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lors le succès iniinanquable, au moyen des manœuvres souter raines ilont Grimni avait pn»bablement fourni le plan. Ce complot a pu se tramer Je toute autre manière ; mais voilà celle où les indices, dans ce que j'ai vu, se rapportent le mieux. 1! fallait, avant de rien tenter du côté du public, m'éloigner au préalable, sans quoi le complot risquait à chaque instant d'être découvert et son auteur confondu. VÉmile en fournit les moyens, et l'on disposa tout pour m'efîrayer par un décret comminatoire, auquel on n'en voulait cependant venir que quand j'aurais pris le parti de fuir. Mais voyant que, malgré tout le fracas dont on accompagnait la menace de ce décret, je restais tranquille et ne voulais pas démarrer, on s'avisa d'un expédient tout-puissant sur mon cœur. Mme de Boufflers, avec une grande éloquence, me fit voir l'alternative inévitable de compm mettre Mme de Luxembourg, si j'étais interrogé, ou de mentir, ce que j'étais bien rés(jlu de ne pas faire. Sur ce motif, auquel je ne pus résister, je partis enfin, et l'on ne lâcha le décret que quand ma résolution fut bien prise et qu'on put le savoir. Il paraît que dès lors le projet était arrangé entre Mme de Boufîlers et M. Hume pour disposer de moi. Elle n'épargna rien pour m'envoyer en Angleterre. Je tins bon et voulus passer en Suisse. Ce n'était pas là le compte de la ligue, qui, par ses manœuvres, parvint avec peine à m'en chasser. Nouvelles sollicitations plus vives pour l'Angleterre, nouvelle résistance de ma part. Je pars pour aller joindre milord-maréchal à Berlin. La ligue vit l'instant où j'allais lui échapper. Son complot s'en allait peut-être en fumée, si l'on ne m'eût tendu tant de pièges à Strasbourg, qu'enfin j'y tombai, me laissai livrer à Hume, et partis avec lui pour l'Angleterre, où j'étais attendu depuis si longtemps. Dès ce moment ils m'ont tenu ; je ne leur échapperai plus.
Que je regrettai la France! avec quelle ardeur, avec quelle constance je surmontai tous les obstacles, tous les dangers même qu'on eut soin d'opposer à mon retour, et cela, pour venir essuyer dans ce pays si désiré des traitements qui m'ont fait regretter l'Angleterre! Cependant les seize mois que j'y passai ne furent pas perdus pour la ligue : à mon retour, je trouvai la France et l'Europe totalement changées à mon égard ; et ma prévention, ma stupidité, furent telles, que, trop frappé des manœuvres de David Hume et de ses associés, je m'obstinais à chercher à Londres la cause des indignités que j'essuyais à Trye. Me voilà bien désabusé depuis que je n'y suis plus, et je
rends aux Anglais la justice qu'ils me refusent. Néanmoins, s'ils étaient ce qu'on les suppose, ils auraient dit : « N'imitons pas la légèreté française ; défions-nous des preuves d'accusation qu'on cache si soigneusement à l'accusé, et gardons-nous de juger sans l'entendre un homme qu'on cajole avec tant de fausseté, et qu'on charge avec tant d'animosité. »
Enfin ce complot, conduit avec tant d'art et de mystère, est en pleine exécution. Que dis-je? il est déjà consommé : me voilà devenu le mépris, la dérision, l'horreur de cette même nation dont j'avais, il y a dix ans, l'estime, la bienveillance, j'oserais dire la considération ; et ce changement prodigieux, quoique opéré sur un homme du peuple, sera pourtant la plus grande œuvre du ministère de M. de Choiseul, celle qu'il a eue le plus à cœur, celle à laquelle il a consacré le plus de temps et de soin. Elle prouvera, par un exemple flétrissant pour l'espèce humaine, combien est forte l'union des méchants pour mal faire, tandis que celle des bons, quand elle existe, est si lâche si faible, et toujours si facile à rompre.
Rien n'a été omis pour l'exécution de cette noble entreprise : toute la puissance d'un grand royaume, tous les talents d'un, ministre intrigant, toutes les ruses de ses satellites, toute la vigilance de ses espions, la plume des auteurs, la langue des clabaudeurs, la séduction de mes amis, l'encouragement de mes ennemis, les malignes recherches sur ma vie pour la souiller, sur mes propos pour les empoisonner, sur mes écrits pour les falsifier; l'art de dénaturer, si facile à la puissance, celui de me rendre odieux à tous les ordres, de me diffamer dans tous les pays. Les détails de tous ces faits seraient presque incroyables, s'il m'était possible d'exposer ici seulement ceux qui me sont connus. On m'a lâché des espions de toutes les espèces, aventuriers, gens de lettres, abbés, militaires, courtisans ; on a envoyé des émissaires en divers pays pour m'y peindre sous les traits qu'on leur a marqués. J'avais en Savoie un témoin de ma jeunesse, un ami que j'estimais, et sur lequel je comptais; je vais le voir; je vois qu'il me trompe ; je le trouve en correspondance avec M. de Choiseul. J'avais à Paris un vieux compatriote, un ami, très bon honmie ; on le met à la Bastille, j'ignore pourquoi, c'est-à-dire sous quel prétexte. Le long t(împs qu'il y a resté lui fait honneur ; on l'aura trouvé moins docile qu'on n'avait cru ; je veux espérer qu'on n'aura pas lassé sa patience, et qu'au bout de seize mois il sera S(jrti de la Bastille aussi honnête homme qu'il y est entré. Je désire la même chose du
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libr:iirc (iiiy, tiu'un y a mis de même et détenu presque ausbi l«)iii^teiii|\s. Oïl disait avoir trouvé dans les papiers du premier un projet de moi pour l'établissement d'une pure démocratie à Genève ; et j'ai toujours blâmé la pure démocratie à Genève et partout ailleurs : on disait y avoir trouvé des lettres par lesquelles j'excitais les brouilleries de Genève ; et non seulement j'ai toujours blâmé les brouilleries de Genève, mais je n'ai rien éparc^né pour porter les représentants à la paix. Mais qu'importe qu'on en impose et qu'on mente? Un mensonge dit en l'air tait toujours son efïet, surtout quand il vient des bureaux d'un ministre et quand il tire sur moi.
Eu songeant au libraire de Paris, avec lequel j'eus si peu ti'atïaires, M. de Choiseul, qui n'oublia rien, a-t-il oublié mon libraire de Hollande.^ Je ne sais ; mais dans un livre que celui-ci s'est obstiné à vouloir me dédier, quoique j'y sois maltraité, et dont il n'a pas voulu me communiquer d'avance l'épitre dédicatoire, j'ai trouvé la tournure de cette épître si singulière et si peu naturelle, qu'il est difficile de n'y pas supposer un but* Ci^ché qui tient à quelque fil de la grande trame.
Enfin nulle attention n'a été omise pour m'y défigurer de tout point, jusqu'à celle qu'on n'imaginerait pas, de faire disparaître, les portraits de moi qui me ressemblent, et d'en répandre un à un très grand bruit qui me donne un iir farouche et une mine de cyclope. A ce gracieux portrait on a mis pour pendant celui de David Hume (1), qui réellement a la tête d'un cyclope, et à qui l'on donne un air charmant. Comme ils peignent nos figures, ainsi peignent-ils nos âmes avec la même fidélité. En un mot, les détails qu'embrasse l'exécution du plan qui me regarde sont immenses, inconcevables. Oh ! si je savais tous ceux que j'ignore, si je voyais mieux ceux que je ne fais que conjecturer, si je pouvais embrasser d'un coup d'oeil tous ceux dont je suis l'objet depuis dix années, ils pourraient me donner quelque orgueil, si mon cœur en était moins déchiré. Si M. de Choiseul eût employé à bien gouverner l'État la moitié du temps, des talents, de l'argent et des soins qu'il a mis à satisfaire sa haine, il eût été l'un des plus grands ministres qu'ait eus la France.
(i) Quand il s'avisa de me faire peindre à Londres, je ne pu> imaginer quel était son but; car j'entrevoyais déjà de reste que ce n'était pas par amitié pour moi. Je vois maintenant très bien ce but, mais je ne me pardonnerais pas de l'avoir deviné. (J.-J. R.)
Ajoutez à tout cela l'expédition de la Corse, cette inique et ridicule expédition, qui choque toute justice, toute humanité, toute politique, toute raison ; expédition que son succès rend encore plus ignominieusg, en ce que, n'ayant pu conquérir ce peuple infortuné par le fer, il l'a fallu conquérir par l'or. La France peut bien dire de cette inutile et coûteuse conquête ce que disait Pyrrhus de ses victoires : « Encore une, et nous sommes perdus. » Mais, hélas! l'Europe n'offrira plus à M. de Choiseul d'autre peuple naissant à détruire, ni d'aussi grand honmie à noircir que son illustre et vertueux chef.
C'est ainsi que l'homme le plus fm se décèle en écoutant trop son animosité. M. de Choiseul connaissait bien la plaie la plus cruelle par laquelle il pût déchirer mon cœur, et il ne me l'a pas épargnée : mais il n'a pas vu combien cette barbare vengeance le démasquait et devait éventer son complot. Je le défie de pallier jamais cette expédition d'aucune raison ni d'aucun prétexte qui puisse contenter un homme sensé. On saura que je sus voir le premier un peuple disciplinable et libre, où toute l'Europe ne voyait encore qu'un tas de rebelles et de bandits ; que je vis germer les palmes de cette nation naissante ; qu'elle me choisit pour les arroser ; que ce choix fit son infortune et la mienne ; que ses premiers combats furent des victoires ; que, n'ayant pu la vaincre, il fallut l'acheter. Quant à la conclusion qui me regarde, on présumera quelque jour, je l'espère, malgré tous les artifices de M. de Choiseul, qu'il n'y avait qu'un homme estimable qu'il pût haïr avec tant de fureur.
Voilà, monsieur, ce qui me fait prendre mon parti avec plus de courage que n'en semblait annoncer l'accablement où vous m'avez vu ; mais je découvrais alors pour la première fois des horreurs dont je n'avais pas la moindre idée, et auxquelles il n'est pas même permis à un honnête homme d'être préparé. Épouvanté des infernales trames dont je me sentais enlacé, je donnais trop de pouvoir à l'imposture, j'en prolongeais trop loin l'effet sur l'avenir : je voyais mon nom, qui doit me survivre, couvert par elle d'un opprobre éternel, au lieu de la gloire et des honneurs que je sens dans mon cœur m'être dus; je frémissais de douleur et d'indignation à cette cruelle image. Aujourd'hui que j'ai eu le temps de m'apprivoiser avec des idées qui m'étaient si nouvelles, de les peser, de les comparer, de mettre par ma raison les iniques œuvres des hommes à la coupelle du temps et de la vérité, je ne crains plus que le vil alliage y résiste : le soufre et le plomb s'en iront en fumée, et l'or pur
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liemeiirera tôt ou tard, quand mes ennemis, morts ainsi que nini. ne l'ulltTcroiit plus. II est impossible que, de tant de trames ténéhreuses, quelqu'une au moins ne soit pas entin dévoilée au j^rand jour ; et c'en est as^z pour juger des autres. Les bons ont horreur des méchants et les fuient, mais ils ne brassent pas des complots contre eux. Il est impossible que, revenus de la haine aveugle qu'on leur inspire, mes semblables ne reconnaissent pas un jour dans mes ouvrages un homme qui parla d'après son cœur. Il est impossible qu'en blâmant et plaijsniant les erreurs où j'ai pu tomber, ils ne louent pas mes intentions, qu'ils ne bénissent pas ma mémoire, qu'ils ne s'attendrissent pas sur mes malheurs. Une seule considération suffit pour me rendre la tranquillité que m'ôtait l'efïroi d'une ignominie éternelle : c'est celle de la route qu'ont prise ceux qui m'oppriment pour égarer à leur suite la génération présente, mais qui n'égarera sûrement pas la postérité, sur laquelle ils n'auront plus l'ascendant dont ils abusent. « Ses ennemis, dira-t-on, se sont attachés, comme de vils corbeaux, sur s^)n cadavre; mais jamais, de son vivant, aucun d'eux l'osa-t-il attaquer en face.? Ils le prirent en traîtres : ils s'enfoncèrent dans des souterrains pour creuser des gouffres sous ses pas, tandis qu'il marchait à la lumière du soleil et qu'il défiait le reproche du crime de soutenir ses regards. Quoi ! la justice et la vérité rampent-elles ainsi dans les ténèbres? les hommes droits et vertueux se font-ils ainsi fourbes et traîtres, tandis que le coupable appelle à grands cris ses accusateurs? » Si cette considération leur fait reprendre le même examen avec plus d'impartialité, je n'en veux pas davantage. Tranquillisé pour l'avenir sur la terre, j'aspire au séjour du repos, où les œuvres de l'iniquité ne pénètrent pas : en attendant, je me dois d'approfondir cet abominable complot, s'il m'est possible ; c'est tout ce qui me reste à faire ici-bas, et je n'épargnerai pour cela rien de ce qui est en ma faible puissance. Je sais que mon naturel craintif, honteux, timide, ne me promet ni sang-froid, ni présence d'esprit, ni mémoire, quand il faudra payer de ma personne et confondre les imposteurs; j'avoue même que l'indigne rôle auquel je me vois ravalé, et pour lequel la nature m'avait si peu fait, me donne un frémissement et des serrements de cœur que je ne puis vaincre, et dont j'aurais été moins subjugué dans de plus heureux temps. Il y a dix ans que l'imputation d'un forfait m'eût fait rire, et rien de plus ; mais depuis que les cruels m'ont ainsi défiguré, sans me laisser même aucun moyen
de me défendre, tout injurieux soupçon que je lis dans les cœurs plonge le mien dans un trouble inexprimable. Les scélérats endurcis au crime ont des fronts d'airain, mais l'innocence rougit et pleure en se voyant couvrir de fange. Une âme noble et fière a beau se raidir et s'élever, un tempérament timide ne peut se refondre. Dans toutes les situations de ma vie le mien me subjugue toujours : soit forcé de parler au milieu d'un cercle, soit tête à tête agacé par une femme railleuse, soit avili dans la confrontation d'un impudent, mon trouble est toujours le même, et le courage que je sens au fond de mon cœur refuse de se montrer sur ma contenance. Je ne sais ni parler ni répondre ; je n'ai jamais su trouver qu'après coup la chose que j'avais à dire ou le mot qu'il fallait employer. Urbain Grandier, dans le même cas que moi, avait l'assurance et la facilité qui me manquent, et il périt : j'aurais tort d'espérer une meilleure destinée. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit : que je sache à tout prix de quoi je suis coupable; que j'apprenne enfin quel est mon crime ; qu'on m'en montre le témoignage et les preuves, ces invincibles preuves qui, bien qu'administrées si secrètement et par des mains si suspectes, n'ont laissé le moindre doute à personne, et sur lesquelles âme vivante n'a même imaginé qu'il fût pourtant bon de. savoir si j n'avais rien à dire ; enfin qu'on daigne je ne dis pas me convaincre, mais m'accuser moi présent (1), et je meurs content.
Eh ! que reste-t-il ici-bas pour me faire aimer à vivre.? Déjà vieux, souffrant, sans ami, sans appui, sans consolation, sans ressource, voilà la pauvreté prête à me talonner ; et quand on m'aurait laissé même la liberté d'employer mes talents à gagner mon pain, de quoi jouirais-je en le mangeant.? Quoi! voir toujours des hommes faux, haineux, malveillants ! toujours des masques, toujours des traîtres ! et loin de vous, pas un seul visage d'homme ! plus d'épanchements dans le sein d'un ami, plus de ces doux sentiments qu'une longue habitude rend délicieux ! Ah ! la vie à ce prix m'est insupportable ; et, quand
(i) Je suis persuadé qu'il y a sous tout cela quelque équivoque, quelque malentendu, quelque adroit menson^^e, sur lequel lui mot peut-être serait un trait de lumière qui frapperait tout le monde et démasquerait les imposteurs. Ils le sentent et le craignent sans doute; aussi parait-il qu'ils ont mis toute l'adresse, toute la ruse, toute la sagacité de leur esprit à chercher des raisons plausibles et spécieuses pour prévenir toute explication. Cependant comment ont-ils pu couvrir l'iniquité de cette conduite jusqu'à tromper les gens de bon sens? Voilà ce qui me passe. (J.-J. R.)
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sa fin ne serait que celle de mes peines, je désirerais d'en y)rtir : mais clic sera le a)mmenccment de cette félicité pour laquelle je me sentais né, et que je cherchai vainement sur la terre. Que j'aspire à cette heureuse époque, et que j'aimerai quiconque m'y fera parvenir! J'étais homme, et j*ai péché; j'ai fait de graïKJes fautes que j'ai bien expiées, mais le crime jamais n'approcha de mon cœur. Je me sens juste, bon, vertueux, autant qu'homme qui soit sur la terre : voilà le motif de mon espérance et de ma sécurité. Quoique je paraisse absolument oublié de la Providence, je n'en désespérerai jamais. Que ses récompenses pour les bons doivent être belles, puisqu'elle les néglige à ce point ici-bas! J'avoue pourtant qu'en la voyant dormir si longtemps, il me prend des moments d'abattement : ils sont rares, ils ne durent guère et ne changent rien à ma disposition. J'espère que la mort ne viendra pas dans un de ces tristes moments ; mais quand elle y viendrait, elle me serait moins consolante, sans m'être plus redoutable. Je me dirais : « Je ne serai rien, ou je serai bien ; cela vaut toujours mieux pour moi que cette vie. »
La mort est douce aux malheureux ; la souffrance est toujours cruelle : par là, je reste ici-bas à la merci des méchants. Mais enfin que me peuvent-ils faire.'' Ils ne me feront pas plus souffrir que ne fit la néphrétique; et j'ai fait là-dessus l'essai de mes forces. Si mes maux sont longs, ils exerceront mon âme à la patience, à la constance, au courage ; ils lui feront mériter le prix destiné à la vertu ; et au jour de ma mort, qu'il faudra bien enfin qu'il vienne, mes persécuteurs m'auront rendu service en dépit d'eux. Pour quiconque en est là, les hommes ne sont plus guère à craindre. Aussi M. de Choiseul peut jouer de son reste avec toute sa puissance. Tant qu'il ne changera pas la nature des choses, tant qu'il n'ôtera pas de ma poitrine le coeur de Jean-Jacques Rousseau pour y mettre celui d'un malhonnête homme, je le mets au pis.
Monsieur, j'ai vécu : je ne vois plus rien, même dans l'ordre des possibles, qui pût me donner encore sur la terre un moment de vrai plaisir. On m'offrirait ici-bas le choix de ce que j'y veux être, que je répondrais : mort. Rien de ce qui flattait mon cœur ne peut plus exister pour moi. S'il me reste un intervalle encore jusqu'à ce moment si lent à venir, je le dois à l'honneur de ma mémoire. Je veux tâcher que la fin de ma vie honore son cours et y réponde. Jusqu'ici j'ai supporté le malheur; il me reste à savoir supporter la captivité, la douleur, la mort :
LETTRE A M. DE SAINT-GERMAIN = I2i
ce n'est pas le plus difficile ; mais la guérison, le mépris, l'opprobre, apana8:e ordinaire de la vertu parmi les méchants, dans tous les points par où l'on pourra me les faire sentir. J'espère qu'un jour on jugera de ce que je fus par ce que j'ai su souffrir. Tout ce que vous m'avez dit pour me détourner, quoique plein de sens, de vérité, d'éloquence, n'a fait qu'enllammer mon courage : c'est un effet qu'il est naturel d'éprouver près de vous ; et je n'ai pas peur que d'autres m'ébranlent quand vous ne m'avez pas ébranlé. Non, je ne trouve rien de si grand, de si beau, que de souffrir pour la vérité. J'envie la gloire des martyrs. Si je n'ai pas en tout la même foi qu'eux, j'ai la même innocence et le même zèle, et mon cœur se sent digne du même prix.
Adieu, monsieur, ce n'est pas sans un vrai regret que je me vois à la veille de m'éloigner de vous. Avant de vous quitter, j'ai voulu du moins goûter la douceur d'épancher mon cœur dans celui d'un homme vertueux. C'est, selon toute apparence, un avantage que je ne retrouverai de longtemps.
Rousseau.
Noie oubliée dans ma lettre à M. de Saint- Germain. — Je me souviens d'avoir, étant jeune, employé le vers suivant dans une comédie :
C'est en le trahissant qu'il faut punir un traître.
Mais outre que c'était dans un cas très excusable, et où il ne s'agissait point d'une véritable trahison, ce vers échappé dans la rapidité de la composition, dans une pièce non publique et non corrigée, ne prouve point que l'auteur pense ce qu'il fait dire à une femme jalouse, et ne fait autorité pour personne. S'il est permis de trahir les traîtres, ce n'est qu'aux gens qui leur ressemblent ; mais jamais les armes des méchants ne souillèrent les mains d'un honnête homme. Comme il n'est pas permis de mentir à un menteur, il est encore moins permis de trahir un traître : sans cela toute la morale serait subvertie, et la vertu ne serait plus qu'un vain nom ; car le nombre des malhonnêtes gens étant malheureusement le plus grand sur la terre, si l'on se permettait d'adopter vis-à-vis d'eux leurs propres maximes, on serait le plus souvent malhonnête honmie soimême, et l'on en viendrait bientôt à supposer toujours que l'on a affaire à des coquins afin de s'autoriser à l'être.
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Celte lettre, d'une éloquence singulière, nous aide à récapituler les < affections » qui s'agitaient dans l'âme de Rousseau à la veille des Confessions. L'appréhension assez légitime, croyons-nous, - des persécutions d'ennemis invisibles, mais réels (Orimm et Voltaire ne se faisaient point défaut d'agir et de diffamer dans le secret), ne fut qu'un élément secondaire Secondaire aussi, et beaucoup plus, a été cette manie d'ostentation qui aurait poussé Rousseau, toujours occupé de lui-même, à nous occuper aussi des faits et gestes de son personnage. Bien plutôt, le soin de sa réputation, joint à l'estimation du prix que valait son nom méconnu, est le premier mobile que nous démêlions. « Épouvanté des infernales trames dont je me sentais enlacé, vient-il d'écrire, je donnais trop de pouvoir à l'imposture, j'en prolongeais trop bien l'effet sur l'avenir : je voyais mon nom, qui doit me survivre, couvert par elle d'un opprobre éternel, au lieu de la gloire et des honneurs que je sens dans mon cœur m'être dus; je frémissais de douleur et d'indignation à cette cruelle image. > Un sentiment nouveau, beaucoup plus apaisé, se fait également jour en lui, qui le pousse à soumettre sa cause à un tribunal invisible : « Aujourd'hui que j'ai eu le temps de m'apprivoiser avec des idées qui m'étaient si nouvelles, de les peser, de les comparer, de mettre par ma raison les iniques œuvres des hommes à la coupelle du temps et de la vérité, je ne crains plus que ce vil alliage y résiste : le soufre et le plomb s'en iront en fumée, et l'or pur demeurera tôt ou tard, quand mes ennemis, morts ainsi que moi, ne l'altéreront plus. - A cette émotion très spéciale, mais qui fut chez Rousseau particulièrement efficace, ajoutons le pessimisme désolé dont une nature délicate, et qui a vécu, ne peut guère se défendre au moment des solennels retours sur soi. <^ Quoi! voir toujours des hommes faux, haineux, malveillants! toujours des masques, toujours des traîtres!... Ah! la vie à ce prix m'est insupportable. - Puis s'exhale une plainte étrangement émouvante, et que les pharisiens de tous les temps feront bien de méditer : J'étais homme, et j'ai péché; j'ai fait de grandes fautes que j'ai bien expiées, mais le crime ja-
mais n'approcha de mon cœur. » Et le tout se termine par l'appel à la Providence à laquelle s'adressera, dès le début de son aveu, le pénitent halluciné des Confessions. - Je me sens juste, bon, vertueux, autant qu'homme qui soit sur la terre : voilà le motif de mon espérance et de ma sécurité. Quoique je paraisse absolument oublié de la Providence, je n'en désespérerai jamais. Que ses récompenses pour les bons doivent être belles, puisqu'elle les néglige à ce point ici-bas! >
Avons-nous rétabli la chaîne entière des sentiments qui conduisent Rousseau des meurtrissures sociales à l'apothéose des Confessions? La lettre à M. de Saint-Germain renferme-t-elle en raccourci l'apologie suprême? Mais s'il en était ainsi, les Confessions seraient simplement, comme les Dialogues ou comme l'avaient été auparavant les Lettres de la Montagne, un effort de justification présentée par une dialectique victorieuse. Ce qui en fait le charme et la séduction ne se comprendrait plus; toute leur poésie nous échapperait. Aussi bien, un nouveau facteur intervient-il, plus puissant peut-être que tous les autres, capable de convertir en lyrisme passionnel les détails de l'examen intérieur, de nous les présenter en un redoublement de fièvre, comme autant de péripéties d'un drame déchirant. C'est l'intensité morale et l'étrange exaltation, presque morbide, dont témoignent ces états d'exception. Avant de les saisir à l'œuvre, composés avec tant d'autres sentiments qui leur font un contrepoids, nous allons les voir, isolés cette fois et réduits à leur caractère de délire élémentaire, dans une œuvre que Rousseau gardait depuis longtemps par-devers lui, Pygmalion.