II. — ROUSSEAU A MONTMORENCY
Ce fut le 9 avril 1756 que je quittai Paris pour n'y plus habiter (1) : car je ne compte pas pour habitation quelques courts séjours que j'ai faits depuis, tant à Paris qu'à Londres et dans d'autres villes, mais toujours de passage, ou toujoin-s malgré moi. Mme d'Épinay vint nous prendre tous trois dans son carrosse ; son fermier vint charger mon petit bagage, et je fus installé dès le même jour. Je trouvai ma petite retraite arrangée et meublée simplement, mais proprement et même avec goût. La main qui avait donné ses soins à cet ameublement le rendait, à mes yeux, d'un prix inestimable, et je trouvais délicieux d'être l'hôte de mon amie, dans une maison de mon choix, qu'elle avait bâtie exprès pour moi.
Quoiqu'il fît froid et qu'il y eût même encore de la neige, la terre commen<;ait à végéter; on voyait des violettes et des primevères; les bourgeons des arbres commençaient à poindre, et la nuit même de mon arrivée fut marquée par le premier chant du rossignol, qui se fit entendre presque à ma fenêtre, dans un bois qui touchait la maison. Après un léger sonnneil, oubliant à mon réveil ma transplantation, je me croyais encore dans la rue de Grenelle, quand tout à coup ce ramage me fit tressaillir, et je m'écriai dans mon transport : '< Enfin tous mes vœux sont accomplis ! « Mon premier soin fut de me livrer à l'impression des objets champêtres dont j'étais entouré. Au lieu de commencer à m'arranger dans mon logement, je conunençai par m'arranger pour mes promenades, et il n'y eut pas un sentier, pas un taillis, pas un réduit autour de ma demeure, que je n'eusse parcouru dès le lendemain. Plus j'examinais cette charmante retraite, plus je la sentais faite pour moi. Ce lieu solitaire plutôt que sauvage me transportait en idée au bout
(1) Il ne faut pas oublier qu'il écrivait cette seconde partie avant l'année 1770, où il revint, dans l'été, habiter Paris, sans en avoir eu le projet, comme on le verra dans la lettre du 4 juin 1770, adressée à M. Moultou. (tu.)
ilii mondt'. Il avait de ces beautés touchantes qu'on ne trouve Vîuère auprès des villes; et jamais, en s'y trouvant transport tout d'un coup, on n'eût pu se croire à quatre lieues de Paris.
Après quelques jours livrés à mon délire champêtre, je songeai à rani2:er mes paperasses et à régler mes occupations. Je destinai, comme j'avais toujours fait, mes matinées à la copie, et mes après-dînées à la promenade, muni de mon petit livret blanc et de mon crayon : car, n'ayant jamais pu écrire et penser à mon aise que sub dïo, je n'étais pas tenté de changer de méthode, et je comptais bien que la forêt de Montmorency, qui était presque à ma porte, serait désormais mon cabinet de travail. J'avais plusieurs écrits commencés; j'en fis la revue. J'étais assez maicnifique en projets; mais, dans les tracas de la ville, l'exécution jusqu'alors avait marché lentement. J'y comptais mettre un peu plus de diligence quand j'aurais moins de distraction. Je crois avoir assez bien rempli cette attente ; et pour un homme souvent malade, souvent à la Chevrette, à Épinay, à Eaubonne, au château de Montmorency, souvent obsédé chez • lui de curieux désœuvrés, et toujours occupé la moitié de la journée à la copie, si l'on compte et mesure les écrits que j'ai ifaits dans les six ans que j'ai passés tant à l'Ermitage qu'à Montmorency, l'on trouvera, je m'assure, que si j'ai perdu mon temps durant cet intervalle, ce n'a pas été du moins dans l'oisiveté.
Des divers ouvrages que j'avais sur le chantier, celui que je méditais depuis longtemps, dont je m'occupais avec le plus de goût, auquel je voulais travailler toute ma vie, et qui devait, selon moi, mettre le sceau à ma réputation, était mes Insiiiutions politiques. Il y avait treize à quatorze ans que j'en avais conçu la première idée, lorsque étant à Venise j'avais eu quelque occasion de remarquer les défauts de ce gouvernement si vanté. Depuis lors, mes vues s'étaient beaucoup étendues par l'étude liistorique de la morale. J'avais vu que tout tenait radicalement à la politique, et que, de quelque façon qu'on s'y prît, aucun peuple ne serait jamais que ce que la nature de son gouvernement le ferait être ; ainsi cette grande question du meilleur gouvernement possible me paraissait se réduire à celle-ci : -' Quelle est la nature de gouvernement propre à former le peuple le plus vertueiix, le plus éclairé, le plus sage, le meilleur enfin, à prendre ce mot dans son plus grand sens.^ » J'avais cru que cette question tenait de bien près à cette autre-ci, si même elle en était différente : « Quel est le gouvernement qui, par sa nature,
se tient toujours le plus près de la loi? » De là, qu'est-ce que l:i lui? et une chaîne de questions de cette importance. Je voyais que tout cela me menait à de grandes vérités, utiles au bonheur du genre humain, mais surtout à celui de ma patrie, où je n'avais pas trouvé dans le voyage que je venais d'y faire les notions des lois et de la liberté assez justes ni assez nettes à mon gré; et j'avais cru cette manière indirecte de les leur donner la plus propre à ménager l'amour-propre de ses membres, et à me faire pardonner d'avoir pu voir là-dessus un peu plus loin qu'eux.
Quoiqu'il y eût déjà cinq ou six aiis que je travaillais à cet ouvrage, il n'était encore guère avancé. Les livres de cette -espèce demandent de la méditation, du loisir et de la.tranquillité. De plus, je faisais celui-là, comme on dit, en bonne fortune, et je n'avais voulu communiquer mon projet à personne, pas même à Diderot. Je craignais qu'il ne parût trop hardi pour le siècle et le pays où j'écrivais, et que l'effroi de mes amis (1) ne me gênât dans l'exécution. J'ignorais encore s'il serait fait à temps et de manière à pouvoir paraître de mon vivant. Je voulais pouvoir, sans contrainte, donner à mon sujet tout ce qu'il me demandait ; bien sûr que, n'ayant point l'humeur satirique et ne voulant jamais chercher d'application, je serais toujours irrépréhensible en toute équité. Je voulais user pleinement, sans doute, du droit de penser, que j'avais par ma naissance ; mais toujours en respectant le gouvernement sous lequel j'avais à vivre, sans jamais désobéir à ses lois,- et très attentif à ne pas violer le droit des gens, je ne voulais pas non plus renoncer par crainte à ses avantages.
J'avoue même qu'étranger et vivant en France, je trouvais ma position très favorable pour oser dire la vérité ; sachant bien que, continuant, comme je voulais faire, à ne rien imprimer dans l'État sans permission, je n'y devais compte à personne de mes maximes et de leur publication partout ailleurs. J'aurais été bien moins libre à Genève même, où, dans quelque lieu que mes livres fussent imprimés, le magistrat avait droit d'épi-
(11 C'était surtout la sage sévérité de Dudos qui m'inspirait cette crainte : car, pour Diderot, je ne sais comment toutes mes conférences avec lui tendaient toujours à me rendre satirique et mordant plus que mon naturel ne me portait à l'être. Ce fut cela même qui me détourna de le consulter sur une entreprise où je voulais mettre uniquement toute la force du raisonnement, sans aucun vestige d'humeur et de partialité. On peut juger du ton que j'avais pris dans cet ouvrage par celui du Contrat social, qui en est tiré. (J.-J. R.)
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lo^uer sur leur contenu. Cette considération avait beaucoup contribué à nie faire céder aux instances de Mme d'Épinay, et renoncer au projet d'aller m'établir à Genève. Je sentais, comme je l'ai dit dans Vtmile, qu'à moins d'être homme d'intrijcue^, quand on veut consacrer des livres au vrai bien de la patrie, il ne faut point les composer dans son sein.
Ce qui me faisait trouver ma position plus heureuse était la persuasion où j'étais que le gouvernement de France, sans peut-être me voir de fort bon œil, se ferait un honneur, sinon de me protéger, au moins de me laisser tranquille. C'était, ce me semblait, un trait de politique très simple et cependant très adroite, de se faire un mérite de tolérer ce qu'on ne pouvait empéciier ; puisque si l'on m'eiît chassé de France, ce qui était tout ce qu'on avait droit de faire, mes livres n'auraient pas moins été faits, et peut-être avec moins de retenue ; au lieu qu'en me laissant en repos, on gardait l'auteur pour caution de ses ouvrages, et, de plus, on effaçait des préjugés bien enracinés dans le reste de l'Europe, en se donnant la réputation .d'avoir un respect éclairé pour le droit des gens.
Ceux qui jugeront sur l'événement que ma confiance m'a trompé pourraient bien se tromper eux-mêmes. Dans l'orage qui m'a submergé, mes livres ont servi de prétexte, mais c'était à ma personne qu'on en voulait. On se souciait très peu de l'auteur, mais on voulait perdre Jean-Jacques, et le plus grand mal qu'on ait trouvé dans mes écrits était l'honneur qu'ils pouvaient me faire. N'enjambons point sur l'avenir. J'ignore si ce mystère, qui en est encore un pour moi, s'éclaircira dans la suite aux yeux des lecteurs : je sais seulement que, si mes principes manifestés avaient dû m'attirer les traitements que j'ai soufferts, j'aurais tardé moins longtemps à en être la victime, puisque celui de tous mes écrits où ces principes sont manifestés avec le plus de hardiesse, pour ne pas dire d'audace, avait paru avoir fait son elïet, même avant ma retraite de l'Ermitage, sans que personne eût songé, je ne dis pas à me chercher querelle, mais à empêcher seulement la publication de l'ouvrage en France, où il se vendit aussi publiquement qu'en Hollande. Depuis lors, la Nouvelle Héloïse parut encore avec la même facilité, j'ose dire av^c le même applaudissement; et, ce qui semble presque incroyable, la profession de foi de cette même Héloïse mourante est exactement la même que celle du vicaire savoyard. Tout ce qu'il y a de hardi dans le Contrat social était auparavant dans le Discours sur l'inégalité; tout ce qu'il
y a de hardi dans Y Emile était auparavant dans la Julie. Or, ces ciioses hardies n'excitèrent aucune rumeur contre les deux premiers ouvrages ; donc, ce ne furei^t pas elles qui l'excitèrent contre les derniers.
Une autre entreprise à peu près du même ii:enre, mais dont le projet était plus récent, m'occupait davanta^^e en ce moment : c'était l'extrait des ouvrages de l'abbé de Saint- Pierre, dont, entraîné par le fil de ma narration, je n'ai pu parler jusqu'ici. L'idée m'en avait été suggérée, depuis mon retour de Genève, par l'abbé de Mably, non pas immédiatement, mais par l'entremise de Mme Dupin, qui avait une sorte d'intérêt à me la faire adopter. Elle était une des trois ou quatre jolies femmes de Paris dont le vieil abbé de Saint-Pierre avait été l'enfant gâté ; et si elle n'avait pas eu décidément la préférence, elle l'avait partagée au moins avec Mme d'Aiguillon. Elle conservait pour la mémoire du bonhomme un respect et une affection qui faisaient honneur à tous deux, et son amour-propre eût été flatté de voir ressusciter, par son secrétaire, les ouvrages mortnés de son ami. Ces mêmes ouvrages ne laissaient pas de contenir d'excellentes choses, mais si mal dites, que la lecture en était difficile à soutenir; et il est étonnant que l'abbé de Saint- Pierre, qui regardait ses lecteurs comme de grands enfants, leur parlât cependant comme à des hommes, par le peu de soin qu'il prenait de s'en faire écouter. C'était pour cela qu'on m'avait proposé ce travail comme utile à lui-même et comme très convenable à un homme laborieux en manœuvre, mais paresseux comme auteur, qui, trouvant la peine de penser très fatigante, aimait mieux, en choses de son goût, éclaircir et pousser les idées d'un autre que d'en créer. D'ailleurs, en ne me bornant pas à la fonction de traducteur, il ne m'était pas défendu de penser quelquefois par moi-même, et je pouvais donner telle forme â mon ouvrage, que bien d'importantes vérités y passeraient sous le manteau de l'abbé de Saint-Pierre, encore plus heureusement que sous le mien. L'entreprise, au reste, n'était pas légère ; il ne s'agissait de rien moins que de lire, de méditer, d'extraire vingt-trois volumes, diffus, confus, pleins de longueurs, de redites, de petites vues courtes ou fausses, parmi lesquelles il en fallait pêcher quelques-unes, grandes, belles, et qui donnaient le courage de supporter ce pénible travail. Je l'aurais moi-même souvent abandonné, si j'eusse honnêtement pu m'en dédire ; mais en recevant les manuscrits de l'abbé, qui me furent donnés par son neveu, le comte de
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Saint- Pierre, à la sollicitation de Saint-Lambert, je m'étais cmi
quelque sorte en^'agé d'en faire usaçe, et il fallait ou les rendre, ou tâcher d'en tirer parti. C'était dans cette dernière intention que j'avais apporté ces manuscrits à l'Ermitage, et c'était la le premier ouvraj^^e auquel je comptais donner mes loisirs.
J'en méditais un troisième, dont je devais l'idée à des obsi-rvations faites sur moi-même ; et je me sentais d'autant plus de ojurage à l'entreprendre que J'avais lieu d'espérer de faire un livre vraiment utile aux hommes, et même un des plus utiles qu'on pût leur ofïrir, si l'exécution répondait di^nenu-nt au plan que je m'étais tracé. L'on a remarqué que la plupart des hommes sont, dans le cours de leur vie, sr)uvent dissemblables à eux-mêmes, et semblant se transformer en des hommes tcnit différents. Ce n'était pas pour établir une chose aussi connue que je voulais faire un livre : j'avais un objet plus neuf et même plus important ; c'était de chercher les causes de ces variations, et de m'attacher à celles qui dépendaient de nous pour montrer comment elles pi^uvaient être dirigées par nousjnènies pour nous rendre meilleurs et plus siîrs de nous. Car il est, sans contredit, plus pénible à l'honnête homme de résister à des désirs déjà tout formés qu'il doit vaincre, que de prévenir, changer ou modifier ces mêmes désirs dans leur source, s'il était en état d'y remonter. Un homme tenté résiste une fois parce qu'il est fort, et succombe une autre fois parce qu'il est faible; s'il eût été le même qu'auparavant, il n'aurait pas succombé.
En sondant en moi-même et en cherchant dans les autres à quoi tenaient ces diverses manières d'être, je trouvai qu'elles dépendaient en grande partie de l'impression antérieure des objets extérieurs, et que, modifiés continuellement par nos sens et par nos organes, nous portions, sans nous en apercevoir, dans nos idées, dans nos sentiments, dans nos actions même, l'efïet de ces modifications. Les frappantes et nombreuses observations que j'avais recueillies étaient au-dessus de toute dispute; et, par leurs principes physiques, elles me paraissaient propres à fournir un régime extérieur, qui, varié selon les circonstances, pouvait mettre ou maintenir l'àme dans l'état le plus favorableà la vertu. Que d'écarts on sauverait à la raison, que de vices on empêcherait de naître, si l'on savait forcer l'économie animale à favoriser l'ordre moral qu'elle trouble si souvent ! Les climats, les saisons, les sons, les couleurs, l'obscurité, la lumière, les éléments, les aliments, le bruit, le silence, le mouvement,
le repos, tout agit sur notre machine, et sur notre âme par conséquent ; tout nous offre mille prises presque assurées, pour gouverner dans leur origine les sentiments dont nous nous laissons dominer. Telle était l'idée fondamentale dont j'avais déjà jeté l'esquisse sur le papier, et dont j'espérais un etïot d'autant plus sûr pour. les gens bien nés, qui, aimant sincèrement la vertu, se défient de leur faiblesse, qu'il me paraissait aisé d'en faire un livre agréable à lire, comme il l'était à composer (1). J'ai cependant bien peu travaillé à cet ouvrage, dont le titre était la Morale sensiti'ûe, ou le Matérialisme du saoe. Des distractions, dont on apprendra bientôt la cause, m'empêchèrent de m'en occuper, et l'on saura aussi quel fut le sort de mon esquisse, qui tient au mien de plus près qu'il ne semblerait.
Outre tout cela, je méditais depuis quelque temps un système d'éducation, dont Mme de Chenonceaux, que celle de son îuari faisait trembler pour son fils, m'avait prié de m'occuper. L'autorité de l'amitié faisait que cet objet, quoique moins de mon goût en lui-même, me tenait au coeur plus que tous les autres. Aussi, de tous les sujets dont je viens de parler, celui-là est-il le seul que j'ai conduit à sa fin. Celle que je m'étais proposée, en y travaillant, méritait, ce me semble, à l'auteur une autre destinée. Mais n'anticipons pas ici sur ce triste sujet ; je ne serai que trop forcé d'en parler dans la suite de cet écrit.
Tous ces divers projets m'offraient des sujets de méditation pour mes promenades : car, comme je crois l'avoir dit, je ne puis méditer qu'en marchant ; sitôt que je m'arrête, je ne pense plus, et ma tête ne va qu'avec mes pieds. J'avais cependant eu la précaution de me pourvoir aussi d'un travail de cabinet pour les jours de pluie.. C'était mon Didioiwaire de
(i) Mme de Genlrs a rendu compte de ce projet d'ouvrage dans sa préface cVAlpIionsine, et voici l'idée qu'elle en donne. « Rousseau, dit-elle, voulait expliquer pourquoi les hommes sont st^uvent dissemblables à eux-mêmes. Il en eût montré la raison par les manières diverses de vivre, le régime et les aliments. Il devait proposer une manière de vivre et un régime extérieur. Par exemple, il eût défendu aux gens sanguins de traiter d'affaires après le repas parce que le sang leur porte à la tète; il eût interdit les boisions spiritueuse.s aux personnes colériques. Tout cela eiàt formé une espèce de livre de médecine qui n'eût rien offert de bien neuf. Il devait intituler cet ouvrage la Morale scnsitive. Je n'ai jamais cru que la vertu dépendit d'une bonne digestion. La puis.sance supposée presque absolue du physique sur le moral est une erreur que les matérialistes, les athées et les épicuriens doivent soutenir de bonne foi. » Le lecteur peut comparer entre I^ projet de Jean-Jacqu^^s et celui que lui prête Mme de Genlis, puis il décidera s'il faut (lasser Rousseau parmi les athées ou les épicuriens. CPIoit.)
J -J kOUSSK.M — CM A
musiqiif, iloiit les niatcriaiix épars, inutiles, informes, renilaient l'nuvrajs'e iiâessaire a reprendre presque a neuf. J'apportai t|uc'lques livres dont j'avais besoin pour cela ; j'avais passé deu Minis à faire l'extrait de beaucoup d'autres, qu'on me prétait i
la Hiblintlu^queAiii ri»i, et dont on nie permit même d'emp-r* quelques-uns à l'Ermitage. Voila mes provisions pour comi au logis, quand le temps ne me permettait pas de sortir, et qu je m'erniuyais de ma copie. Cet arrant^ement me cotivenait si bien, que j'en tirai parti, tant à l'Ermitage qu'à Mcjntmorency, et même ensuite à Môtiers, où j'achevai ce travail tout en en faisant d'autres, et trouvant toujours qu'un changement d'ouvrage est un véritable délassement.
Je suivis assez exactement, pendant quelque temps, la distribution que je m'étais prescrite, et je m'en trouvais très bien mais quand la belle saison ramena plus fréquemment Mme d'Ép. nay à Épinay ou à la Chevrette, je trouvai que des s^»ins qui d'abord ne me coûtaient pas, mais que je n'avais pas mis en ligne de compte, dérangeaient beaucoiy^ mes autres projets. J'ai déjà dit que Mme d'Épinay avait des qualités très aimables : elle aimait bien ses amis, elle les servait avec beaucoup de zélé et, n'épargnant pour eux ni son temps ni ses soins, elle mérit.i assurément bien qu'en retour ils eussent des attentions pour elle, jusqu'alors j'avais rempli ce devoir sans songer que c'en était un ; mais enfin je compris que je m'étais chargé d'une chaîne dont l'amitié seule m'empêchait de sentir le poids : j'avais aggravé ce poids par ma répugnance pour les sociétés nombreuses. Mme d'Épinay s'en prévalut pour me faire une proposition qui paraissait m'arranger, et qui l'arrangeait davantage : c'était de me faire avertir toutes les fois qu'elle serait seule, ou à peu près. J'y consentis, sans voir à quoi je m'engageais. Il s'ensuivit de là que je ne lui faisais plus de visite à mon heure, mais à la sienne, et que je n'étais jamais sûr de pouvoir disposer de moi-même un seul jour. Cette gtnt altéra beaucoup le plaisir que j'avais pris jusqu'alors à l'aller voir. Je trouvai que cette liberté qu'elle m'avait tant promise ne m'était donnée qu'à condition de ne m'en prévaloir jamais, et, pour une fois ou deux que j'en voulus essayer, il y eut tant de messages, tant de billets, tant d'alarmes sur ma santé, que je vis bien qu'il n'y avait que l'excuse d'être à plat de lit qui pût me dispenser de courir à son premier mot. Il fallait me soumettre à ce joug ; je le fis, et même assez volontiers pour un aussi grand ennemi de hi dépendance, l'attachement sincère que j'avais
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pour elle m'empêchant en grande partie de sentir le lien qui s'y joignait. Elle remplissait ainsi, tant bien que mal, les vides que l'absence de sa cour ordinaire laissait dans ses amusements. C'était pour elle un supplément bien mince, mais qui valait encore mieux qu'une solitude absolue, qu'elle ne pouvait supporter. Elle avait cependant de quoi la remplir bien plus aisément, depuis qu'elle avait voulu tâter de la littérature, et qu'elle s'était fourré dans la tête de faire bon gré mal gré des romans, des lettres, des comédies, des contes, et d'autres fadaises comme cela. Mais ce qui l'amusait n'était pas tant de les écrire que les lire; et s'il lui arrivait de barbouiller de suite deux ou trois pages, il fallait qu'elle fût sûre au moins de deux ou trois auditeurs bénévoles, au bout de cet immense travail. Je n'avais guère l'honneur d'être au nombre des élus qu'à la faveur de quelque autre. Seul, j'étais presque toujours compté pour rien en toute chose ; et cela non seulement dans la société de Mme d'Épinay, mais dans celle de M. d'Holbach, et partout où M. Grimm donnait le ton. Cette nullité m'accommodait fort partout ailleurs que dans le tête-à-tête, où je ne savais quelle contenance tenir, n'osant parler de littérature, dont il ne m'appartenait pas de juger, ni de galanterie, étant trop timide, et craignant plus que la mort le ridicule d'un vieux galant ; outre que cette idée ne me vint jamais près de Mme d'Épinay, et ne m'y serait peut-être pas venue une seule fois en ma vie, quand je l'aurais passée entière auprès d'elle : non que j'eusse pour sa personne aucune répugnance ; au contraire, je l'aimais peutêtre trop comme ami, pour pouvoir l'aimer comme amant. Je sentais du plaisir à la voir, à causer avec elle. Sa conversation, quoique assez agréable en cercle, était aride en particulier; la mienne, qui n'était pas fleurie, n'était pas pour elle d'un grand secours. Honteux d'un trop long silence, je m'évertuais pour relever l'entretien ; et, quoiqu'il me fatiguât souvent, il ne m'ennuyait jamais. J'étais fort aise de lui rendre de petits soins, de lui donner de petits baisers bien fraternels, qui ne me paraissaient pas plus sensuels pour elle : c'était là tout.
Ainsi, ayant pris mon parti sur un assujettisement nécessaire, je m'y livrai sans résistance, et le trouvai, du moins la première année, moins onéreux que je ne m'y serais attendu. Mme d'Épinay, qui d'ordinaire passait l'été presque entier à la campagne, n'y passa qu'une partie de celui-ci ; soit que ses affaires la retinssent davantage à Paris, soit que l'absence de Grimm lui rendît moins agréable le séjour de la Chevrette. Je profitai des