lui ses longs voiles. La scène n'est pas moins pittoresque au grand jour; car une foule de papillons, de mouches brillantes, de colibris, de perruches vertes, de geais d'azur, vient s'accrocher à ces mousses, qui produisent alors l'effet d'une tapisserie en laine blanche, où l'ouvrier européen aurait brodé des insectes et des oiseaux éclatants.
C'était dans ces riantes hôtelleries, préparées par le Grand Esprit, que nous nous reposions à l'ombre. Lorsque les vents descendaient du ciel pour balancer ce grand cèdre, que le château aérien bâti sur ses branches allait flottant avec les oiseaux et les voy^eurs endormis sous ses abris, que mille soupirs sortaient des corridors et des voûtes du mobile édifice, jamais les merveilles de l'ancien monde n'ont approché de ce monument du désert
Chaque soir nous allumions un grand feu, et nous bâtissions la hutte du voyage, avec une écorce élevée sur quatre piquets. Si j'avais tué une dinde sauvée, un ramier, un faisan des bois, nous le suspendions devant le chêne embrasé, au bout d'une gaule plantée en terre, et nous abandonnions au vent le soin de tourner la proie du chasseur. Nous mangions des mousses appelées tripes de roches, des écorces sucrées de bouleau, et des pommes de mai, qui ont le goût de la pêche et de la framboise. Le noyer noir, l'érable, le sumach, fournissaient le vin à notre table. Quelquefois j'allais chercher, parmi les roseaux, une plante, dont la fleur allongée en cornet contenait un verre de la plus pure rosée. Nous bénissions la Providence qui, sur la
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faible tige d'une fleur, avait placé cette source limpide au milieu des marais corrompus, comme elle a mis l'espérance au fond des cœurs ulcérés par le cliagrin.comme elle a fait jaillir la vertu du sein des misères de la vie.
Hélas I je découvris bientôt que je m'étais trompé sur le calme apparent d'Atala. A mesure que nous avancions, elle devenait triste. Souvent elle tressaillait sans cause, et tournait précipitamment la tête. Je la surprenais attachant sur moi un regard passionné, qu'elle reportait vers le ciel avec une profonde mélancolie. Ce qui m'effrayait surtout, était un secret, une pensée cactiée au fond de son ame, que j'entrevoyais dans ses yeux. Toujours m'attirant et me repoussant, ranimant et détruisant mes espérances, quand je croyais avoir fait un peu de chemin dans son cœur, je me retrouvais au même point. Que de fois elle m'a dit t/O mon jeune amant ! je t'aime comme l'ombre des bois au milieu du jour ! Tu es beau comme le désert avec toutes ses fleurs et toutes ses brises. Si je me penclie sur toi, je frémis; si ma main tombe sur la tienne, il me semble que je vais mourir. L'autre jour le vent jeta tes cheveux sur mon visage, tandis que tu te délassais sur mon sein ; je crus sentir le léger toucher des Esprits invisibles. Oui, j'ai vu les chevrettes de la montagne d'Occone; j'ai entendu les propos des hommes rassasiés de jours : mais la douceur des chevreaux et la sagesse des vieillards sont moins plaisantes et moins fortes que tes paroles. Eh bien 1 pauvre Chactas, je ne serai jamais ton épouse ! if
Les perpétuelles contradictions de l'amour et de la religion d'Atala, l'abandon de sa tendresse et la chasteté de ses mœurs, la fierté de son caractère et sa profonde sensibilité, l'élévation de son âme dans les grandes choses, sa susceptibilité dans les petites, tout en faisait pour moi un être incompréhensible. Atala ne pouvait pas prendre sur un homme un faible empire : pleine de passions, elle était pleine de puissance ; il fallait ou l'adorer ou la haïr.
Après quinze nuits d'une marche précipitée, nous entrâmes dans la chaîne des monts Allégany, et nous atteignîmes une des branches du Tenase, fleuve qui se jette dans l'Ohio. Aidé des conseils d'Atala, je bâtis un canot que j'enduisis de gomme de prunier, après en avoir recousu les écorces avec des racines de sapiii. Ensuite je m'embarquai avec Atala, et nous nous abandonnâmes au cours du fleuve.
Le village indien de Sticoë, avec ses tombes pyramidales et ses huttes en riiinL's. m; montrait -X notre j^'auche, au détour
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d'un promontoire ; nous laissions à droite la vallée de Keow, terminée par la perspective des cabanes de Jore, suspendues au front de la montagne du même nom. Le fleuve, qui nous entraînait, coulait entre de hautes falaises, au bout desquelles on apercevait le soleil couchant. Ces profondes solitudes n'étaient point troublées par la présence de l'homme. Nous ne vîmes qu'un chasseur indien qui, appuyé sur son arc et immobile sur la pointe d'un rocher, ressemblait à une statue élevée dans la mont^ne au Génie de ces déserts.
Atala et moi nous joignions notre silence au silence de cette scène. Tout à coup la fille de l'exil fit éclater dans les airs une Voix pleine d'émotion et de mélancolie ; elle chantait la patrie absente :
» Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée des fêtes de l'étranger, et qui ne le sont assis qu'aux festins de leurs pères I
« Si le geai bleu du Meschacebé disait à la nonpareille des Florides ; Pourquoi vous plaignez-vous si tristement? N'avezvouspasicidebelleseauxet de beauxombrages, et toutes sortes de pâtures comme dans vos forêts? — Oui, répondrait la nonpareille fugitive ; mais mon nid est dans le jasmin ; qui me l'apportera? Et le soleil de ma savane, l'avez-vous?
« Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée des fêtes de l'étranger, et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pères !
« Après les heures d'une marche pénible, le voyi^eur s'assied tranquillement. 11 contemple autour de lui les toits des hommes ; le voyageur n'a pas un lieu où reposer sa tête. Le voyageur frappe à la cabane, il met son arc derrière la porte, il demande l'hospitalité; le maître fait un geste de la main; le' voyageur reprend son arc et retourne au désert 1
Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée des fêtes de l'étranger, et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pères I
" Merveilleuses histoires racontées autour du foyer, tendres épanchements du cœur, longues habitudes d'aimer si nécessaires à la vie, vous avez rempli les journées de ceux qui n'ont point quitté leur pays natal 1 Leurs tombeaux sont dans leur patrie, avec le soleil couchant, les pleurs de leurs amis et les charmes de la religion.
Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée des fêtes de l'étranger, et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pères 1 »
Ainsi chantait Atala. Rien n'interrompait ses plaintes, hors le bruit insensible de notre canot sur les ondes. En deux ou trois endroits seulement elles furent recueillies par un faible
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lya ^= CHATKAUHRIAND. — CHAP. VI ^' " — - -
écho, qui les redit à lui second plus faible, et celui-ci à un troisième plus faible encore : on eût cru que les âmes de deux amants, jadis infortunés comme nous, attirées par cette mélodie touchante, se plaisaient à en soupirer les derniers sons dans la montagne.
Cependant la solitude, la présence continuelle de l'objet aimé, nos malheurs même, redoublaient à chaque instant notre amour. Les forces d'Atala commençaient à l'abandonner, et les passions, en abattant son corps, allaient triompher de sa vertu. Elle priait continuellement sa mère, dont elle avait l'air de vouloir apaiser l'ombre irritée. Quelquefois elle me demandait si je n'entendais pas une voix plaintive, sj je ne voyais pas des flammes sortir de la terre. Pour moi, épuisé de fatigue, mais toujours briilant de désir, songeant que j'étais peut-être perdu sans retour au milieu de ces forêts, cent fois je fus prêt à saisir mon épouse dans mes bras, cent fois je lui proposai de bâtir une hutte sur ces rivages, et de nous y ensevelir ensemble. Mais elle me résista toujours : » Songe, me disait-elle, mon jeune ami, qu'un guerrier se doit à sa patrie. Qu'est-ce qu'unp femme auprès des devoirs que tu as à remplir? Prends courage, fils d'Outalissi ; ne murmure point contre ta destinée. Le cœur de l'homme est comme l'éponge du fleuve, qui tantôt boit une onde pure dans les temps de sérénité, tantôt s'enfle d'une eau bourbeuse quand le cie! a troublé les eaux. L'éponge a-t-e!le le droit de dire : Je croyais qu'il n'y aurait jamais d'orages, que le 'soleil ne serait jamais brûlant? »
O René, si tu crains les troubles du cœur, défie-toi de la solitude : les grandes passions sont solitaires, et les transporter au désert, c'est les rendre à leur empire. Accablés de soucis et de craintes, exposés à tomber entre les mains des Indiens ennemis, à être engloutis dans les eaux, piqués des serpents, dévorés des bêtes, trouvant difficilement une chétive nourriture, et ne sachant plus de quel côté tourner nos pas, nos maux semblaient ne pouvoir plus s'accroître, lorsqu'un accident y vint mettre le comble.
C'était le vingt-septième soleil depuis notre départ des cabanes : la lune de feu (1) avait commencé son cours, et tout annonçait un orage. Vers l'heure où les matrones indiennes suspendent la crosse du labour aux branches du savinier, et où les perruches se retirent dans le creux des cyprès, le ciel com-
([) Mois de JLillel.jC.)
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mença à se couvrir. Les voix de !a solitude s'éteignirent, le désert fit silence, et les forêts demeurèrent dans un caJrne universel. Bientôt les roulements d'un tonnerre lointain, se prolongeant dans ces bois aussi vieux que le monde, en firent sortir des bruits sublimes. Craignant d'être submergés, nous nous tiâtâmes de gagner le bord du fleuve, et de nous retirer dans une forêt.
Ce lieu était un terrain marécageux. Nous avancions avec peine sous une voûte de smilax, parmi des ceps de vigne, des indigos, des faséoles, des lianes rampantes, qui entravaient nos Çieds comme des filets. Le sol spongieux tremblait autour de nous, et à chaque instant nous étions près d'être engloutis dans des fondrières. Des insectes sans nombre, d'énormes chauvessouris nous aveuglaient; les serpents à sonnette bruissaient de toutes parts ; et les loups, les ours, les carcajous, les petits tigres qui venaient se cacher dans ces retraites, les remplissaient de leurs rugissements.
Cependant l'obscurité redouble : les nuages abaissés entrent sous l'ombrage des bois. La nue se déchire, et l'éclair trace un rapide losange de feu. Un vent impétueux, sorti du couchant, roule les nuages sur les nuages ; les forêts plient, le ciel s'ouvre coup sur coup, et, à travers ses crevasses, on aperçoit de nouveaux cieux et des campagnes ardentes. Quel affreux, quel magnifique spectacle I La foudre met le feu dans les bois; l'incendie s'étend comme une chevelure de flammes ; des colonnes d'étincelles et de fumée assiègent les nues, qui vomissent leurs foudres dans le vaste embrasement. Alors le Grand Esprit couvre les montagnes d'épaisses ténèbres; du milieu de ce vaste chaos s'élève un mugissement confus formé par le fracas des vents, le gémissement des arbres, le hurlement des bêtes féroces, le bourdonnement de l'incendie, et la chute répétée du tonnerre qui siffle en s'éteignant dans les eaux.
Le Grand Esprit le sait I Dans ce moment je ne vis qu'Atala, je ne pensai qu'à elle. Sous le tronc penché d'un bouleau, je parvins à la garantir des torrents de la pluie. Assis moi-même sous l'arbre, tenant ma bien-aimée sur mes genoux, et réchauffant ses pieds nus entre mes mains, j'étais plus heureux que la nouvelle épouse qui sent pour la première fois son fruit tressaillir dans son sein.
Nous prêtions l'oreille au bruit de la tempête ; tout à coup Je sentis une larme d'Atala tomber sur mon sein : « Orage du cœur, m'écriai-je, est-ce une gouttede votre pluie i » Puis embras-
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,74 — = CHATE.Ar.BRlAND. — CHAP. VI -
sant étrfjitemetit «II; que j'aimais : ■ Atala, lui dis-je, vous me tachez quelque vli'js;. Ouvre-moi ton ctrur, à ma beauté I cela (ait tant àt Htn, quaaJ un ami regarde dans notre ime I Paconte-moi cet autre secret de la douleur, que tu t'obstines à taire. Ah ! je le vois, tu pleures ta patrie. » Elle repartit aussitôt : " Enfaut des h.immes, comment pi eu rerais- je ma patrie, puisque mon père n'était pas du pays des palmiers? — Quoi 1 répliquai-je avec un profond étonnement, votre père n'était pas du pays des palmiers ! Quel est donc celui qui vous a mise sur cette terre? Répondez. • Atala dit ces paroles :
• Avant que ma mère eût apporté en marine au guerrier Simaghan trente cavales, vini^ buffles, cent mesures d'huile de glands, cinquante peau.v de castors et beaucoup d'autres richesses, elle avait ojnnu un homme de la chair blanche. Or, la mère de ma mère lui jeta de l'eau au visage, et la contraignit d'épouser le magnanime Simaghan, tout semblable à un roi, et honoré des peuples comme un Génie. Mais ma mère dit à sonnouvel époux : " Mon ventre a conçu, tuez-moi. » Sim^^han lui répondit :■ Le Grand Esprit me garde d'une si mauvaise action.
• Je ne vnus mutilerai point, je ne vous couperai point le nez ni " le^ oreilles, parce que vous ave/, été sincère, et que vous n'avez « point trompé ma couche. Le fruit de vos entrailles sera mon
• fruit, et je ne vous visiterai qu'après le départ de l'oiseau de a rizière, lorsque la treizième lune aura brillé. > En ce temps-là, je brisai le sein de ma mère et je commençai à croître, fière comme une Espagnole et comme une Sauvage. Ma mère me fit chrétienne, afin que son Dieu et le Dieu de mon père fiit aussi mon iJieu. Ensuite le chagrin d'amour vint la chercher, et elle descendit dans la petite cave garnie de peaux, d'où l'on ne sort jamais. •
Telle fut l'histoire d'Atala. « Et quel était donc ton père, pauvre orpheline? lui dis-je; comment les hommes l'appel aientils sur la terre, et quel nom portait-il parmi les Génies? — Je n'ai jamais lavé les pieds de mon père, dit Atala ; je sais seulement qu'il vivait avec sa sœur à Saint- Augustin, et qu'il a toujiiurs été fidèle à ma mère : Philippe était son nom parmi les anges, et les hommes le nommaient Lopez. "
A ces mots, je poussai un cri qui retentit dans toute la solitude ; le bruit de mes transports se mêla au bruit de l'orage. Serrant Atala sur mon cœur, je m'écriai avec des sanglots : ■ O ma sreur 1 6 fille de Lopez I filledemonbienfaiteurli Atala, effrayée, me demanda d'où venait mon trouble ; mais quand elle sut
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que Lopez était cet hôte généreux qui m'avait adopté à Saint- Augustin, et que j'avais quitté pour être libre, elle fut saisie elle-même de confusion et de joie.
C'en était trop pour nos cœurs que cette amitié fraternelle qui venait nous visiter, et joindre son amour à notre amour. Désormais les combats d'Atala allaient devenir inutiles : en vain je la sentis porter une main à son sein et faire un mouvement extraordinaire; déjà je l'avais s.iisie, déjà je m'étais enivré de son souffle, déjS j'avais bu toute la magie de l'amour sur ses lèvres. Les yeux levés vers le ciel, à la lueur des éclairs, je tenais mon épouse dans mes bras en présence de l'Éternel. Pompe nuptiale, digne de nos malheurs et de 11 grandeur de nos amours : superbes forêts qui agitiez vos lianes et vos dômes comme les rideaux et le ciel de notre couche, pins embrasés qui formiez les flambeaux de notre hymen, fleuve débordé, mont^nes mugissantes, affreuse et sublime nature, n'étiez-vous donc qu'un appareil préparé pour nous tromper, et ne pùtesvous cacher un moment dans vos mystérieuses horreurs la félicité d'un homme !
Atala n'offrait plus qu'une faible résistance; je touchais au moment du bonheur, quand tout il coup un impétueux éclair, suivi d'un éclat de la foudre, sillonne l'épaisseur des ombres, remplit la forêt de soufre et de lumière, et brise un arbre à nos pieds. Nous fuyons. surprise I... dans ie silence qui succède, nous entendons le son d'une cloche l Tous deux interdits, nous prêtons l'oreille à ce bruit, si étrange dans un désert. A l'instant un chien aboie dans le lointain ; il approche, il redouble ses cris, il arrive, il hurle de joie à nos pieds ; un vieux Solitaire portant une petite lanterne le suit à travers les ténèbres de la forêt. La Providence soit bénie I s'écria-t-il aussitôt qu'il nous aperçut. Il y a bien longtemps que je vous cherche! Notre chien vous a sentis dès le commencement de l'orage, et il m'a conduit ici. Bon Dieu 1 comme ils sont jeunes ! Pauvres enfants 1 comme ils ont dû souffrir! Allons : j'ai apporté une peau d'ours, ce sera pour cette jeune femme ; voici un peu de vin dans notre calebasse. Que Dieu soit loué dans toutes ses uiuvres 1 sa miséricorde est bien grande et sa bonté est infinie. •
Atala était aux pieds du religieux : » Chef de la prière, lui disait-elle, je suis chrétienne, c'est le ciel qui t'envoie pour me sauver. — Ma fille, dit l'ermite en la relevant, nous sonnons ordinairement la cloche de la Mission pendant la nuit et pendant les tempêtes pour appeler les étrangers; et, à l'exemple
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de nos frères des Alpes et du Liban, nous avons appris à notre chien à découvrir les voyageurs égarés. • Pour moi.je comprenais à peine l'emiite ; cette charité me semblait si fort au-dessus de l'homme que je croyais faire un songe, A la lueur de la petite lanterne que tenait le religieux, j'entrevoyais sa barbe et ses cheveux tout trempés d'eau ; ses pieds, ses mains et son visage étaient ensanglantés par les ronces. « Vieillard, m'écriai-je enfin, quel cœur as-tu-donc, toi qui n'as pas craint d'être frappé de la foudre? — Craindre 1 repartit le père avec une sorte de chaleur; craindre lorsqu'il y a des hommes en péril, et que je leur puis être utile 1 je serais donc un bien indigne serviteur de Jésus-Christ t — Mais sais-tu, lui dis-je, que je ne suis pas chrétien ? — Jeune homme, répondit l'ermite, vous ai-je demandé votre religion ? Jésus-Christ n'a pas dit : Mon sang lavera celuici, et non celui-là. Il est mort pour le juif et le gentil, et il n'a vu dans tous les hommes que des frères et des infortunés. Ce que je fais ici pour vous est fort peu de chose, et vous trouveriez -ailleurs bien d'autres secours ; mais la gloire n'en doit point retomber sur les prêtres. Que sommes-nous, faibles Solitaires, sinon de grossiers instruments d'une œuvre céleste,' Eh! quel serait le soldat assez lâche pour reculer lorsque son chef, la croix à la main, et le front couronné d'épines, marche devant lui au secours des hommes? »
Ces paroles saisirent mon cœur: des larmes d'admiration et de tendresse tombèrent de mes yeux. « Mes chers enfants, dit le missionnaire, je gouverne dans ces forêts un petit troupeau de vos frères sauvi^es. Ma grotte est assez près d'ici dans la montagne ; venez vous réchauffer chez moi ; vous n'y trouverez pas les commodités de lavie, maisvousy aurez un abri; et il faut encore en remercier la Bonté divine, car il y a bien des hommes qui en manquent. •