‹ Textes choisis et commentésChapitre 25 sur 32 · DEUX PERSPECTIVES DE LA NATURE (I · texte numérisé non relu

DEUX PERSPECTIVES DE LA NATURE (I

r lequel nous passions en Amérique s'étant élevé au-dessus du gisement des terres, bientôt l'espace ne fut plus tendu que du double amr de la mer et du ciel, comme une toile préparée pour recevoir les futures créations de quelque grand peintre. La couleur des eaux devint semblable â celle du verre liquide. Une grosse houle venait du couchant, bien qii^ le vent soufflât de l'est ; d'énormes ondulations s'étendaient du nord au midi, et ouvraient dans leurs vallées de longues

■ I ' Ciiiie lia Clirisliijoismr, I'" p.irlic, liv. V, cliap. ïie.

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échappées de vue sur ies déserts de l'Océan. Ces mobiles paysages changeaient d'aspect ù toute minute : tantôt une multitude de tertres verdoyants représentaieut des sillons de tombeaux dans un cimetière iminense ; tantôt des lames, en faisant moutonner leurs cimes, imitaient des troupeaux blancs répandus sur des bruyères : souvent l'espace semblait borné faute de point de comparaison : niais si une vague venait â se lever, un flot ù se courber comme une côte lointaine, un escadron de chlen.s de mer ù passer à l'horizon. J'espace s'ouvrait subitement devant nous. On avait surtout l'idée de l'étendue lorsqu'une brume légère rampait ft la surface de la mer, et semblait accroître ' l'immensité même. Ohl qu'alors les aspects de l'Océan sont grands et tristes 1 Dans quelles rÈveries ils vous plongent, soit que l'imagination s'enfonce sur les mers du Nord au milieu des frimas et des tempêtes, soit qu'elle aborde sur les mers du Midi à des lies de repos et de bonheur 1

Il nous arrivait souvent de nous lever au milieu de la nuit et d'aller nous asseoir sur le pont, où nous ne trouvions que l'officier de quart et quelques matelots qui fumaient leur pipe en silence. Pour tout bruit on entendait le froissement de In proue sur les flots, tandis que les étincelles de feu couraient avec une blanche écume te long des flancs du navire. Dieu des chrétiens I c'est surtout dans les eaux de l'abîme et dans les profondeurs des cieux que tu as gravé bien fortement les traits de ta toute-puissance! Des millions d'étoiles rayonnant dans le sombre azur du dôme céleste, la lune au milieu du firmament, une mer sans rivage, l'infini dans le ciel et sur les flots 1 Jamais tu ne m'as plus troublé de fa grandeur que dans ces nuits où, suspendu entre les astres et l'Océan, j'avais l'immensité sur ma tête et l'immensité sous mes pieds I

Je ne suis rien ; je ne suis qu'un simple solitaire ; j'ai souvent entendu les savants disputer sur le premier Être, et je ne les ai point compris : mais j'ai toujours remarqué que c'est à la vue des grandes scéiies de la nature que cet Être inconnu se manifeste au cœur île riioiiime. Un soir (il faisait un profond calme) nous nous trouvions dans ces belles mers qui baignent les rivages de la Virginie, t()utes les voiles étaient pîiées ; j'étais occupé sur le pont, lorsque j'entendis la cloche qui appelait l'équipage à la prière : je me hâtai d'aller mêler mes vœux à ceux de mes compagnons de voy:^e. Les officiers étaient sur le château de poupe avec les passagers ; l'aumônier, un livre à la main, se tenait un peu en avant d'eux ; les matelots étaient

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répandus pêle-mêle sur le tillac : nous étions tous debout, le vis^e tourné vers !a proue du vaisseau, qui regardait l'occident.

Le globe du soleil, prêt à se plonger dans les flots, apparaissait entre les cordages du navire au milieu des espaces sans bornes. On eût dit, par les balancements de la poupe, que l'astre radieux changeait à chaque instant d'horizon. Quelques nuages étaient jetés sans ordre dans l'orient, où la lune montait avec lenteur ; le reste du ciel était pur : vers le nord, formant un glorieux triangle avec l'astre du jour et celui de la nuit, une trombe, brillante des couleurs du prisme, s'élevait de la mer comme un pilier de cristal supportant la voûte du ciel.

11 eût été bien à plaindre, celui qui, dans ce spectacle, 'n'eût point reconnu la beauté de Dieu. Des larmes coulèrent 'malgré moi de mes paupières, lorsque mes compagnons, ôtant leurs chapeaux goudronnés, vinrent à entonner d'une voix rauque leur simple cantique k Noire-Dame- de- Bon- Secours, patronne des mariniers. Qu'elle était touchante, la prière de ces hommes quij sur une planche fragile, au milieu de l'Océan, contemplaient le soleil couchant sur les flots I Comme elle allait à l'âme, cette invocation du pauvre matelot à la mère de Douleur I La conscience de notre petitesse à la vue de l'infini, nos chants s'étendant au loin sur les vagues, la nuit s'approchant avec ses embûches, la merveille de notre vaisseau au milieu de tant de merveilles, un équipage religieux saisi d'admiration et de crainte, un prêtre auguste en prières. Dieu penché sur l'abîme, d'une main retenant le soleil aux portes de l'occident, de l'autre élevant la lune dans l'orient, et prêtant, à travers l'immensité, une oreille attentive à la voix de sa créature : voilà ce qu'on ne saurait peindre, et ce que tout le cœur de l'homme suffit à peine pour sentir.

Un soir je m'étais égaré dans une forêt, à quelque distance de la cataracte de Nii^ara; bientôt je vis le jour s'éteindre autour de inoi, et je goûtai, dans toute sa solitude te beau spec t^cie d'nne nuit dans les déserts du Nouveau Monde

Une lienre après le coucher du soleil, la lune se montra au dessus dt's arbres ù l'horizon opposé. Une brise embiuniée que cette reine des nuits amenait de l'orient aveo elle semblait la précéder dans les forêts comme sa fraîche haleine L astre solitaire monta peu à peu dans le ciel : tantôt il suivait p-iist blement sa course azurée ; tantôt il reposait sur des groupes de nues qui ressemblaient à la cime de hautes montagnes cou-

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roiuite d<: iieigi". Ces nues, ployant et déployant leurs voiles, se ilérimlaicnt en ztiiies diaphanes de satin Wanc, se dispersaient en lijRers flocuns d'éiruine, nu fcirniaieiit dans les ciiiiix des kund d'une ouate ébluuissante, si duux :\ l'œil, qu'on croyait ressentir leur mollesse et leur élasticité.

Lit scène sur ht terre n'était pas moins ravissante ; le jour Meuàtrc et velouté de la lune descendait dans les intervalles lies arbres, et poussait des ijerbes de lumière jusque dans l'épaisseur des plus profontles ténèbres. La rivière qui coulait à mes pieds, tour à ttmr se perdait dans le bois, tour à tour reparaissait brillante des constellations de la nuit, qu'elle répétait d;u)s'son sein. Dans une savane, de l'autre côté de la rivière, la clarté de la lune donnait satis mouvement sur les gazons : des luiuleaux aji^ités par les brises et dispersés çù et là formaient des îles d'ombres flottantes sur cette mer immobile de lumière. Auprès, tout aurait été silence et repos, sans la chute de quelques feuilles, le passive d'un vent subit, le };émissement de la hulotte ; au loin, par intervalles, on entendait les sourds gémissements de la cataracte de Niagara, qui, dans le calme de ia nuit, se prtt- Umgeaient de désert en désert, et expiraient à travers les forêts solitaires.

La grandeur, l'étonnante mélancolie de ce tableau, ne sau- ' raient s'exprimer dans les langues humaines, les plus belles imits en Europe ne peuvent en donner une idée. En vain dans nos champs cultivés l'imagination cherche à s'étendre ; elle reni-ontre de toutes parts les habitations des hommes; mais dans ces régions sauvages l'âme se plaît à s'enfoncer dans un océan lie foi'èts, à planer sur le gouffre des cataractes, ii méditer au boni lies laes et des fleuves, et, poui ainsi dire, il se trouver seule devant Dieu.

Le plus beau, le plus moral des instincts, c'est l'amour dt la (lalric. Si cette loi n'était soutenue par un miracle toujours

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subsistant, et auquel, comme à tant d'autres, nous ne faisons aucune attention, les hommes se précipiteraient dans les zones tempérées, en laissant le reste du globe désert. On peut se flffurer quelles calamités résulteraient de cette réunion du genre humain sur un seul point de la terre. Afin d'éviter ces malheurs, la Providence a, pour ainsi dire, attaché les pieds de chaque lumnne ù sim s<jl natal par un aimant invincible : les «laces de l'Islande et les sables embrasés de l'Afrique ne manquent point d'habitants. ■

I! est même digne de remarque que plus le sol d'un pays est ingrat, plus le climat en est rude, ou, ce qui revient au même, plus on a souffert de persécutions dans ce pays, plus il a de charmes pour nous. Chose étrange et sublime, qu'on s'attacbe par le malheur, et que l'homme qui n'a perdu qu'une chaumière soit celui-là même qui regrette davantage le toit paterne! 1 La raison de ce phénomène, ' c'est que la prodigalité d'une terre trop fertile détruit, en nous enrichissant, la simplicité des liens naturels qui se forment de nos besoins ; quand on cesse d'aimer ses parents, parce qu'ils ne nous sont plus nécessaires, on cesse en effet d'aimer sa patrie.

Tout confirme la vérité de cette remarque. Un sauvage tient plus à sa hutte qu'un prince h son palais, et le montagnard trouve plus de charme à sa montagne que l'habitant de la plaine à son sillon. Demandez à un berger écossais s'il voudrait changer son sort contre le premier potentat de la terre. Loin de sa tribu chérie, î! en garde partout le souvenir; partout il redemande ses troupeaux, ses torrents, ses nuages. Il n'aspire qu'à manger du pain d'orge, ;\ boire le lait de la chèvre, h chanter dans la vallée ces ballades que chantaient aussi ses aïeux. Il dépérit s'il ne retourne au lieu natal. C'est une plante de la montagne, il faut que sa racine soit dans le rocher; elle ne peut prospérer si elle n'est battue des vents et des pluies : la terre, les abris et le .soleil de la plaine la font mourir.

Avec quelle joie il reverra son toit de bruyère I comme il visitera les saintes reliques de son indigence !...

On raconte qu'un mousse anglais avait conçu un tel attachement pour un vaisseau il bord duquel il était né, qu'il ne pouvait souffrir d'en Être séparé un moment. Quand on voulait le punir, on le menai,-ait de l'envoyer à terre; il courait alors se caclier à fond de exile, en poussant des cris. Qu'est-ce qui avait donné :\ ce matelot cette tendresse pour une planche battue des vents? Certes, ce n'était pas des convenances purament locales

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S40 = CHATEAUBRIAND. — CHAP. VII -^ — ' i

et physiques. Était-ce quelques conformités morales entre les destinées de l'homme et celles du vaisseau? ou plutôt trouvaitil un charme à concentrer ses joies et ses peines, pour ainsi dire, dans son berceau? Le cœur aime naturellement îi se resserrer ; m<iiiis il se montre au deliors, moins il offre de surface aux blessures ; c'est pourquoi les hommes tris se.isibles, comme le sont en général les infortunés, se complaisent à habiter de petites retraites. Ce que le sentiment gagne en force, il le perd en étendue ; quand la république romaine finissait au mont Aventin, ses enfants mouraient avec joie pour elle ; ils cessèrent de l'aimer lorsque ses limites atteignirent les Alpes et le Taurus. C'était sans doute quelque raison de cette espèce qui nourrissait chez le mousse anglais cette prédilection pour son vaisseau paternel. Passager inconnu sur l'océan de la vie, il voyait s'élever les mers entre lui et nos douleurs, heureux de n'apercevoir que de loin les tristes rivages du monde I

Chez les peuples civilisés l'amour de la patrie a fait des prodiges. Dans les desseins de Dieu il y a toujours une suite ; il a fondé sur la nature l'affection pour le lieu natal, et l'animal partage en quelque degré cet instinct avec l'homme; rr.ais l'homme le pousse plus loin, et transforme en vertu ce qui n'était qu'un sentiment de convenance universelle; ainsi, les lois physiques et morales de l'univers se tiennent par une chaîne admirable. Nous doutons qu'il soit possible d'avoir une seule vraie vertu, un seul véritable talent, sans amour de ta patrie. A la guerre, cette passion fait des prodiges; dans les lettres, elle a formé Homère et Virgile. Le poète aveugle peint de préférence les mœurs de l'Ionie, où il reçut le jour, et le Cygne de Mantoue ne s'entretient que des souvenirs de son lieu natal. Né dans une cabane, et chassé de l'héritage de ses aïeux, ces deux circonstances semblent avoir singulièrement influé sur son génie ; elles lui ont donné cette teinte de tristesse qui en fait un des principaux charmes; il rappelle sans cesse ces événements, et l'on voit qu'f7 se souvient loiijours de cet Argon, où îl passa sa jeunesse.

Mais la religion chrétienne est encnre venue rendre à l'amour de la patrie sa véritable mesure. Ce sentiment a produit des crimes chez les anciens, parce qu'il était poussé à l'excès. Le christianisme en a fait un amour principa}, et non pas un amour exclusif : avant tout, îl nous ordonne d'être justes ; îl veut que nous chérissions i;i famille d'Adam, puisqu'elle est la nAtre, quoique nos concitoyens 'iiicnt II" premier droit à notre attache-.

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ment. Cette morale était inconnue avant la mission du Législateur des chrétiens ; c'est à tort qu'on a prétendu qu'il voulait anéantir les passions : Dieu ne détruit point son ouvrage, L'Évangile n'est point la mort du cœur ; il en est la régie. Il est il nos sentiments ce que le goût est aux arts ; il en retranche ce qu'ils peuvent avoir d'exagéré, de faux, de commun, de trivial : il leur laisse ce qu'ils ont de beau, de vrai, de sage. La religion chrétienne bien entendue n'est que la nature primitive lavée de la tache originelle.

C'est lorsque nous sommes éloignés de notre pays que nous sentons surtout l'instinct qui nous y attache. Au défaut de la réalité, on cherche à se repaître de songes ; le cœur est expert en tromperies ; quiconque a été nourri au sein de la femme a bu à la coupe des illusions. Tantôt c'est une cabane qu'on aura disposée comme le toit paternel ; tantôt c'est un bois, un vallon, un coteau, à qui l'on fera porter quelques-unes de ces douces appellations de la patrie, Andromaque donne le nom de Simoïs à un ruisseau. Et quelle touchante vérité daas ce petit rmsseau qui retrace un grand fleuve de la terre natale I Loin des bords qui nous ont vus naître, la nature est comme diminuée, et ne nous paraît plus que l'ombre de celle que nous avons perdue.

Une autre ruse de l'instinct de la patrie, c'est de mettre un grand prix à un objet en lui-même de peu de valeur, mais qui vient de notre pays, et que nous avons emporté dans l'exil. L'âme semble se répandre jusque sur les choses inanimées qui ont partagé nos destins : une partie de notre vie reste attachée à la couche où reposa notre bonheur et surtout à celle où veilla notre infortune.

Pour peindre cette langueur d'âme qu'on éprouve hors de sa patrie, le peuple dit : Cet homme a le mal du pays. C'est véritablement un mal, et qui ne peut se guérir que par le retour. iWais pour peu que l'absence ait été de quelques années, que retrouve-t-on aux lieux qui nous ont vus naître? Combien existe-t-il d'hommes, de ceux que nous y avons laissés pleins de vie? Là sont des tombeaux où étaient des palais; là des palais où étaient des tombeaux ; le champ paternel est livré aux ronces ou à une charrue étrangère, et l'arbre sous lequel on fut nourri est abattu.

Il y avait à la Louisiane une négresse et une sauvage, esclaves chez deux ctrfons voisins. Ces deux femmes avaient chacune un enfant : la négresse une fille de deux ans, et l'Indienne un garçon du même âge : celui-ci vint à mourir. Les deux mères

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r;.t-: à r;ir! :r ^'•.m itJt di Vimt qui. ce nous semble, n'a ';ii.'.n -hi hi-n i-!'-!:rv.: : c'c-l ."ilul qui procède le dévelop- -Tit .)■:. ;:i .i'.n . l'-r-que :vi» fiicuit;^, jeunes, actives, ■■r»,, iiiui, r:iif-;r m ■.-=■,, iiî -: vi'.t exerjces que sur elles- ,'■:., -.un. hut et -lans 'jhjit. Plu>; Us p^Tl" avancent en .■.ui.:-,:!, f-W. i;t ;tat du v:i?ui de- pLi-vi"iis augmente ; oar fiv; ;iliir. nii; ih'i\; f'.rt t^^tc : ]i crand nombre d'exemples pti ;i '.'.ir. l!;s yeux, la nuiltitude de livres qui traitent de iiijii" ^'t i!'; Mjs sentiments, rendent Iiahile sans expérience. '-.t d'Hrompé s;ins avuir joui: il re^te t-ncore des désirs, et

n'a plus J'ilKc-ion-,. L'iuiairiualinu est riclie, abondante iiirviillcu'.e ; l'oxi^lcn.'e pauvre, sèihé et désenchantée. Ou iti', avec un (wur plein, un nnnidc vide ; et sajis avoir usé icM, on est tiésahusé de tout.

'atjuTtiuu'i que cet état île l'âme répand sur la vie est in- ■ahli', ; U: iviiir se retourne et se replie eu cent manières, r niiplfiycr d;'s fora-s qu'il sent lui tire inutiles. Les anciens

l'i'ii •■ u ivIK- inquiétude MVièle, lelte uiKreur des p:is-

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siiiiis étouffées qui fermentent toutes ensemble : une grande ■ existence politique, les jeux du gymnase et du Champ de Mars, les affaires du Forum et de la place publique, remplissaient leurs moments, et ne laissaient aucune place aux ennuis <Ju cœur.

D'une autre part, ils n'étaient pas enclins aux exagérations, aux espérances, aux craintes sans objet, à la mobilité des idées et des sentiments, à la perpétuelle inconstance, qui n'est qu'un dégoût constant; dispositions que nous acquérons dans la société des femmes. Les femmes, indépendamment de la passion directe qu'elles font naître chez les peuples modernes, influent encore sur les autres sentiments. Elles ont dans leur existence un certain abandon qu'elles font passer dans la nôtre ; elles rendent notre caractère d'homme moins décidé ; et nos passions, amollies par le mélange des leurs, prennent à la fois quelque chose d'incertain et de tendre.

Enfin, les Grecs et les Romains, n'étendant guère leurs regards au deià de la vie, et ne soupçonnant point des plaisirs plus parfaits que ceu.x de ce monde, n'étaient point portés, comme nous, aux méditations et aux désirs par le caractère de leur culte. Formée pour nos misères et pour nos besoins, la religion chrétienne nous offre sans cesse le double tableau des chagrins de la terre et des joies célestes ; et, par ce moyen, elle fait dans le cœur une source de maux présents et d'espérances lointaines, d'où découlent d'inépuisables rêveries. Le chrétien se regarde toujours comme un voyi^eur qui passe ici-bas dans une vallée de larmes, et qui ne se repose qu'au tombeau. Le monde n'est point l'objet de ses vœux, car il sait que l'homme vit peu de jours, et que cet objet lui échapperait vite.

Les persécutions qu'éprouvèrent les premiers fidèles augmentèrent en eux ce dégoût des choses de la vie. L'invasion des barbares y mit le comble, et l'esprit humain en reçut ime impression de tristesse, et peut-être même une teinte de misanthropie qui ne s'est jamais bien effacée. De toutes parts s'élevèrent des couvents, où se retirèrent des malheureux trompés par le monde, et des âmes qui aimaient mieux ignorer certains sentiments de la vie que de s'exposer à les voir cruellement trahis. Mais, de nos jours, quand les mon:istères ou la vertu qui y conduit ont manqué il ces âmes ardentes, elles se sont trouvées étrangères au milieu des hommes. Dégoûtées par leur siècle, effrayées par leur religion, elles sont restées dans le monde sans sehvrer au monde : alors elles sont devenues la proie de mille chimères ;

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alors on a vu naître cette coupable mélancolie qui s'engendre au milieu des passions, lorsque ces passions, sans objet, se consument d'elles-mêmes dans un cceur solitaire.

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