CHAPITRE IV
/. Retour à Paris et détente. — II. Pygmalion. ///. Signification de cette pièce.
Dès le 1" juillet 1770, les gazettes et les Mémoires signalent le retour de Rousseau à Paris et mentionnent le fait comme un événement. < Jean-Jacques Rousseau, las de son obscurité et de ne plus occuper le public, lisonsnous dans les Mémoires secrets (1), s'est rendu dans cette capitale et s'est présenté, il y a quelques jours, au café de la Régence où il s'est bientôtattroupéun monde considérable. Notre philosophe cynique a soutenu ce petit triomphe avec une grande modestie. Il n'a pas paru effarouché de la multitude des spectateurs et a mis beaucoup d'aménité dans sa conversation, contre son habitude... La publicité que s'est donnée l'auteur d'Emile est d'autant plus extraordinaire qu'il est toujours dans les liens d'un décret de prise de corps à l'occasion de ce livre et que, dans le cas où il aurait parole de M. le procureur général de n'être pas inquiété, comme on l'assure, il ne faut qu'un membre de la compagnie de mauvaise humeur pour le dénoncer au Parlement,
^i) cité par le fort utile ouvrage de M. I'lan, J.-J . Rousseau raconte par les gazettes de son temps, 1912, p. 99.
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s'il ne ^arde pas plus de rcs?ive dans l'incof^nito qu'il doit toujours conserver ici. -
Les gazettes sont unanimes à le constater ; Kousseau intéresse, il pique la curiosité; ses moindres démarches sont rapportées et commentées. Nous savons, par cette voie, qu'il va au jardin du roi et qu'il herborise souvent dans la campagne avec Laurent de Jussieu, démonstrateur de botanique. On nous apprend qu'il a déjà envoyé deux louis pour la statue de Voltaire, et on loue cette manière de s'élever infiniment au-dessus de son ennemi auprès de tous ceux qui connaissent la vraie grandeur. On nous le représente beaucoup plus liant qu'il n'était jadis, sans morgue, accueillant et sociable, allant dîner fréquemment en ville et s'écriant que les dîners le tueront. Enfin ses projets sont divulgués et suivis avec ç.\xx\oû\è:.Pygmaiion notamment, qu'on ne connaît |")as encore à Paris, préoccupe visiblement les rédacteurs, des Mémoires. Ils y reviennent à maintes reprises : On parle beaucoup de son opéra de Pygmalion, ouvrage d'un genre unique, en un acte, en une scène, et n'ayant qu'un acteur. Il est en prose, sans musique vocale. C'est une déclamation forte et prononcée, dans le goût des drames anciens, soutenue d'un accompagnement de symphonie. ^ A la date du 1 " janvier 1771, on revient sur le même sujet. Nous apprenons que le poème est en prose, mais une prose brillante, telle que les endroits les plus vifs d'Hcloïse. <^ Il y règne autant de sentiment que de philosophie, mais de cette philosophie éloquente qui anime, qui réchauffe, qui embrase toute la nature. L'ouvrage est fait, comme on le juge bien, pour être déclamé... L'accompagnement de musique n'est pas de Rousseau; il est d'un musicien de Lyon (ce qui n'est vrai qu'en partie). On assure qu'il répond à la beauté de l'opéra. 11 doit opérer la plus grande sensation, déjà très forte à la lecture du poème (1). -^
(i) Plan, j -J . Rousseau raiontè pur les gazettes de smi temps, i9i2,p. 104.
Puisque nous en sommes à Pygmalion et qu'aussi b"en c'est par là que Rousseau pique la curiosité de tous, disons que l'Académie royale de musique s'apprête à le donner pour la clôture des spectacles, en mars 1772, qu'on le joue avec le Devin du Village et Psychée, que, malgré la défection de Legros qui a chanté le rôle plus qu'il ne l'a joué, la surprise et le succès ont été considérables. A ce moment, quoi qu'on en ait dit, Rousseau apparaît à tous comme un génie original et comme un homme célèbre. On le recherche, on lui fait f^te. Il se réconcilie par l'entremise de Gluck avec les directeurs de l'Opéra. Il y assiste aux deux représentations d'Iphigénie et rend un jugement favorable. Les comédiens italiens lui avaient déjà offert ses entrées à leurs spectacles. Enfin la Comédie-Française reprend Pygmalion, mal représenté à l'Opéra, et l'annonce le 29 octobre 1775. Le 5 novembre, nous lisons cette note laconique mais significative : < Pygmalion prend avec fureur, et la singularité du spectacle est un puissant aiguillon pour le public. » Voyons donc en quoi consiste cette scène lyrique, qui, à deux reprises, valut à Rousseau un redoublement de célébrité.
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