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INSPIRATION DES CONFESSIONS

toujours sur le poiut de se transmuer en tristesse et la volupté en déchirement, les accords se font plus lents, plus jxMiibles, plus déchirants. Le soupçon et la défiance s'insinuent dans 1 anie : l'idée dévastatrice d'une persécution universelle s'y installe, accomplissement d'un délire qui cherche son explication et veut se donner à tout prix une contre-partie extérieure. La singulière symphonie se fait plus troublante, plus angoissante que jamais : quelques grandes images de gloire et de sublimité viennent encore lui prêter un sombre éclat.

Ainsi nous apparaissent les Confessions : d'abord, de belles et pures images baignées dans la claire lumière des premiers souvenirs; ensuite, des rêves de gloire et d'amour mêlés cà la méditation éternelle de ses chimères et de ses malheurs; enfin, cette méditation se poursuit, solitaire et désolée, dans une angoisse croissante, et la lumière s'éteint dans la nuit.

L'inspiration dominante et le « mouvement » des Confessions nous sont maintenant connus; mais leur objet ne l'est pas encore. Si nous savons comment elles se rattachent à la sensibilité et à l'imagination de Rousseau, nous ne savons pas dans quel but, avec quelle secrète IM'éoccupation elles furent composées. Convenons d'abord qu'elles ont une place à part dans son œuvre doctrinale, Rousseau, en effet, nous instruit dans se? grands traités où il se fait le législateur et l'instituteur du genre humain; il nous a charmés dans la Lettre sur les Spectacles; il nous a séduits dans \d.NQUvclleMéloïse. Dan s^les Confessions, il nous émeut. L^s Confessions sont, avant tout, émouvantes.) Qu'on y voie, avec M. Faguet, un «" roman vrai, franc, cordialement cynique > ou, plus encore, une révélation du cœur, une présentation de l'homme tel que la nature le fit, un Ecce hoino sincère et intrépide, les Confessions ont la saveur du sentiment tout pur, saisi dans sa forme primitive, non transformé en idée ou en système. Le prestige verbal ^ et les sophismes logiques y auront moins de place que dans le reste de l'œuvre de Rousseau, oii ils introduisent trop souvent une dialectique de tête et une rhétorique pas-

^sionn^e. C'est le laiigajîc iininédial, nullement figuré, de la (j^assion que nous [XTcevons ici.

JCc livre est une sensibilité (|ui se raconte, hans la première partie, nous assistons à l'enfance et à la jeunesse heureuse et lihre (1712-1742). La seconde partie raconte la carrière littéraire de Rousseau, avec ses efforts obscurs, l'éclat soudain de la ii\o\rQ, les douceurs de l'anu'tié et les menaces prochaines (1742-1763). l.'nc troisième partie aurait dû nous instruire de sa détresse morale au milieu du complot mystérieux et universel tourné contre sa vie et son honneur. Mais son imagination, éprise surtout de scènes riantes, s'est refusée à dépeindre un tel tableau. Les Dialogues et les Rêveries y suppléent, en nous montrant tour à tour l'a^^itation dramatique et l'apaisement final.

Ainsi se poursuit et se termine cet*e - entreprise sans exemple > : la peinture psychologique la plus pénétrante qu'un homme ait jamais donnée de soi, l'apologie de ce moi « singulier » et douloureux, par la restitution toute simple de ses dons naturels et de ses qualités natives.

Comment Rousseau eut-il l'idée d'entreprendre cette « œuvre unique parmi les hommes »? Sans doute, il la portait en lui, dans son propre fonds : n'a-t-on pas dit, en exagérant d'ailleurs, que toute son œuvre n'est qu'une vaste confession? Mais, pour s'en faire une tâche expresse et déterminée, fallait-il encore un prétexte. Ce prétexte ou cette occasion lui vinrent de son éditeur établi à. Amsterdam, Rey. A plusieurs reprises, de 1760 à 1762, il insiste sur l'idée d'une < vie » de Rousseau écrite par lui-même à mettre en tête d'une édition complète de ses œuvres. Rousseau ne manque pas de soulever des objections; l'idée fait néanmoins son chemin; elle se ré dise, bien incomplètement d'abord, dans les fragments autobiographiques

HISTOIRK Db:S CONFESSIONS 141

publiés par M. Th. Dufaur (Annales, t. IV, 1908), sous le titre de Mon portrait. A cette date, en janvier 1762, il cède au besoin de se raconter, de s'analyser et de s'expliquer; il écrit ses magnifiques lettres à M. de Malesherbes, qui nous présentent son portrait en pleine gloire, en plein équilibre, en plein éclat. Sur l'insistance de Rey, le projet de composer ses « mémoires > prend corps dans son esprit. En mars 1765, il peut écrire à l'éditeur : « L'ouvrage est commencé. » Il a, en effet, composé l'introduction qui figure en tête de la première version et, à son départ de Môtiers, il a écrit plus de quarante pages du manuscrit primitif. 11 le reprend à Wootton (mars 1766), tout en tentant une nouvelle rédaction du début, et termine ailleurs le livre V, en septembre 1767. Donc, continuée à Trye, interrompue par de nouvelles tribulations, la composition des Confessions se poursuivra à Monquin. En 1770, au moment de la rentrée de Rousseau à Paris, elle est complètement terminée.

Parallèlement, nous avons pu indiquer dans les lettres de direc'iion, qui se multiplient à cette époque, maints passages où Roussjau esquisse des confidences et « s'entraîne » à l'aveu solennel de ses fautes. Tel est le cas de la lettre, que nous avons citée, à M. de Saint-Germain, vers qui le pousse un besoin irrésistible d'aveu et à qui il confesse déjà, dans leur suite et leur économie morale, les l^riîicipaux détails de sa vie. Aussi ne doit-on pas hésiter à donner, comme témoignage de son état d'esprit au moment des Confessions, les fragments de cette lettre, au même titre que le < portrait - admirablement venu que nous présentent les lettres à Malesherbes. Ces différents fragments ont une haute signification psychologique : ils nous font saisir sur le vif le besoin d'aveu et de repentir qui le tourmente, cettej[endance à « se manifester - au dehors, à se révéler, à se raconter, qui le pousse irrésistiblement.

Un mouvement irrésistible, en effet, porte le moi de Rousseau à s'exprimer, à s'extérioriser S3.us cesse : vivacité ou énergie première d'une force qui n'aurait d'égale que sa candeur. La sincérité de Rousseau est une forme même

et un ressort de sa vie, la jjarantie de sa personnalité en marche. Elle se confond avec elle; elle en mesure le paisible rayonnement.

lOiitcfois cette expression naturelle, ou ce portrait spontanément produit, ne s'obtiendront pas, cians l'œuvre 'le Rousseau, sans approximations ni retouches. (3n en pourra jui^er par les « épreuves > successives que nous en avons fournies. Le modèle est toujours le même, ou peu s'en faut, et la reproduction parfaitement exacte : mais la ressemblance, d'abord donnée en pleine clarté, se détache ensuite en clair-obscur sur un fond qui va s'assombrissant.

Nous savons maintenant quel est l'objet {\qs Confessions. Rousseau s'y propose de faire connaître exactement son intérieur > dans toutes les situations de sa vie. C'est l'histoire de son âme qu'il a promise, et c'est elle qu'il nous donne. Son orgueil, épris de la singularité qu'il découvre tbns sa personne, nous est une grirantie de véracité : - je sens ino:i cœur et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j'ai vus : j'o3? croire n'être fait conimeaucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre (1). > O.i voit également, par là, en quoi consiste la méthode des Confessions. Il les écrivait V déjà vieux et dégoûté des vains plaisirs de la vie -.11 les écrivait de mémoire. Cette mémoire me manquait souvent ou ne me fournissait que des souven'rs imparfaits, et j'en remplissais les lacunes par des détails que j'ima'ginais en supplément de ces souvenirs, mais qui ne leur étaient jamais contraires. Je prêtais quelquefois à la vérité des charmes étrangers, mais je n'ai jamais mis le mensonge à la place pour pallier mes vices ou pour m'arroger des vertus (2). » LejjTaijujet^ç^s^donc l'âme et la personnalité

Cde Rousseau, et la vraie méthode consiste à montrer celte âme sous toutes ses faces et à l'éclairer par tous les jours, de manière à la rendre transparente. Rousseau ne se jugera pas; il dévoilera son être intime, et nous prendrons

(i) Confession, liv. I'■^

(2) Rêverie^ quatrième promenade.

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