ROUSSEAU DIRECTEUR DE CONSCIENCE
en reconnaissant l'intérêt peut-être un peu trop vif que sa correspondante lui inspire, déclare qu'il adoptera ce « ton de pédagogue » qu'elle l'incite de prendre avec elle. Vat-elle trouver son « radotage » impertinent et maussade? Tant pis! Que venait-elle « agacer un pauvre barbon qui se dépêche d'être sermonneur, pour éviter la tentation d'être encore plus ridicule »? A la manière des maîtres de la vie spirituelle, il lui suggère en passant le goût de l'aveu et de la confidence, c'est-à-dire l'essentiel de la direction : il retient et il souligne l'état où sa séduisante pénitente, de son propre aveu, se trouve: ce vide du cœur, accompagné d'une tristesse habituelle que laisse ce « tumulte qu'on appelle société ». Quelques semaines après, il revient sur le même sujet et s'adresse avec une onction mystique à sa Philothée. On croirait percevoir l'écho de l'enseignement de François de Sales.
Ce vide interne dont vous vous plaignez ne se fait sentir qu'aux coeurs faits pour être remplis. Les cœurs étroits ne sentent jamais de vide, parce qu'ils sont toujours pleins de rien ; il en est, au contraire, dont la capacité vorace est si grande. que les chétifs êtres qui nous entourent ne la peuvent remplir. Si la nature vous a fait le rare et funeste présent d'un cœur trop sensible au besoin d'être heureux, ne cherchez rien au dehors qui lui puisse suffire ; ce n'est que de sa propre substance qu'il doit se nourrir. Ce sens moral si rare parmi les hommes, ce sentiment exquis du beau, du vrai, du juste, qui réfléchit toujours sur nous-mêmes, tient l'âme de quiconque en est doué dans un ravissement continuel qui est la plus délicieuse des jouissances : la rigueur du sort, la méchanceté des hommes, les maux imprévus, les calamités de toute espèce peuvent l'engourdir pour quelques moments, mais jamais l'éteindre ; et presque étoutïé sous le faix des noirceurs humaines, quelquefois une explosion subite peut lui rendre son premier éclat.
Que sera donc la culture du sens moral, qui devient ainsi le terme de cette conception <; patricienne » de la vertu féminine? Il ne faut pas en demander le goût à des préceptes, mais aux actes d'une vie simple et saine.
88 J J. RoUSSIiAU. - CHAP. III
On parvient bientôt à aimer ce qu'on fait, quand on ne fait que ce qui est bien. Mais, pour prendre cette habitude qu'on ne connuence à j^^oûter qu'après ravr)ir prise, il faut un motif : je vous en offre un que votre état me su)^i;îére : nourrissez votre enfant. J'entends les clameurs, les objections; tout haut, les embarras, point de lait, un mari qu'on importune ; tout bas, une femme qui se }?êne, l'ennui de la vie domestique, les soins itrnobles, l'abstinence des plaisirs... Des plaisirs.^ Je vous en promets et qui rempliront votre âme. Ce n'est point par des plaisirs entassés qu'on est iieureux, mais par un état permanent qui n'est point composé d'actes distincts : si le bonheur n'entre pour ainsi dire en dissolution dans notre âme, s'il ne fait que la toucher, l'ellleurer par quelque point, il n'est qu'apparent, il n'est rien pour elle.
Et la noble doctrine se déroule avec sérénité, cherchant des applications dans la vie domestique elle-même. Ce ne sont pas les fictions ou les chimères du sentiment qlii peuvent nous soutenir. Seuls, ceux que nous acquérons ou fortifions dans ce commerce intime, nous rattachent solidement aux êtres périssables, puisque la mort seule peut les éteindre, au lieu que l'amour et l'amitié vivent rarement autant que nous. Et Rousseau de conclure en termes que Platon n'eût point désavoués :
J'ai beau chercher où l'on peut trouver le vrai bonheur; s'il en est sur la terre, ma raison ne me le montre que là... Les comtesses ne vont pas d'ordinaire l'y chercher, je le sais : elles ne se font pas nourrices et gouvernantes, mais il faut aussi qu'elles sachent se passer d'être heureuses ; il faut que, substituant leurs bruyants plaisirs au vrai bonheur, elles usent leur vie dans un travail de forçat pour échapper à l'ennui qui les étouffe aussitôt qu'elles respirent, et il faut que celles que la nature doua de ce divin sens moral qui charme quand on s'y livre et qui pèse quand on l'élude, se résolvent à sentir incessamment ,i:émir et soupirer leur coeur tandis que leurs sens s'amusent.
Ce goût des choses de l'âme, qui conduit Rousseau à priser plus que tout la délicatesse morale, devient, au lendemain des Confessions (qui viennent de se terminer), à