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LE DÉLIRE DE LA PERSÉCUTION

la veille de son retour à Paris, la préoccupation à peu près exclusive de notre auteur. Une lettre écrite peu après à M. du Belloy nous fixe à ce sujet. 11 y avoue notamment que l'héroïsme de la valeur l'a toujours moins touché que « le charme du sentiment dans les âmes bien nées ». Ceci l'amène à un autre aveu, qui nous éclaire sur le degré de pureté raffinée et de délicatesse où sa sensibilité est parvenue. Il n'hésite pas à faire de son tiéloïse le criténiim sur lequel il juge du rapport des autres cœurs avec le sien.

Je conviens volontiers qu'on peut être plein d'honnêteté, de vertu, de sens, de raison, de ^oût, et trouver ce roman détestable : quiconque ne l'aimera pus peut bien avoir part à mon estime, mais jamais à mon amitié; quiconque n'idolâtre pas ma Julie, ne sent pas ce qu'il faut aimer ; quiconque n'est pas l'ami de Saint- Preux, ne saurait être le mien ; d'après cet entêtement, jugez du plaisir que j'ai pris, en lisant votre Gahrielle, d'y retrouver ma Julie un peu plus héroïquement requinquée, mais gardant son même naturel, animée peut-être d'un peu plus de chaleur, plus énergique dans les situations tragiques, mais moins enivrante aussi, selon moi, dans le calme. Frappé de voir dans des multitudes de vers à quel point il faut que vous ayez contemplé cette image si tendre dont je suis le Pygnialion, j'ai cru, sur ma règle ou sur ma manie, que la nature nous avait fait amis.

Pendant que son souvenir s'attarde sur les circonstances les plus délicates et que l'infatigable inventeur dans l'ordre des sentiments fait profiter de son expérience quelques âmes d'élite, la susceptibilité et l'humeur ombrageuse multiplient leurs suggestions. Confiné dans la solitude de Monquin, replié sur lui-même, mal guéri de l'ébranlement intellectuel que l'affaire de Y Emile d'abord, les déboires du séjour en Angleterre ensuite lui avaient valu, il se plaît à creuser l'abîme qui le sépare de ses semblables et à tour-

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lier en hostilité sourde ou déclarée leur attitude à son c'^ard. L'idée de leur injustice et de leur dureté, alors qu'ils n'étaient coupables que d'indifférence ou d'antipathie intellectuelle, lui devient insupportable : elle lui sert à accroître ses souffrances, à les dramatisera l'excès, à s'effrayer de tout et finalement à s'attendrir sur lui. Nous aurons ailleurs l'occasion de montrer que tout n'était pas chimérique dans ces appréhensions, ni imaginaire dans ses craintes. Diderot et d'Alembert le haïssaient ou le dédaignaient. Orinim le discréditait en dessous par la diffamation secrète, mais inlassable, que l'organe privé qu'il dirigeait, la Correspondance littéraire, rendait plus perfide et plus efficace. Quant à Voltaire, il n'avait point désarmé devant la proscription et le malheur. Loin de là, il s'acharnait sur Rousseau malheureux en des libelles où, sous le couvert de l'anonymat, il tombait jusqu'à l'ordure. Bref, Rousseau avait contre lui — et il le sentait profondément — sinon un complot aussi bien ourdi que son imagination dramatique le lui suggérait, du moins l'hostilité de forces intellectuelles disposées en coterie, qui étaient dans son temps, comme dans tous les temps, incompréhensiveset malfaisantes. Il s'y ajoutait la puissance administrative, représentée dans son esprit par Choiseul, qui ne lui marqua jamais évidemment ni complaisance ni sympathie exagérées, et qui se confina vis-à-vis de lui dans cette indifférence officielle, assez ordinaire aux gens en situation. Bref, il devait lui paraître que les grandeurs de l'espiit se liguaient avec les grandeurs de chair contre les réalités du sentiment, « ces grandeurs de la charité ^ dont il était le dispositaire. Et il les englobait, non sans raison, dans une même défiance. L'écho de ces appréhensions se retrouve aux premiers mois de 1770, dans la Lettre à M. de Saint-Germain, où l'on a vu le préambule obligé des Confessions. Il conviendrait mieux, croyons-nous, d'y signaler les principaux thèmes des Dialogues, avec une argumentation identique destinée à confondre d'invisibles ennemis et à briser le cercle d'incompréhension qui allait se resserrant autour de lui. Phénomène d'ailleurs naturel pour un isolé, un solitaire, dont le génie ne s'appuyait ni

sur lessuffrt\i^esd'iinecoterie, ni sur le prestiî^c d'une fonction officielle. - Les fragnienls significatifs de cette étrange lettre vont d'ailleurs nous instruire de l'état d'esprit de Rousseau au moment où, lés Confessions terminées, il s'apprête à rentrer à Paris pour tenir tête à l'orage.

Ce besoin de s'exprimer, plus encore que de s'expliquer lui-même, est depuis de longues années le besoin dominant de Rousseau. C'est, avec le goût de la rêverie et de la solitude, sa passion prépondérante; et ces affections d'ailleurs se tiennent. Retranché de la société des hommes, un solitaire, venons-nous de voir, ne peut guère que se replier sur soi; et s'il a l'intuition psychologique et l'imagination de Rousseau, il évoquera sa vie : il écrira ses mémoires ou retouchera son portrait, ce qui est une double manière de se révéler.

Dès le commencement de 1762, les lettres à Malesherbes nous indiquent cette disposition. Rousseau y paraît uniquement occupé à se peindre. Dès la première lettre, il l'avoue : « Je me peindrai sans fard et sans modestie; je me montrerai à vous tel que je me vois et tel que je suis; car passant ma vie avec moi, je dois me connaître, et je vois, par la manière dont ceux qui pensent me connaître interprètent mes actions et ma conduite, qu'ils n'y connaissent rien. Personne au monde ne me connaît que moi seul. > Voilà donc le grand aveu jeté. Il s'agit de résoudre les contrariétés apparentes que sa nature complexe recèle; il s'agit de rétablir, sous ces oppositions, le fond vrai, l'unité inaperçue de son être; et de cet être, ainsi rétabli dans sa dignité méconnue; il s'agit de révéler l'originalité, la singularité. Or, qu'est-il? quels sont les traits dominants de son personnage? Sur ce point les lettres à Malesherbes

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il l( s fra.u:i;iciils publics par M. Diifoiir (1) sont concluants et concordants. Dans ces fraj^nicnts, il se rend la justice di* ne rien tievoir cju'à lui-même . Dans les lettres, il donne comme mobile de ses actions son indomptable esprit de liberté, que rien n'a pu vaincre et devant lequel les honneurs, la fortune et la réputation même ne sont rien. Par un contraste qu'il se plaît à relever, cet esprit de liberté lui vient moins d'or<^ueil que de paresse, mais cette paresse est incroyable. <' Tout l'effarouche; les moindres devoirs de la vie civile lui sont insupportables. » Associée à son i^^oût naturel pour la solitude, elle nourrit son aversion pour la vie active qui lui réserve d'intolérables devoirs, et elle le livre h sa passion dominante qui est de se griser de rêves et d'images. ' Une âme paresseuse qui s'effraie de tout soin, un tempérament ardent, bilieux, facile à s'affecter et sensible à l'excès à tout ce qui l'affecte, semblent ne pouvoir s'allier dans le mêm.e caractère; et ces deux contraires composent pourtant le fond du mien. > (Seconde lettre.) Comment se résout cette opposition? On l'a vu : par la vocation de la solitude, qui, l'éloignant de la société des hommes, flatte sa paresse et lui ménage du moins une jouissance immédiate, celle de la contemplation. De là résulte pour lui le bonheur; et puisque c'est de son bonheur qu'il veut nous parler, laissons-lui la parole.

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