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CHAPITRE m

Il n'est pas très amusant, et même il n'est pas très facile de « courre d'un trait » les Natckez. Tous les livres de Chateaubriand sont peu composés; ou bien, il ne le sont presque pas : l'épopée des Natchez ne l'est pas du tout. Et la lecture de cet ouvrage est, à cause de cela, longue et, disons, ennuyeuse. Mais, quand on a, une fois, lu les Natchez, quel plaisir nVt-on pas à ouvrir le volume aux pages qu'on a aimées : on les adore! Il y a peut-être, dans les Natchez, les pages les plus belles de Chateaubriand, les plus étonnantes, les mieux inventées, celles ofl il a mis tout son prestige. Et l'on arrive à goiifer jusqu'à l'incohérence des Natchez, comme si cet absurde désordre avait on ne sait quoi de mystérieux et de prophétique.

Les Natchez n'ont été publiés qu'en 1828, dans l'édition des Œuvres complètes. Mais Chateaubriand les. écrivit beaucoup plus anciennement. Pour les publier, il les reloucha, il les remania: sous la forme où ils sont venus à nous, ils témoignent pourtant du génie extraordinaire, déraisonnable et charmant qui animait l'adolescent prodigieux.

Au)i environs de la vingtième ou de la vingt-cinquième année, l'âme d'un artiste sort des limbes. Et elle en sort confusément, parmi des vapeurs, des ombres, des nuages. Plus est riche de possibilités cette âme, et plus est embrouillée son éclosion. Moins riche, elle chante bientôt sa petite chanson facile. Mais l'âme de Chateaubriand naquit dans un grand tumulte. Elle se manifesta par le poème extravagant des Natchez. Aussi ce poème n'est-ii pas

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62 CHATEAUBRIAND. — CHAE'. 111

simple : il est magnifique, d'abondance et de bizarre nouveauté.

Quand Chateaubriand quitta l'Angleterre pour rentrer en France, sous un nom supposé, il n'osa pas,>dit-il, se charger d'un gros bagage. Il laissa en Angleterre la plupart de ses manuscrits. Il n'apponi'que René, Atala, quelques descriptions de l'Amérique et le commencement de l'ouvrage qui allait être le Génie du Christianisme. Il avait abandonné les Natchez.

Les Natchez étaient alors un manuscrit de deux mille trois cent quatre-vingt-trois pages in-folio, sans divisions, sans chapitres, et qui mêlait voyages, histoire naturelle, épisodes dramatiques ou poétiques, la somme des idées et des rêveries américaines.

Le premier projet de cette épopée remonte à l'année 17S9, probablement. A cette époque, Chateaubriand, qui subissait l'influence de Rousseau, comptait célébrer « l'homme de la nature ». il avait choisi, pour l'anecdote de son ouvrage, « le massacre de la colonie des Natchez à la Louisiane en 1727 ».

Toutes les tribus indiennes conspirant, après deux siècles d'oppression, pour rendre la liberté au Nouveau Monde, me parurent offrir au pinceau un sujet presque aussi heureux que la conquête du Mexique (1)

En Angleterre, pendant son émigration. Chateaubriand revisa son manuscrit; il « divisa h matieie et il changea <■■ le genre de la composition, en la faisant pisser du roman à l'épopée ».

Tous ces papiers. Chateaubriand ks entassa dans, une malle; cette malle, il la laissa chez une Anglaise qui, à Londres, lui avait loué un petit appartement. Il vint en France. Il oublia le nom de l'Anglaise, le nom de la rue, le numéro de la maison; il oublia même la malle. Et il n'y songea que bien des années plus tard; mais alors, s'il se souvint de la maile, il ne se souvint pas de l'adresse. La

(i) Préface dM(fl/iî.

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malle fut cependant retrouvée, par les soins de MM. de Thuisy.

Les Natchez n'avaient pas eu de chance. Sous le nom de Tableaux de la nature, écrits en Amérique, ils avaient été, - dit Ctiateaubriand, - une première fois perdus lors de l'émigration. Mais^nfin, MM. de Thuisy les retrouvèrent (1).

Tout cela est-il vrai? Je n'en sais rien.

Du vivant même de Chateaubriand, en \p%% un certain Scipion Marin, .auteur d'une Histoire .^e la vie et des ' ouvrages de M. dejÇhqteaaèriand consi4ér4 comme poète, voyageur et homnpe d'État, écrivait :

M. de Chateaubriand a un faible dont il ne s'est pas encore corrigé, c'est de se donner sans cesse pour un homme perdant ses ouvrages, et de relever l'historique de ses màltiuscrits par de merveilleux événements qui les lui font retrouver en tout ou en partie. C'est pour lui un texte à gémissements et à résignation.

Scipion Marin ne croit pas à la réalité de M. de Thuisy; il le trouve « dessiné sur le monsieur de la Lindelle de Voltaire •'. Et je ne sais s'il a raison ; mais je ne suis pas sûr qu'il ait tort.

Quoi qu'il en soit de ce petit problème, il est certain que les Natchez proviennent du voyage en Amérique. Mais, comme le récit du voyage en Amérique provient des livres autant que de la réalité, l'on peut se demander si les Natchez ne doivent pas quelque chose à tous les Charievoîx et Bartram utilisés manifestement par l'auteur du Voyage d'Amérique, si même ils ne doivent pas quelque chose à ce Beltrami de 1824 : et, après tout, ne serait-ce pas pour cela que Chateaubriand ferait, en 1828, semblant de publier un ouvrage de ses tout premiers débuts? N'est-ce pas pour cela qu'il aurait inventé tardivement la logeuse anglaise et MM.de Thuisy?

C'est ce qui semble résulter d'une étude qu'a consacrée . M. Anatole Feugère aux» Indiennes de Chateaubriand -^(2).

ji) IHémoirci, l. III, p. (6.

{2) Anatole ?'Eui;ȫe, Its Im

tn/dit! dis . Ménioirrs d'outri-

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On lit, dans le Voyageas Bartram.que P.-V. Benoist traduisit en français et publia l'an VII à Paris :

La rivière Sainte-Marie renferme plusieurs grandes îles. 11 y en a une, entre autres, que les Creeks représentent comme un ■ lieu encfianté. Elle est, disent-ils, habitée par une peuplade d'Indiens dont les femmes sont d'une beauté exquise. Les chasseurs prétendent, qu'en voulant y aborder ils se trouvèrent engagés dans une suite continuelle de marais. Perdus au milieu de ces labyrinthes, ils croyaient toujours s'approcher de l'île ; ib l'apercevaient de temps à autre ; mais toujours ils la voyaient s'éloigner.

Chateaubriand ne vit pas cela. Mais il lut Bartram ; ce fut comme s'il avait vu cela, et beaucoup mieux. Il raconte, dans le Voyage, qu'il se trouva au milieu d'un paysage magnifique ; ' Tout était enveloppé, pénétré, saturé de lumière... » Or, un soir, au clair de la lune, dans une île des Florides, il contemplait le lac et il rêvait. 11 se sentit bientôt " vivre comme partie du Grand Tout et végéter avec les arbres et les fleurs »...

Les sauvées des Florides racontent qu'il y a, au milieu d'un lac, une île où vivent les plus belles femmes du monde- Ces « sauvagesdes Florides », c'est, en l'espèce, le voyageur Bartram; et, puissance de la poésie, « les femmes d'une beauté exquise » sont devenues « les plus belles du monde »... O poètes,que vous avez la vie agréable!

... Les Muscogulges...

Ce sont les simples ^ chasseurs « de Bartram.

... ont voulu plus d'une fois tenter la conquête de l'île magique ; mais les retraites élyséennes, fuyant devant leurs canots, finissaient par disparaître : naturelle image du temps, que nous perdons à la poursuite de nos chimères.

Évidemment, c'est beaucoup mieux ainsi.

Dans ce beau pays. Chateaubriand n'est pas sans discerner de gracieuses et troublantes visions. Le Voyage ne les

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LES NATCHEZ 6s

définit pas beaucoup. Les Mémoires sont mieux précis, où apparaissent les deux «jeunes sultanes jonquille » qui ont, raconte l'auteur, servi de modèle, l'une pour Atala, l'autre pour Célufa.

Peu s'en fallut que ces fables ne prissent à nos yeux une espèce de réalité.

Et, même, une réalité bien attrayante :

Au moment où nous nous y attendions le moins, nous vîmes sortir d'une baie une flottille de canots, les uns à la rame, les autres à la voile. Ils abordèrent notre île... Je fus frappé de l'élégance de ces sauvages qui ne ressemblaient en rien à ceux du Canada... Les Indiennes qui débarquèrent auprès de nous, issues d'un sang mêlé de chéroki et de castillan, avaient la taille élevée. Deux d'entre elles ressemblaient à des créoles de Saint- Domingue et de l'Ile-de-France, mais jaunes et délicates comme des femmes du Gange. Ces deux Floridiennes, cousines du côté paternel, m'ont servi de modèles, l'une pour Ataîa, l'autre pour Céluta : elles surpassaient seulerfient les portraits que j'en ai faits par cette vérité de nature variable et fugitive, par cette physionomie de race et de climat que je n'ai pu rendre. Il y avait quelque chose d'indéfinissable dans ce visage ovale, dans ce teint ombré que l'on croyait voir à travers, une fumée orangée et légère, dans ces cheveux si noirs et si doux, dans ces yeux si longs, à demi cachés sous le voile de deux paupières satinées qui s'entr 'ouvraient avec lenteur ; enfin, dans la double séduction de l'Indienne et de l'Espi^nole (i).

Voilà ce que racontent les Mémoires imprimés. Ils racontent aussi que les deux cousines parurent, un instant, se disputer : jalousie, probablement, et à cause de l'aimable étranger. Mais, pour que le récit soit tout a fait agréable, il faut y joindre un passage que M. Anatole Feugère a trouvé à la Bibliothèque nationale et que voici. Un peu de description d'abord : il y a, sur la rive du fleuve, un cyprès chauve dont les feuilles ressemblent à des découpures de

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mousse; puis des raisins appelés <^ genoux » forment une ronde. Enfin :

Je me baignai en pantalon de cofon bleu à l'entrée de cette grotte, ayant sur la tête nn large chapeau de paille de riz pour me garantir du soleil...

Et il nage devant les jeunes filles, émerveillées du chapeau de paille, du chaste pantalon de coton bleu. Les cousines me venaient voir nager...

Et elles prenaient leur bain, elles aussi, les cousines émerveillées et belles.

Elles se plongeaient dans l'eau, enveloppées d'un grand linceul de la seconde écorce du miirier. Leurs tètes brunes sortaient de l'eau, comme deux têtes de naïades, tandis que des cygnes volaient autour d'elles : il y avait de quoi devenir fou.

Cela est net : il y avait de quoi devenir fou.

Une d'elles chantait avec une voix de velours, poussant à la fin de chaque phrase musicale un cri qui troublait- Il y avait de quoi devenir fou, ce n'est pas contestable. Quant à la question de savoir pourquoi Chateaubriand n'a pas désiré que ces lignes fussent publiées, elle n'estpas difficile. Sans doute aimait-il mieux que la postérité gardât son souvenir autrement costumé.

Quoi qu'il en soit, l'histoire des deux Indiennes serait donc inventée de toutes pièces? Elle résulterait des - femmes d'une tjeauté exquise » de l'innocent Bariram? Pourtant, je me figure qu'il y a, dans l'anecdote du chapeau de paille et du pantalon bleu, de la vérité : ce n'est pas une chose qu'aurait imaginée Chateaubriand; il l'a supprimée de son manuscrit, parce que, somme toute, il n'y tenait pas. Et Mila? Et la rieuse Mila?

La voici, dans les Natchez :

Un soir, [René] était assis au bord d'un de ces lacs que l'on trouve partout dans les forêts du Nouveau Monde. Quelques

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baumiers isolés bordaient le rivage ; le pélican, le cou reployé, le bec reposant comme une faux sur sa poitrine, se tenait immobile à la pointe d'un rocher ; les dindes sauvages élevaient leur voix rauque du haut des magnolias ; les flots du lac, unis comme un miroir, répétaient les feux du soleil couchant. Mila survint.

— Me voici, dit-elle. Je suis tout étonnée, je t'assure. J'avais peur d'être grondée.

— Et pourquoi vous gronder? dit René.

— Je ne sais, répondit Mila en s'asseyant et s' appuyant sur les genoux du guerrier blanc.

Le guerrier blanc <i lui demande si elJe'n'a pas quelque secret '. Pour toute réponse, elle pose ses mains sur le genou de René, incline sa tête sur ses mains et rêve en regardant le lac. Et puis, bientôt, elle chante- Elle avait dans la voix une douceur mêlée d'innocence et de volupté. Elle ne put chanter longtemps; elle troubla tous ses souvenirs et pleura de dépit de ne pouvoir redire la chanson de Céluta.

Survint la mère; il était temps.

Cela rappelle, en dépit des changements, l'épisode des petites Floridiennes. Dans les Mémoires imprimés, il est bien question de la vraie Mila, mais très peu. C'est qu'un passage a été supprimé. M. Feugère l'a retrouvé. Mila ne chante pas, mais elle danse.

Je fis prier la petite Indienne de danser. Elle exécuta toute une pantomime, elle figura des scènes de guerre, de famille, de chasse. Sa parure sauvage allait bien à son espèce de hardiesse et à son air fin et naïf. Je n'aurais jamais cru qu'une perle de verre pendant au nez et descendant sur la lèvre supérieure pût être un ornement agréable... Dans les attitudes variées de la jeune fille, cette perle, d'un bleu transparent, jouait de cent manières sur ses dents blanches et ses lèvres rouges...

Elle représente un prisonnier dans les tortures : pour cela, elle met ses bras en croix, se laisse tomber, se couche sur le dos, ferme lentement les yeux et a l'air de mourir. Pour faire semblant de traverser une rivière, elle décrit

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avec SCS bras les mouvements d'un nageur, Franchir une cataracte : « elle imite, avec sa bouche, mille bruits confus » et ■- roule ses bras ' afin de " peindre une eau qui tombe ». Pareillement, elle gravit une montagne; elle est une mère, surprise par des ennemis et qui défend son nourrisson, etc.

La satisfaction tic l'assemblée s'exprimait par des cris. J'applaicdissais en frappani ma cuisse comme Jupiter ; mon bras cassé m'empêchait de battre des mains, l'espiègle était cliarmée. Ses gestes se taisaient alors ; elle restait muette, puis recommençait une dunse ou légère ou voluptueuse, m'adressait entre chaque tableau un mot pour me demander si j'étais content. Je faisais un signe, lequel voulait dire que je ne la comprenais pas. Elle s'impatientait... Elle dansait encore et renouvelait son interrogatoire. L'interprète lui redit que je ne l'entendais pas. Elle s'approcha de moi, me passa un bras au cou et se mit à crier à tue-tête. Je riais, elle rougit, prit ma main, la caressa et finit par la mordre. Je retirai ma main : l'enfant sauvage rit à son tour de tout son cœur. Cette maligne et gracieuse affolée m'a donné l'idée du personnage de JVlila que l'on verra dans les Natclie^, si jamais je publie ces stromates ou broderies de ma jeunesse, pour parler comme saint Clément d'Alexandrie. On verra Mila(i).

Voilà saint Clément d'Alexandrie mêlé à une aventure qui n'est pas trop combinée à la convenance d'un personnage pieux et austère.

Dans les Nalchez, la danse de iWila est beaucoup moins développée.

Chateaubriand avait un goût particulier pour ces » broderies ^ de sa jeunesse, les Natckez. Peut-être y aimait-il de charmants souvenirs. 11 y aimaitassurément des phrases dont ia divine harmonie ressemble aux vibrations d'un cristal enchanté; des phrases toutes simples, formées de mots habituels, qui soudain rendent un son délicieux et qu'on ne leur connaissait pas; des phrases parfaitement nettes et de contour défini, mais qu'on dirait pleines d'un rêve mystérieux; des phrases qui sont de la magie.

(0 Cf. MimOiTCi, t. 1, p. m-

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RCNË ARRIVE AU PAVS DES NATCHEZ (1)

A l'ombre des forêts américaines, je veux chanter des airs de lasolitudetelsquen'enont point encoreentendudesoreilies mortelles; je veux raconter vos malheurs, ô Natchezl ô nation de la Louisiane I dont il ne reste plus que des souvenirs. Les infortunes d'un obscur habitant des bois auraient-eiles moins de droits à nos pleurs que celles des autres hommes? et les mausolées des rois dans nos temples sont-ils plus touchants que le tombeau d'un Indien sous le chêne de sa patrie?

Et toi, flambeau des méditations, astre des nuits, sois pour moi l'astre du Pinde I marche devant mes pas, à travers les régions inconnues du Nouveau Monde, pour me découvrir à ta lumière les secrets ravissants de ces déserts I

René, accompagné de ses guides, avait remonté le cours du Meschacebé ; sa barque flottait au pied des trois collines dont le rideau dérobe aux regards le beau pays des enfants du Soleil. Il s'élance sur la rive, gravit la côte escarpée, et atteint le sommet le plus élevé des trois coteaux. Le grand village des Natchez se montrait à quelque distance dans une plaine parsemée de bocages de sassafras : çà et là erraient des Indiennes aussi légères que les biches avec lesquelles elles bondissaient; leur bras gauche était chargé d'une corbeille suspendue à une longue écorce de bouleau, elles cueillaient les fraises, dont l'incarnat teignait

(c)Ces

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leurs doigts et les gazons d'alentour. René descend de la colline et s'avance vers le vili^e. Les femmes s'arrêtaient à quelque distance pour voir passer les étrangers, et puis s'enfuyaient vers les bois : ainsi des colombes regardent le chasseur du haut d'une roche élevée, et s'envolent à son approche.

Les voyageurs arrivent aux premières cabanes du grand village ; ils se présentent à ia porte d'une de ces cabanes. Là une famille assemblée était assise sur des nattes de jonc ; les hommes fumaient le calumet ; les femmes filaient des nerfs de chevreuil. Des melons d'eau, des plakmines sÈches, et des pommes de mai étaient posés sur des feuilles de vigne vierge au miheu du cercle : un nœud de bambou servait pour boire l'eau d'érable.

Les voyageurs s'arrêtèrent sur le ^euil et dirent ; « Nous sommes venus, s Et le chef de la famille répondit : " Vous êtes venus, c'est bien. » Après quoi chaque voyageur s'assit sur une natte et partagea le festin sans parler. Quand cela fut fait, un des interprètes éleva la voix et dit : « Où est le Soleil^l)? » Le chef répondit : " Absent. » Et le silence recommença.

Une jeune fille parut à l'entrée de la cabane. Sa taille haute, fine et déliée, tenait à la fois de l'élégance du palmier et de la faiblesse du roseau. Quelque chose de souffrant et de rêveur se mêlait à ses grâces presque divines. Les Indiens, pour peindre la tristesse et la beauté de Céluta, disaient qu'elle avait le regard de la Nuit et le sourire de l'Aurore. Ce n'était point encore une femme malheureuse, mais une femme destinée à le devenir. On aurait été tenté de presser cette admirable créature dans ses bras, si l'on n'eût craint de sentir palpiter un cœur dévoué d'avance aux chagrins de la vie.

Céluta entre en rougissant dans la cabane, passe devant les étrangers, se penche à l'oreille de la matrone du lieu, lui dit quelques mots à voix basse et se retire. Sa robe blanche d'écorce de mûrier ondoyait légèrement derrière elle, et ses deux talons de rose en relevaient le bord à chaque pas. L'air demeura embaumé sur les traces de l'Indienne du parfum des fleurs de magnolia qui couronnaient sa tête : telle parut Héro aux fêtes d'Abydos; telle Vénus se fit connaître, dans les bois de Carthage, à sa démarche et à l'odeur d'ambroisie qu'exhalait sa chevelure.

Cependant les guides achèvent leur repas, se lèvent et disent : • Nous nous en allons. » Et le chef indien répond : <• Allez où le

{l'i Le Soleil, le Grand chef ou l'empereur des Nalchei. (C.)

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veulent les Génies. » Et ils sortent avec René sans qu'on leur' demande quels soins le ciel leur a commis.

Ils passent au milieu du grand village, dont les cabanes carrées supportaient un toit arrondi en dôme. Ces toits de chaume de maïs entrelacé de feuilles s'appuyaient sur des murs recouverts en dedans et en dehors de nattes fort minces. A l'extrémité du village les voyageurs arrivèrent sur une place irrégulière que formaient la cabane du Grand-Chef des Natchez et celle de sa plus proche parente, la Femme-Chef {1 ).

Le concours d'Indiens de tous les âges animait ces lieux. La nuit était survenue, mais des flambeaux de cèdre allumés de toutes parts jetaient une vive clarté sur la mobilité du tableau. Des vieillards fumaient leurs calumets, en s'entretenant des choses du passé; des mères allaitaient leurs enfants, ou les suspendaient dans leurs berceaux aux branches des tamarins ; plus loin de jeunes garçons, les bras attachés ensemble, s'essayaient à qui supporterait plus longtemps l'ardeur d'un charbon enflammé ; les guerriers jouaient à la balle avec des raquettes garnies de peaux de serpents, d'autres guerriers avaient de vives contentions aux jeux des pailles et des osselets ; un plus grand nombre exécutait la danse de la guerre ou celle du buffle, tandis que des' musiciens frappaient avec une seule baguette une sorte de tambour, soufflaient dans une conque sauvage, ou tiraient des sons d'un os de chevreuil percé à quatre trous, comme le fifre aimé du soldat.

C'était l'heure où les fleurs de l'hibiscus commencent à s'entr'ouvrir dans les savanes, et oii les tortues du fleuve viennent déposer leurs œufs dans les sables. Les étrangers avaient déjà passé sur la place des jeux tout le temps qu'un enfant indien met à parcourir une cabane, quand, pour essayer sa marche, sa mère lui présente la mamelle, et se retire en souriant devant lui. On vit alors paraître un vieillard. Le" ciel avait voulu l'éprouver : ses yeux ne voyaient plus la lumière du jour. Il cheminait tout courbé, s'appuyant d'un côté sur le bras d'une jeune femme, de l'autre sur un bâton de chêne.

Le patriarche du désert se promenait au milieu de la foule charmée ; les sachems même paraissaient saisis de respect, et faisaient, en le suivant, un cortège de siècles au vénérable hommequi jetait tant d'éclat et attirait tantd'amoursur le vieil âge.

(]) Lt fils de calte femme héritait de la roy;iulé. (C.)

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René et ses guides l'ayant salué à 1a manière de l'Europe, le sauvage averti s'inclina à son tour devant eux ; et prenant la parole dans leur langue maternelle, il leur dit ; n Étrangers, j'ignorais votre présence parmi nous. Je suis fâché que mes yeux ne puissent vous voir; j'aimais autrefois à contempler mes hôtes et à lire sur leurs fronts s'ils étaient aimés du ciel. » Il se tourna ensuite vers la foule qu'il entendait autour de lui ; « Natchez, comment avez-vous laissé ces Français si longtemps seuls? Êtes-vous assurés que vous ne serez jamais voyageurs loin de votre terre natale? Sachez que toutes les fois qu'il arrive parmi vous un étranger, vous devez, un pied nu dans le fleuve et une main étendue sur les eaux, faire un sacrifice au Meschacebé, car l'étranger est aimé du Grand Esprit. »

Prés du heu où parlait ainsi le vieillard se voyait un catalpa au tronc noueux, aux rameaux étendus et chargés de fleurs : le vieillard ordonne à sa fille de l'y conduire. Il s'assied au pied de l'arbre avec René et les guides. Des enfants montés sur les branches du catalpa éclairaient avec des flambeaux la scène au-dessous d'eux. Frappés de la lueur rougeâtre des torches, le vieil arbre et le vieil homme se prêtaient mutuellement une beauté religieuse; l'un et l'&utre portaient les marques des rigueurs du ciel, et pourtant ils fleurissaient encore après avoir été frappés de la foudre.

Le frère d'Amélie ne se lassait point d'admirer le Sachem. Chactas, c'était son nom, ressemblait aux héros représentés par ces bustes antiques qui expriment le repos dans le génie, et qui semblent naturellement aveugles. La paix des passions éteintes se mêlait, sur le front de Chactas, à cette sérénité remarquable chez les hommes qui ont perdu la vue ; soit qu'en étant privés de la lumière terrestre nous commercions plus intimement avec celle des cieux, soit que l'ombre où vivent les aveugles ait un calme qui s'étende sur l'âme, de même que la nuit est plus silencieusi' que le jour.

Le Sachem, prenant le calumet de paix chatoie de feuilles odorantes du laurier de montagne, poussa la première vapeur vers le ciel, la seconde vers la terre, et la troisième autour de l'horizon. Ensuite il le présente aux étrangers. Alors le frère d'Amélie dit : » Vieillard ! puisse le ciel te bénir dans tes enfants ! Es-tu le pasteur de ce peuple qui t'environne ? Permets-moi de me ranger parmi ton troupeau, i

« Étranger, repartit le sage des bois, je ne suis qu'un simple sachem, fils d'Outalissi. On me nomme Chactas, parce qu'on

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■ :■■ . . LES NATCHE2 = 73

prétend que ma voix a quelque douceur ; ce qui peut provenir de la crainte que j'ai du Grand Esprit. Si nous te recevons comme un flis, nous ne devons point en retirer de louanges. Depuis longtemps nous sommes amis d'Ononthîo (!) dont Ve Soleil (2) liabite de l'autre côté du lac sans rivage (3). Les vieil- ! :rds de ton pays ont discouru avec les vieillards du mien, et i.iené dans leur temps la danse des forts, car nos aïeux étaient une race puissante. Que sommes-nous auprès de nos aïeux? Moi-même qui te parle, j'ai habité jadis parmi tes pères : je n'étais pas courbé vers la terre comme aujourd'hui, et mon nom retentissait dans les forêts. J'ai contracté une grande dette envers la France. Si l'on me trouve quelque sagesse, c'est à un Français que je la dois; ce sont ses leçons qui ont germé dans mon cœur : les paroles de l'homme, selon les voies du Grand Esprit, sont des graines fines, que les brises de la fécondité dispersent dans mille climats, où elles se développent en pur maïs ou en fruits délicieux. Mes os, ô mon. fils, reposeraient mollement dans la cabane de la mort, si je pouvais, avant de descendre à la contrée des âmes, prouver ma reconnaissance par quelque service rendu aux compatriotes de mon ancien hôte du pays des blancs. »

En achevant de prononcer ces mots, le Nestor des Natchez se couvrit la tête de son manteau, et parut se perdre dans quelque grand souvenir. La beauté de ce vieillard, l'éloge d'un homme policé prononcé au milieu du désert par un sauvée, le titre de fils donné à un étranger, cette coutume naïve des peuples de la nature, de traiter de parents tous les hommes, touchaient profondément René.

Chactas, après quelques moments de silence, reprit ainsi la parole : « Étranger du pays de l' Aurore, si je t'ai bien compris, il me semble que tu es venu pour habiter les forêts où le soleil se couche. Tu fais là une entreprise périlleuse ; il n'est pas aussi aisé que tu le penses d'errer par les sentiers du chevreuil. 11 faut que les Mai.itous du malheur t'aient donné des songes bien funestes, pour t'avoir conduit à une pareille résolution. Racontenous ton histoire, jeune étranger : je juge par la fraîcheur de ta voix, et en touchant tes bras, je vois par leur souplesse que tu dois être dans l'âge des passions. Tu trouveras ici des cœurs

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qui pourront compatir à tes souffrances. Plusieurs des Sachems qui nous écoutent connaissent la langue et les mœurs de ton pays ; tn dois apercevoir aussi, dans la foule, des blancs, tes compatriotes du fort Rosalie, qui seront charmés d'entendre parler de leur pay^. » Le frère d'Amélie répondit d'une voix troublée : i Indien, ma vie est sans aventures, et le cœur de René ne se raconte point. •

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