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DE LA NATURE DU MYSTÈRE

M n'est rien de beau, de doux, de grand dans la vie, que les choses mystérieuses. Les sentiments les plus merveilleux sont ceux qui nous agitent un peu confusément : la pudeur, l'amour chaste, l'amitié vertueuse, sont pleins de secrets. On dirait que les cœurs qui s'aiment s'entendent à demi-mot, et qu'ils ne sont que comme entr'ouverts. L'innocence, à son tour, qui n'est qu'une sainte ignorance, n'est-elle pas le plus ineffable des mystères? L'enfance n'est si heureuse que parce qu'elle ne sait rien, et la vieillesse n'est si misérable, que parce qu'elle sait tout ; heureusement pour elle, quand les mystères de la vie finissent, ceu.x de la mort commencent.

S'il en est ainsi des sentiments, il en est ainsi des vertus : les plus angéliques sont celles qui, découlant immédiatement de Dieu, telles que la charité, aiment à se cacher aux regards, coinme leur source.

En passant aux choses de l'esprit, nous trouvons que les plaisirs de la pensée sdtit également des secrets. Le secret est d'une nature si divine, que les premiers honmies de l'Asie ne parlaient que par symboles. A quelle science revient-on sans Classe, si ce n'est à celle qui laisse toujours quelque chose à deviner, et arrête les yeux sur une perspertive iniiitie? Si nous nous égarons dans le désert, une sorte d'instinct nous fait évi-

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ajiî ^— CHATEAUBRIAND. — CHAP. VII ^==

ter les plaines, où l'un vuit tout d'un coup d'œil ; nous allons i-lierclier ces forêts, berceaux de la religion, ces forêts dont l'ombre, les bruits et le silence sont remplis de prodiges, ces solitudes où les corbeaux et les abeilles nourrissaient les premiers pÈres de l'Église, et où ces saints hommes goûtaient tant de délices, qu'ils s'écriaient : Seigneur, c'est assej; je mourrai de douceurs, si vous ne niodére^ ma foie! Enfin, on ne s'arrête pas au pied d'un monument moderne ; mais si dans une île déserte, au milieu de l'Océan, on trouve tout à coup une statue de bronze dont le bras déployé montre les régions où le soleil se couche, et dont la base soit chargée d'hiéroglyphes, et rongée par la mer et le temps, quelle source de méditations pour le voyageur 1 Tout est caché, tout est inconnu dans l'univers. L'homme luiuiênie n'est-il pas un étrange mystère? D'où part l'éclair que nous appelons existence, et dans quelle nuit va-t-il s'éteindre? L'Éternel a placé la naissance et la mort, sous la forme de deux fantômes voilés, aux deux bouts de notre carrière ; et du haut ik son iffine il a jeté notre vie, comme une petite colonne brisée, roulant sans base et sans scmmet dans le vague du

Il n'est donc point étnnnatit, d'après le penchant de l'homme aux mystères, que les religions de tous les peuples aient eu leurs choses impénétrables. Les Selles étudiaient les paroles prodigieuses des colombes de Dodone ; l'Inde, la Perse, l'Ethiopie, la Scytliie, les Gaules, la Scandinavie, avaient leurs cavernes, leurs montagnes saintes, leurs chênes sacrés, où le brachmane,lc mage, le «ymnosopliiste, le druide, prononçaient l'oracle inexplicable des Immortels.

A Dieu ne plaise que nims voulions comparer ces mystères aux mystères de la véritable religion, et les inmiuables profondeurs du Souverain qui est dans le ciel aux fragiles obscurités de ces dieux, ouvrages de la main des hmnmes. Nous avons seulement voulu faire remarquer qu'il n'y a point de religion sans mystères ; i"e simt eux qui, avec le sacrifice, constituent esM'utiellement le culte. Dieu même est le grand secret dj.' la iiiiture ; la divinité était voilée en Éfsypte, et le sphinx s'assey.iil sur le seuil de m.'n temples.

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LES OISEAUX PROUVENT L'EXISTENCE DE DIEU (l)

La nature a ses temps de solennité, pour lesquels elle convoque des musiciens de toutes les régions du globe. On voit accourir de savants artistes avec des sonates merveilleuses, de vagabonds troubadours qui ne savent chanter que des petites ballades à refrain, des pèlerins qui répètent mille et mille fois les couplets de leurs longs cantiques. Le loriot siffle, l'hirondelle gazouille, le ramier gémit : le premier, perché sur la plus haute branche d'un ormeau, défie notre merle, qui ne le cède en rien à cet étranger ; la seconde, sous un toit hospitalier, fait entendre son ramage confus ainsi qu'au temps d'Évaiidre; le troisième, caché dans le feuillage d'un chêne, prolonge ses roucoulements, semblables aux sons oiiduleux d'un cor dans les bois ; enfin le rouge-gorge répète sa petite chanson sur la porte de la grange où il a placé son gros nid de mousse. Mais le rossignol dédaigne de perdre sa voix au milieu de cette symphonie ; il attend l'heure du recueillement et du repos, et se ciîarge de cette partie de la fête qui se doit célébrer dans les ombres.

Lorsque les premiers silences de la nuit et les derniers murmures du jour luttent sur les coteaux, au bord des fleuves, dans les bois et dans les vallées; lorsque les forêts se taisent par degré, que pas une feuille, pas une mousse ne soupire, que la lune est dans le ciel; que l'oreille de l'homme est attentive, le premier chantre de la création entonne ses hymnes à l'Étemel. D'aburJ il frappe l'écho des brillants éclats du plaisir : le désordre est dans ses cîianfs ; il saute du grave à l'aigu, du doux au fort ; il fait des pauses ; il est lent, il est vif : c'est un cœur que la joie enivre, un cœur qui palpite sous le poids de l'amour. Mais tout à coup la voix tombe, l'oiseau se tait. Il recommence! Que ses accents sont changés I quelle tendre mélodie I Tantôt ce sont des modulations languissantes, quoique variées ; tantôt

([1 GdiU du Christiânami, !'■= partie, liv. V, chap. va v\.

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234 = CHATEAUBRIAND. — CHAP. Vil ■

c'est un air un peu nionutone, cotiitiis celui de ces vieilles romances françaises, chefs-d'œuvre de simplicité et de mélan- L»lie. Le chant est aussi souvent la marque de la tristesse que lie la joie : l'oiseau qui a perdu ses petits chante encore ; c'est encore l'air du temps du bonheur qu'il redit, car il n'en sait qu'un ; mais, par un ctiup de son art, le musideii n'a fait que changer la clef, et la cantate du plaisir est deveime la complainte de ta douleur.

Ceux qui cherchent à déshériter l'homme, à lui arracher l'empire de la nature, voudraient bien prouver que rien n'est fait pour nous. Or, le chant des oiseaux, par exemple, est tellement commandé pour notre oreille, qu'ona beau persécuter les hôtes des bois, ravir leurs nids, les poursuivre, les blesser avec des aniiesou dans des pièges,on peut ies remplir de douleur, mais on ne peut les forcer au silence. En dépit de nous, il faut qu'ils nous charment, il faut qu'ils accomplissent l'ordre de la Providence. Esclaves dans nos maisons, ils nmltiplient leurs accords : il y a sans doute quelque harmonie cachée dans le malheur, car tous les infortunés s<jnt enclins au chant. Enfin, que des oiseleurs, par un rafiinenient bxirbare, crèvent les yeux ù uii rossiy;nol, sa voix n'en dévient que plus harmonieuse. Cet llonièri; des inseaux K^Mine sa vie -X chanter, et compose ses plus beaux airs après avoir perdu la vue...

Une admirable providence se fait remaniuer dans les nids des ciiseaus. On ne peut contempler sans être attendri cette boulé divine qui donni; l'industrie au faible, et la prévoyance à l'insouciant, *

Aussitôt que les arbres ont développé leurs fleurs, mille ouvriers commencent leurs travaux. Ceux-ci portent de longues paille.'i dans le trou d'un vieux mur, ceux-là maçonnent des bâtiments aux fenêtres d'une église ; d'autres dérobent un crin à une cavale, ou le brin de laine que la brebis a laissé -suspendu à la ronce. Il y a des bûchenins qui croisent des branches dans la cime d'un arbre, il y a des filandiéres qui recueillent la soie sur un chardon. Mille palais s'élèvent, et chaque palais est un nid; chaque nid voit des métajm irplioses charmantes : un (cuf brillanl, ensuite un petit, couvert de duvet. Ce nour-

Mir sa cmiclk'. Hientût il va jusqu'à se pencher sur le bord de .vm Ivrcfaii, d'où il ji'tte un l'remier cnop d'itil sur la nature. i;tïrayé et ravi, il se précipite p;irnii .ses frères, qui n'ont point encore vu ce spectacle ; mais rappelé par la voix de ses parents'

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^= LE GÉNIE DU CHRISTIANISME ^^^ 23s

il sort une seconde fois de sa couche, et ce jeune roi des airs, qui porte encore la couronne de l'enfance autour de sa tête, ose déjà contempler le vaste ciel, la cime ondoyante des pins et les abîmes de verdure au-dessous du cliêne paternel. Et pourtant, tandis que les forêts se réjouissent en recevant leur nouvel hrtte, un vieil oiseau, qui se sent abandonné de ses ailes, vient s'abattre auprès d'un courant d'eau : lu, résigné et solitaire, il attend tranquillement la mort au bord même du fleuve où il clianta ses amours, et dont les arbres portent encore son nid et sa postérité harmonieuse.

C'est ici le lieu de remarquer une autre loi de la nature. Dans la classe des petits oiseaux, les œufs sont ordinairement peints d'une des couleurs dominantes du mâle. Le bouvreuil niche dans les aubépines, dans les groseilliers et dans les buissons de nos jardins : ses œufs sont ardoisés comme la chape de son dos. Nous nous rappelons avoir trouvé une fois un de ces nids dans un rosier .- il ressemblait h une conque de nacre, contenant quatre perles bleues : une rose pendait au-dessus, tout humide : le bouvreuil mâle se tenait immobile sur un arbuste voisin, comme une fleur de pourpre et d'azur. Ces objets étaient répétés dans l'eau d'un étang avec l'ombrage d'un noyer, qui servait de fond a la scène, et derrière lequel on voyait se iever l'aurore. Dieu nous donna dans ce petit tableau une idée des grfices dmit il a paré la nature.

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