LES RUINES
Tous ks lioninies ont un secret attrait pour les ruines. Ce sentiment tient à la fragilité de notre nature, h une conformité secrète entre ces monuments détruits et la rapidité de notre existence. Il s'y joint, en outre, une idée qui console notre petitesse, en voyant que des peuples entiers, des hommes quelquefois si fameux n'ont pu vivre cependant au delà du peu de jours assignés à notre obscurité. Ainsi, les ruines jettent une grande moralité au milieu des scènes de la nature ; qiland elles sont placées dans un tableau, en vain on cherche à porter les yeux autre part : ils reviennent toujours s'attacher sur elles. Et pourquoi les ouvrages des hommes ne passeraient- ils pas, quand le soleil qui les éclaire doit lui-même tomber de sa voûte? Celui qui te plaça dans les cieux est le seul souverain dont l'empire ne connaisse point de ruines.
Il y a deux sortes de ruines : l'une, ouvrage du temps ; l'autre, ouvri^e des hommes. Les premières n'ont rien de désagréable, parce que la nature travaille auprès des ans. Font-ils des décombres, elle y sème des fleurs ; en tr' ouvrent- ils un tombeau, elle y place le nid d'une colombe : sans ceSse occupée à rejwoduire, elle environne la mort des plus douces illusions de la vie.
Les secondes ruines sont plutôt des dévastations que des ruines ; elles n'offrent que l'image du néant, sans une puissance réparatrice. Ouvrage du malheur, et non des années, elles ressemblent aux cheveux blancs sur la tête de la jeunesse. Les destructions des hommes sont d'ailleurs plus violentes et plus ciiniplètes que celles des âges; les seconds minent, les premiers renversent. Qu^"'' Dieu, pour des raisons qui nous sont inçonimes, veut hâter les ruines du monde, il ordonne au Temps de prêter sa faux à l'honime ; et le Temps nous voit avec épouvante
■ 1) Ccnk lia Chriiliaiiisine, iW partie, liv. V, cliap. iii-v.
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ravager dans un clin d'ceil ce qu'il eûtmis des siècles à détruire.
Nous nous promenions un jour derrière le palais du Luxem- ■ bourg, et nous nous trouvâmes près de cette même Chartreuse que M. de Fontanes a chantéç. Nous vîmes une église dont les toits étaient enfoncés, les plombs des fenêtres arrachés, et les portes fermées avec des planches mises debout. La plupart des autres bâtimehts du monastère n'existaient plus. Nous nous promenâmes longtemps au milieu des pierres sépulcrales de marbre noir semées çà et là sur la terre ; les unes étaient totalement brisées, les autres offraient encore quelques restes d'épitaphes. Nous entrâmes dans le cloître intérieur ; deux pruniers sauvées y croissaient parmi les hautes herbes et des décombres. . Sur les murailles on voyait des peintures à demi effacées, représentant la vie de saint Bruno ; un cadran était resté sur un des pignons de l'église ; et dans ie sanctuaire, au lieu de cette hymne de paix qui s'élevait jadis en l'honneur des morts, on entendait crier l'instrument du manœuvre qui sciait des tombeaux.
Les réflexions que nous fîmes dans ce lieu, tout le monde les peut faire. Nous en sortîmes le cœur flétri, et nous nous enfon-. çâmes dans le fauboui^ voisin, sans savoir où nous allions. La nuit approchait : comme nous passions entre deux murs, dans une rue déserte, tout à coup le son d'un orgue vint frapper notre oreille, et les paroles du cantique Laudate Dominum, omnes génies sortirent du fond d'une église voisine ; c'était alors l'octave du Saint-Sacrement. Nous ne saurions peindre l'émotion que nous causèrent ces chants religieux; nous crûmes ouïr une voix du ciel qui disait : « Chrétien sans foi, pourquoi perds-tu l'espérance? Crois-tu donc que je change mes desseins comme les hommes; que j'abandonne, parce que je punis? Loin d'accuser mes décrets, imite ces serviteurs fidèles qui bénissent les coups de ma main, jusque sous les débris où je les écrase. •
Nous entrâmes dans l'église au moment où le prêtre donnait la bénédiction. De pauvres femmes, des vieillards, des enfants étaient prosternés. Nous nous prà:lpitâmes sur la terre, au milieu d'eux ; nos larmes coulaient ; nous dîmes dans le secret de notre cœur : Pardonne, ô Seigneur, si nous avens murmuré en voyant la désolation de ton temple ; pardonne à notre raison ébranlée I L'homme n'est lui-même qu'un édifice tombé, qu'un débris du péché et de la mort ; son amour tiède, sa toi chancelante, sa charité bornée, ses sentiments incomplets, ses
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24(5 = CHATEAUBRIAND. — CHAP. VM -■ pensées insuffisantes, son cœur brisé, tout chez lui u'est que
Les ruines, consiiiérées suis le rapport eu pays^^c, sont plus pittoresques dans nu lahleau que le mouumeiit frais et entier. Dans les temples que les siiJdes n'ont piiint peu-és, les nnirs masquent une partie iln site et tles clijiits extérieurs, et empêclient qu'on ne ilistingue les cotonnades et les cintres de rédifice ;mais quand ces temples viennent à crfmler, il ne reste que des débris isolés, entre lesquels l'œil découvre au haut et au loin les astres, les nues, les muntaj^nes, les fleuves et les forêts. Alors, par un jeu 'At l'optique, l'horizon recule et les Raleries suspendues en l'air se déaiupent sur les fonds du ciel et de la terre. Ces elïets n'ont point été inconnas des anciens ; ils élevaient des cirques sans masses pleines, pour laisser un libre accès aux illusiuns de la perspective.
Les ruines ont ensuite des harmonies particulières avec leurs itrîserfs, selon le style de leur architecture, les lieux où elles sont placées, et les régnes de la nature au méridien qu'elles occupent.
Dans les pays cliauds, peu fav(jrables aux herbes et aux mousses, elles sont privées de ces graminées qui décorent nos châteaux .gothiques et nos vieilles tours ; mais aussi de plus grands végétaux se marient aux plus grandes formes de leur architecture. A Paimyre, le dattier fend les IHes d'hommes et de lions qui soutiennent les chapiteaux du leinpU du Soleil; le palmier remplace par sa colonne la colonne tombée ; et le pêcher, que les anciens consacraient à Harpocrate, s'élève dans la demeure du silence. On y voit encore une espèce d'arbre dont le feuillage échevelé et les fruits en cristaux forment, avec les débris pendants, de beaux accords de tristesse. Quelquefois une caravane arrêtée dans ces déserts y multiplie les effets pittoresques ; le costume oriental aille bien sa noblesse à la no- IMesse de ces ruines ; et les chameaux semblent en accroître les dimensions, lorsque, couchés entre des fragments de maçonnerie, îlsne laissent voir que leurs têtes fauves et leurs dos bossus.
Ls mines changent de caractère en Egypte; souvent elles (iflrL'nt dans un petit espace diverses sortes d'architecture et de souvenirs. Les colonnes du vieux style égyptien s'élèvent auprès de la colonne corinthiemie ; un morceau d'ordre toscan s'unit à une tour arabe, un momnuent du peuple pasteur à un uiomuneiit des Kuniaiiis.
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Des Sphinx, des Anubis, des statues brisées, des obélisques rompus, sont roulés dans le Nil, enterrés dans le sol, cachés dans des rizières, des champs de fèves et des plaines de trèfle. Quelquefois, dans les débordements du fleuve, ces ruines ressemblent sur les eaux à une gr-indé flotte ; quelquefois des nuages, jetés en ondes sur les flancs des pyramides, les partagent en deux moitiés. Le chacal, monté sur un piédestal vide, allonge son museau de loup derrière le buste d'un Pan à tête de bélier; la gazt]]t, l'autruche, l'ibis, la gerboise, sautent parmi les décombres, tandis que la poule sultane se tient immobile sur quelque débris, comme un oiseau hiéroglyplrique de granit et de porphyre,
La vallée de Tempe, les bois de l'Olympe, les côtes de l'Attique et du Péloponèse étalent les ruines de la Grèce. Là, commencent a paraître les mousses, les plantes grimpantes et les fleurs saxatiles. Une guirlande vagabonde de jasmins embrasse une Vénus, comme pour lui rendre sa ceinture; une barbe de mousse blanche descend du menton d'une Hébé ; le pavot croît sur les feuillets du livre de Mnémosyne : symbole de la renommée passée et de l'oubli présent de ces lieux. Les flots de l'Egée, qui viennent expirer sous de croulants portiques, Philonièle qui se plaint. Alcyon qui gémit, Cadmus qui roule ses anneaux autour d'un autel, le cygne qui fait son nid dans le sein de quelque Léda, mille accidents, produits comme par les Grâces, enchantent ces poétiques débris : on dirait qu'un souffle divin anime encore la poussière des temples d'Apollon et des Muses ; et le paysage entier, baigné par la mer, ressemble à un tableau d'Apelles, consacré à Neptune et suspendu ù ses rivages.
Li;s cLociii;s (i)
Puisque Luiu.s jiuus préparons à entrer dans k tenipit, parlons premièremL'iil de la cloche qui nous y appelle.
C'était d'abord, ce jiuns semble, une chose assez merveilleuse d'avoir trouvé le moyen, par un seul coup de marteau, de faire
(■]■ du Oitislùmiiiiie, IV', partie,
348 = CHATEAUBRIAND. — CHAP. Vil —:l:-:i.=
iiaitrs, à la même minute, un même sentiment dans mille coeurs divers, et d'avoir forcé les vents et les nuages à se charger des pensées des hommes. Ensuite, considérée comme hannonie, la cloche a indubitablement une beauté de la première sorte : celle que les artistes appellent U grand. Le bruit de la foudre est sublime, et ce n'est que par sa grandeur ; il en est ainsi des vents, des mers, des volcans, des cataractes, de la voix de tout un peuple.
Avec quel plaisir Pythagore, qui prêtait l'oreille au marteau du forgeron, n'eût-il point écouté le bruit de nos cloches la veille d'une solennité de l'Église I L'âme peut être attendrie par les accords d'une lyre, mais elle ne sera pas saisie d'enthousiasme, comme lorsque la foudre des combats la réveille, ou qu'une pesante sonnerie proclame dans la région des nuées le triomphe du Dieu des batailles.
Et pourtant ce n'était pas Ifi le caractère le plus remarquable du son des cloches; ce son avait une foule de relations secrètes avec nous. Combien de fois, dans le calme des nuits, les tintements d'une agonie, semblables aux lentes pulsations d'un C'Eur expirant, n'ont-ils point surpris l'oreille d'une épouse iidultére? Combien de lois ne sont-ils point parvenus jusqu'à l'athée, qui, dans sa veille impie, osait peut-être écrire qu'il n'y a point de Dieu! La plume échappede sa main; il écoute avec effroi le glas de la mort, qui semble lui dire : Esl-eé qu'il n'y a point de Dim? Oh ! que de pareils bruits n'effrayèrent- ils le sommeil de nos tyrans ! Étrange religion, qui au seul coup d'un airain m^lque, peut changer en tourments les plat^is, ébranler l'athée, et faire tomber le poignard des mains de l'assassin I
Des sentiments plus doux s'attachaient aussi au bruit des cloches. Lorsque, avec le chant de l'alouette, vers le temps de la coupe des blés, on- entendait, au lever de l'aurore, les petites sonneries de nos hameaux, on eût dit que l'aiiRe des miûssons, pour réveiller les laboureurs, soupirait, sur quelque instrument des Hébreux, l'histoire de Séphora ou de Noémi. Il nous semble qui; si ntuis étiojis poète, nous ne dédaignerions point cette ilcjihe agitée far If.i /autorités dans la vieille chapelle de la forêt, ni celle qu'une religieuse frayeur balançait dans nos campagnes ptiur écarter le tonnerre, ni celle qu'on sonnait la nuit, dans certains ports de mer, pour diriger le pilote à travers les écueîls. Les carillons des cloches, au milieu de nos fêtes, semblaient augmenter l'allégresse publique; dans des calamités, au oon-
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■ LE GÉNIE DU. CHRISTIANISME ==^ 2^g
traire, ces mêmes bruits devenaient terribles. Les cheveux dressent encore sur la tête au souvenir de ces jours de meurtre et de feu, retentissant des clameurs du tocsin. Qui de nous a perdu la mémoire de ces hurlements, de ces cris aigus, entrecoupés de , silences, durant lesquels on distinguait de rares coups de fusil, quelque voix lamentable et solitaire, et surtout le bourdonnement de la cloche d'alarme, ou le son de l'horloge qui frappait tranquillement l'heure écoulée?
Mais, dans une société bien ordonnée, le bruit du tocsin, rappelant une idée de secours, frappait l'âme de pitié et de terreur, et faisait couler ainsi les deux sources des sensations tragiques.
Tels sent à peu près les sentiments que faisaient naître les soimeries de nos temples ; sentiments d'autant plus beaux qu'il s'y mêlait un souvenir du ciel. Si les cloches eussent été attachées à tout autre monument qu'à des églises, elles auraient perdu leur sympathie morale avec nos cœurs. C'était Dieu même qui commandait à l'ange des victoires de lancer les volées. qui publiaient nos triomphes, ou à l'ange de la mort de sonner le départ de l'âme qui venait de remonter à lui. Ainsi, par mille voix secrètes, une société chrétienne correspondait avec la Divinité, et ses illusions allaient se perdre mystérieusement à la source de tout mystère.
Laissons donc les cloches rassembler les fidèles; car la voix de l'homme n'est pas assez pure pour convoquer au pied des autels le repentir, l'innocence et le malheur. Chez les sauvées de l'Amérique, lorsque des suppliants se présentent à la porte d'une cabane, c'est l'enfant du lieu qui introduit ces infortunés au foyer de son père : si les cloches nous étaient interdites, il faudrait choisir un enfant pour nous appeler à la maison du Seigneur.
KS FÊTES CILKÉTLENNES (1)
Aussitôt i|ue l'aurore a annoncé la fête du roi du monde, les s se couvrent de tapisseries de laine et de soie, les rues
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jjo =^— CHATEAUBRIAND. — CHAI'. VII =--=.-r-.' = .
se juiii'heiit de fleurs, et les cloches appellent au temple la troupe lU's lidétes.
Le signal est ilojimj : tout s'ébranle, et la pompe cunimence h i1l> filer.
Ou voit paraître d'abord les corps qui composent la société des peuples. Leurs épaules sont chargées de l'image des protecleurs de leurs tribus, et quelquefois des reliques de ces hommes i^ui, nés dans une classe inférieure, ont mérité d'être adorés des rois par leurs vertus ; sublime leçon que ta religion chrétienne a seule donnée à la terre.
Après ces groupes populaires, on voit s'élever l'étendard de Jésus-Christ, qui n'est plus un signe de douleur, mais une marque de joie. A pas lents s'avance sur deux files une longue suite de ces époux de la solitude, de ces enfants du torrent et du rocher, dont l'antique vËtement retrace àla mémoire d'autres mœurs et d'autres siècles. Le clergé séculier vient après ces Solitaires : quelquefois des prélats, revêtus de la pourpre romaine, prolongent encore la chaîne relif^ieu.'ie. Enfin le pontife de la fête apparaît seul dans le lointain. Ses mains soutiennent la radieuse Eni.'haristie, qui se montre sous un dais à l'extrémité de la pompe, comme on voit quelquefois lu soleil briller sous un nuage d'or, au bout d'une avenue illuminée de ses feu."c.
Cependant des (groupes d'adolescents marclient entre les rangs de la prucessioniles uns présentent iescorbeilles des fleurs, les autres les vases dos parfums. Au signal répété par le maître des ponij^es, les choristes se retournent vers l'image du soleil éternel, et font voler des roses elTeuillées sur son pass;^e. Des lévites, en timiques blanches, balancent l'encensoir devant le Très- Haut. Alors des chants s'élèvent le long des lignes saintes : le bruit des cloches et le roulement des canons annoncent que le Tciut-Puissant a franchi le seuil de sim temple. Par intervalicN, les voix et les instruments se taisent, et un silence aussi maji'slueux que celui des griuides mers dans un jour de calme. lè^'ne parmi cette multitude rtvueilliu : cm n'entend plus que st's pas mesurés sur les pavés retentissants.
Mais où va-l-il, ce l>itu ivduntalilt' dnnt les puissances de la KTtc pn>i]anieni ainsi Li niaji'sté; 11 va se reposer sous des 1l'uIi.'s de lin, Mius lie.s arches de leuillaycs, qui lui présentent, omLiLii; au jiiur de l'ancienno alliaiuv. des lemples innocents et des reiraik's cliauipêlrL'.s. Les humbles de L'a-ur, les pauvres le précédent; les juges, les i;nerricrs, les potentats le suivent. 11 marche entre la simplicité et lu grandeur, comme ce mois
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qu'il a choisi pour sa fête, et il se montre aux hommes entre la saison des fleurs et celle des foudres.
Les fenêtres et les murs de la cité sont bordés d'habitants dont le cœur s'épanouit h cette fête du Dieu de là patrie : le nouveau-né tend les bras au Jésus de la montagne, et le vieillard, penché vers la tombe, se seftt tout i'i coup délivre de ses craintes ; il ne sait iiuelle assurance de vie le remplit de joie à la vue du Dieu vivant.
Les solennités du christianisme sont coordonnées d'une manière admirable aux scènes de la nature. La fête du Créateur arrive au moment où la terre et le ciel déclarent sa puissance, oii les bois et les champs fourmillent de générations nouvelles : tout est uni par les plus doux liens ; il n'y a pas une seule plante veuve dans les campagnes.
La chute des feuilles, au contraire, amène la fête des Morts pour l'homme, qui tombe comme les feuilles des bois.
Au printemps, l'Ég'lise déploie dans nos hameaux une autre pompe. La Fête-Dieu convient aux splendeurs des cours, les Rogations aux naïvetés du village. L'homme rustique sent avec joie son ilme s'ouvrir aux influences de la religion, et sa glèbe aux rosées du ciel : heureux celui qui portera des moissons utiles, et dont le cœur humble s'inclinera sous ses propres vertus, comme le chaume sous !e grain dont il est chargé!
Les cloches du hameau se font entendre, les villageois quittent leurs travaux : le vigueron descend de la colline, le laboureur accourt de la plaine, le biicheron sort de la forêt; les mères, fermant leurs cabanes, arrivent avec leurs enfants, et les jeunes filles laissent leurs fuseaux, leurs brebis et les fontaines pour assister à la fête.
On s'assemble dans le cimetière de la paroisse, sur fes tombes verdoyantes des aïeux. Bientôt on voit paraître tout le clergé destiné il la cérémonie : c'est un vieux pasteur qui n'est conim qiLe sous le nom de curé ; et ce nom vénérable, dans lequel est venu se perdre le sien. Indique moins le ministre du temple que le père laborieux du troupeau. Il sort de sa retraite, bâtie auprès de la demeure des morts, dont il surveille la cendre. 11 est établi dans son presbytère, comme une garde avancée aux frontières de la vie, pour recevoir ceux qui entrent et ceux qui sortent de ce royaume des douleurs. Un puits, des peupliers, une vigne autour de sa fenêtre, quelques colombes, composent l'héritime de ce rui des sacrifices.
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Cependant l'apôtre de l'Évangile, revêtu d'un simple surplis^ assemble ses ouailles devant la grande porte de l'église ; il leur fiiit un discours, fort beau sans doute, à en juger par les lannes . de l'iu-isistance. Oji lui entend souvent répéter : Mes enfants, mes ihers eiifaiils; et f'est li U'ut le sei'ret de l'éloquence du Ciirysostunie champêtre,
Apr^s l'cKliortatiim, l'assemblée commence à marcher en cliantant : yoiis sortirez ai>ec plaisir, et tous sere^ reçu avec t'oie; les i-oUines bondiront et vous entendront avec joie. L'étendard des saints, antique bannière des temps chevaleresques, ouvre la carrière au troupeau, qui suit pêle-mêle avec son pasteur. On entre dans des chemins ombragés et coupés profondément par la roue des chars rustiques ; on franchit de hautes barrières formées d'un seul tronc de chêne ; on voyage le long d'une haie d'aubépine où bourdonne l'abeille, et où sifflent les bouvreuils et les merles. Les arbres sont couverts de leurs fleure ou parés d'un naissant feuillage. Les bois, les vallons, les rivières, les rochers entendent tour à tour les hymnes des laboureurs. Étonnés de ces cantiques, les hôtes des champs sortent des blés nouveaux, et s'arrêtent à quelque distance, pour voir passer la pompe villageoise.
La procession rentre enfin au hameau. Chacun retourne à son ouvrage : la religion n'a pas voulu que le jour oïl l'on demande â Dieu les biens de la terre fût un jour d'oisiveté. Avec quelle espérance on enfonce le soc dans le sillon, après avoir imploré celui qui dirige te soleil et qui garde dans ses trésors les ventsdu midi et les tièdes ondées 1 Pour bien achever un jour si saintement commencé, les anciens du village viennent, à l'entrée de la nuit, converser avec le curé, qui prend son repas du soir sous les peupliers de sa cour. La lune répand alors les dernières harmonies sur cette fête, que ramènent chaque année le mois le plus dou.\ et le cours de l'astre le plus mystérieux. On croit entendre de toutes parts les blés germer dans la terre, et les plantes croître et se développer : des voix inconnues s'élèvent dans le silence des bois, comme le chœur des anges champêtres dont on a imploré le secours ; et les soupirs du rossignd parviennent ^ l'oreille des vieillards assis non loin des tombeaux.
Ceux qui n'ont jamais reporté leurs coiurs vers ces temps de foi, où un acte de religion était une fête de famille, et qui méprisent des plaisirs qui n'ont pour eux que leur innocence ; ceux-là, sans mentir, sont bien à plaindre. Du moins, en nous
privant de ces simples amusements, nous donneront-ils quelque chose? Hélas I ils l'ont essayé. La Convention eut ses jours sacrés : alors la famine était appelée sainte, et VHosamtah était changé dans le cri de Vivi ta mort.'Chost étrange I des hommes puissants, parlant au nom de l'égalité et des passions, n'ont jamais pu fonder une fête ; et le saint le plus obscur, qui n'avait jamais prêché que pauvreté, obéissance, renoncement aux biens de la terre, avait sa solennité au moment même où la pratique de son culte exposait la vie. Apprenons par là que toute fête qui se rallie à la religion et h la mémoire des bienfaits est la seule qui soit durable. Il ne suffit pas de dire aux hdmmes : Rfjouissei-vous, pour qu'ils se réjouissent ; on ne crée pas des jours de plaisir comme des jours de deuil, et l'on ne commande pas les ris aussi facilement qu'on peut faire couler les larmes.
CUNCLUSIOW (1)
Nous nous piquons de philosophie dans ce siècle ; mais certes, la légèreté avec laquelle nous traitons les institutions chrétiennes n'est rien moins que philosophique. L'Évangile, sous tous les rapports, a changé les hommes ; il leur a fait faire un pas immense vers la perfection. Considérez-le comme une grande institution religieuse en qui la race humaine a été régénérée, alors toutes les petites objections, toutes les chicanes de l'impiété disparaissent. Il est certain que les nations païennes étaient dans une espèce d'enfance morale, par rapport à ce que nous sommes aujourd'hui : de beaux traits de justice échappés ;■[ quelques peuples anciens ne détruisent pas cette vérité et 11-altèreiit pas le fond des choses. Le christianisme nous a indubitablement apporté de nouvelles lumières : c'est le culte qui iiinvieut à un peuple mûr! p^r le temps; c'est, si nous osons parler ainsi, la religion naturelle à l'âge présent du monde, comme le régne des figures conveiiait.au berceau d'Israël. Au ciel elle n'a placé qu'uii Dieu ; sur la terre elle a aboli l'esclavage. D'une autre part, si vous regardez ses mystères, ainsi que
([ I Cinie du Chniliamimi, IV parlîe, liv. V], ctiap. «ni.
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^.54 — ■■ CIIATKAUBKIAND. — CHAI*. VII ^^^=
nous rivons fuif, cûniiiie l'urL-liûtypi; des luis de lu nature, il n'y aura en i-elii ritni d'aflligeaiit pcuir un griind esprit : les vérités du clirJstiaiiîsine, loin de demander la soumission de la misou, en rédamL'iit au l'ontraire l'exen-ice le plus sublime...
Ceux qui raisonnent sur l'antiquité, et qui voudraient nous ramener à ses institutions, oublient toujours que l'ordre S'>i;ial n'est plus tii ne peut être le même. Au dcfatit d'une grande piiissaui-e morale, utu; grande lorce coercitive est du moins nécessaire parmi les hommes. Dans les répuMiques de l'antiquité, la foule, comme on le sait, était esclave ; l'hoinnie qui laboure la terre apparteiiiiit à un autre homme : il y avait des peuples, il n'y avait point de nations...
Le polythéisme, religion imparfaite de toutes les manières, pouvait donc convenir à cet état imparfait de la société, parce que chaque maître était une espèce de magistrat absolu, dont le despotisme terrible contenait l'esclave dans le dev<jir, et suppléait par des fers à ce qui manquait h la force morale religieuse : le paganisme, n'ayant pas assez d'excellence pour rendre le pauvre vertueux, était obligé de le laisser traiter comme un malfaiteur- Mais dans l'ordre présent dos citosos, pourrez-vous réprimer une niasse énorme de paysans libres et éloignés de l'œil du magistrat ; pourreï-vous, dans les faubourgs d'une grande capitale, prévenir les crimes d'une populace indépendante, sans une religion qui prêche les devoirs et la vertu îi toutes les conditions de la vie? Détruisez le culte évaugélique, et il vous faudra dans chaque village une police, des prisons et des bourreaux. Si jamais, par un retour innuî, les autels des dieux passionnés du paganisme se relevaient cliez les peuples modernes; si dans un ordre de société où la ser^'itude est abolie on allait adorer Mercure U voleur et Venus la prostituée, c'en serait tait du genre humain.
m c'est ici la grande erreur de ceux qui louent le polythéisme d'avoir séparé les forces morales des forces religieuses, et qui l'Iânient en même temps le christianisme d'avoir suivi un système opposé. Ils ne s'aper^iiivent pas que le paganisme s'adressail à un iinnieiise troupeau d'esclaves, que par conséquent il devait cratniire d'éclairer la race humaine, qu'il devait tout donner uux sens, et ne rien faire pour l'éducation 'de l'âme : le christianisme, au contraire, qui voulait détruire la servitude, dut révéler aux hommes la dignité de leur nature, et leur enseigner les dof.mos de la raison et de la vertu. On peut dire que le
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culte évangélique est le culte d'un peuple libre, par cela seul qu'il unit la morale à la religion.
Il est temps enfin de s'effrayer sur l'état où nous avons vécu depuis quelques années. Qu'on songe à la race qui s'élève daus nas villes et dans ni^ campagnes, ii tous ces enfants qui, nés pendant la Révolution, n'ont jamais entendu parler ni de Dieu, ni de l'immortalité de leur âme, ni des peines ou des récompenses qui les attendent dans une autre vie ; qu'on songe ù ce que peut devenir une pareille génération, si l'on ne se hâte d'appliquer le remède sur la plaie : déjà se manifestent les symptômes les plus alarmants, et l'âge de l'innocence a été souillé de plusieurs crimes. Qut la philosophie qui ne peut, après tout, pénétrer chez le pauvre, se contente d'habiter les salons du riche, et qu'elle laisse au moins les chaumières à la religion ; ou plutôt que, mieux dirigée et pins digne de son nom, elle fasse totnber elle-même les barrières qu'elle avait voulu élever entre l'homme et son créateur...
Pour nous, nous sommes convaincus que le christianisme sortira triomphant de l'épreuve terrible qui vient de le purifier ; ce qui nous le persuade, c'est qu'il soutient parfaitement l'examen de la raison, et que, plus on le sonde, plus on y trouve de profondeur. Ses mystères expliquent l'homme et la nature ; ses œuvres appuient ses préceptes : sa charité, sous mille formes, a remplacé la cruauté des anciens ; il n'a rien perdu des pompes antiques, et son culte satisfait davantage le cœur et la pensée ; nous lui devons tout, lettres, sciences, ^rîcuiture, beaux-arte ; il joint la morale â la religion et l'homme à Dieu : Jésus-Christ, sauveur de l'homme moral, l'est encore de l'homme physique; il est arrivé comme un grand événement heureux pour contrebalancer le déluge des Barbares et la corruption générale des mœurs. Quand on nierait même au christianisme ses preuves surnaturelles, il resterait encore dans la sublimité de sa morale, dans l'immensité de ses bienfaits, dans la beauté de ses pompes, de quoi prouver suffisamment qu'il est le culte le plus divin et le plus pur que jamais les hommes aient pratiqué...
Créateur de la lumière, pardonne à nos premières erreurs. Si nous fûmes assez infortunés pour te méconnaître, dans le siècle qui finit, tu n'auras pas roulé en vain le nouveau siècle sur notre tête. Il a retenti pour nous comme l'éclat de ta foudre. Nous nous sommes réveillés de notre assoupissement, et ouvrant les yeux, nous avons vu cent années, avec leurs crimes et leurs géuLTatioiis, s'enfoncer dans l'abîme : elles emportaient dans
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leurs bras tous nos amisi A ce spectacle, nous nous sommes émus ; la rapidité de !a vie nous a troubles. Nous avons senti cncnbien il est itiittile île vouloir se défendre de toi. Seigneur, nnus te louerons désormais avec le prophète 1 Daigne recevoir ce premier liymne que nous t'ailressons, sur l'aile de ce siècle, ([ui rentre dans ton éternité.