‹ Textes choisis et commentésChapitre 24 sur 56 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

/. Inspiration de ce livre. — //. Histoire de ce livre. III. Les extraits. — IV. Le charnue des Confessions.

Nous estimons, avec Mme de Staël, que l'imagination était la première des facultés de Rousseau et qu'elle absorbait toutes les autres, il rêvait plus qu'il n'existait, et les événements de son histoire se passaient en lui plus que hors de lui : « il vivait dans son imagination ». Lui-même, dans ses Dialogues, célèbre < la bienfaisante imagination > qui lui vaut des « fictions plus douces que la réalité même » et le laisse plus heureux et plus riche par la possession des biens imaginaires qu'il crée, qu'il ne le serait par celle des biens qui existent réellement. 11 lui attribue le pouvoir de distribuer le bonheur, jugeant que < si riche en tableaux riants et pleins de charmes, elle rejette obstinément les objets de douleur et de peine, ou, du moins, qu'elle ne les lui dépeint jamais si vivement que sa volonté ne les puisse effacer .

Cette intervention constante de l'imagination, devenue à certains égards créatrice de sentiments, nous permettra de comprendre le charme et le coloris de la première partie des Confessions. Les cinq premiers livres, écrits à Wootton en 1766, se conforment aux deux lois que nous avons inva-

j J ROUSSEAU. — CHAI

riablonkiit notées chez Rousseau et qui commandent son activité productrice. Il y prend d'abord le contre-pied du présent, pensant ou sentant par contraste, évoquant, en opposition avec les tristesses et les terreurs commcn(;antes de son inquiète vieillesse, les souvenirs illuminés des premiers ans. Ensuite, - et cette seconde loi a toujours reçu son application, - il se réfugie dans son imaj(ination, qui ne cessera de projeter son éclat sur le passé qu'elle anime, extraordinaire magicienne, en le colorant de ses feux changeants. Ainsi tracera-t-il de la Suisse et de la Savoie un tableau héroïque et idyllique, conforme à son cœur; Genève apparaîtra, comme la Jérusalem nouvelle saluée par Joad, < brillante de clarté, - cité lumineuse dans le mirage poétique de ses souvenirs. Tous les personnages qui figureront dans ces premiers livres, toutes les scènes, tous les sites qui paraîtront, Mme de Warens, Claude Anet, la société d'Annecy et de Chambéry, les Charmettes, participeront à cette magie intérieure et baigneront dans ce courant extraordinaire d'images en transformation.

Dans la deuxième partie de l'étrange poème écrite plus tard, d'aboi d à Trye (juin 1767-juin 1768), enfin à Monquin (février 1769-avril 1770), nous retrouvons d'autres traits. L'étonnante faculté de transformation - toujours inquiète, toujours en travail ou en fièvre — a poursuivi son œuvre; le coloris change du même coup. Il s'assombrit; des contrastes violents s'y forment Le ton est à l'exaltation, non plus à l'idylle. Le drame de la vie s'y déroule de façon inquiétante, avec son angoisse croissante et ses déchirements. Ici pourtant un souvenir brillant se met en relief - réplique du « mythe » de Genève et du « mythe » des Charmettes : c'est la délicieuse, c'est l'ardente pastorale de Montmorency. Elle s'offre à Rousseau, dans son imagination qui la transfigure, comme une expérience sentimentale accomplie, réunion fortuite mais précieuse des dons de la nature et de l'esprit, d'ardeur et d'apaisement, des forces qui consolent et des forces qui exaltent, souvenir immortel d'innocence et de jouissance. Et puis, après cette singulière période d'intensité morale, où la joie est

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