II
intervalles qu'elle n'y passait pas, ou durant lesquels il y avait beaikdiip lie monde, pr»iir jouir de ma s<ilitude avec ma bonne 'rik'n}se et sa mère, de manière à m'en faire sentir le prix. Quoique depuis quelques années j'allasse assez fréquennnent a la campais'ne, c'était presque sans la goûter ; et ces voyages, toujours faits avec des j^'ens à prétentions, toujours gûtés par la KcMie, ne faisaient qu'aiguiser en moi le goût des plaisirs rustiques, dont je n'entrevoyais de plus près l'image que pour mieux sentir leur privation, j'étais si ennuyé de salons, de jets d'eau, de bosquets, de parterres, et des plus ennuyeux montreurs de tout cela ; j'étais si excédé de brochures, de clavecin, de tri, de nœuds, de sots bons mots, de fades minauderies, de petits conteurs et de grands soupers, que quand je lorgnais du coin de l'œil un simple pauvre buisson d'épines, une haie, une grange, un pré ; quand je humais, en traversant un hameau, la vapeur d'une bonne (omelette au cerfeuil ; quand j'entendais de loin le rustique refrain de la chanson des bisquières, je donnais au diable et le rouge, et les falbalas, et l'ambre ; et, regrettant le dîner de la ménagère et le vin du cru, j'aurais de bon cœur paumé la gueule à M. le chef et à M. le maître, qui me faisaient dîner à l'heure où je soupe, souper à l'heure où je dors ; mais surtout à MM. les laquais, qui dévoraient des yeux mes morceaux, et, sous peine de mourir de soif, me vendaient le vin drogué de leur maître dix fois plus cher que je n'en aurais payé le meilleur au cabaret.
Me voilà donc enfin chez moi, dans un asile agréable et solitaire, maître d'y couler mes jours dans cette vie indépendante, égale et paisible, pour laquelle je me sentais né. Avant de dire l'effet que cet état, si nouveau pour moi, fit sur mon cœur, il convient d'en récapituler les affections secrètes, afin qu'on suive mieux dans ses causes le progrès de ces nouvelles modifications.
J'ai toujours regardé le jour qui m'unit à ma Thérèse comme celui qui fixa mon être moral. J'avais besoin d'un attachement, puisque enfin celui qui devait me suffire avait été si cruellement rompu. La soif du bonheur ne s'éteint point dans le cœur de l'homme. Maman vieillissait et s'avilissait ! il m'était prouvé qu'elle ne pouvait plus être heureuse ici-bas. Restait à chercher un bonheur qui me fût propre, ayant perdu tout espoir de jamais partager le sien. Je flottai quelque temps d'idée en idée et de projet en projet. Mon voyage de Venise m'eût jeté dans les affaires publiques, si l'homme avec qui j'allai me fourrer avait eu le sens commun. Je suis facile à décourager, surtout dans les
entreprises pénibles et de longue haleine. Le mauvais succès de celle-ci me dégoiîta de toute autre ; et regardant, selon mon ancienne maxime, les objets lointains comme des leurres de dupe, je me déterminai à vivre désormais au jour la journée, ne voyant plus rien dans la vie qui me tentât de m'évertuer.
Ce fut précisément alors que se fit notre connaissance. Le doux caractère de cette bonne fille me parut si bien convenir au mien, que je m'unis à elle d'un attachement à l'épreuve du temps et des torts, et que tout ce qui l'aurait d\x rompre n'a jamais fait que l'augmenter. On connaîtra la force de cet attachement dans la suite, quand je découvrirai les plaies, les déchirures dont elle a navré mon cœur dans le fort de mes misères, sans que, jusqu'au moment où j'écris ceci, il m'en soit échappé jamais un seul mot de plainte à personne.
Quand on saura qu'après avoir tout fait, tout bravé pour ne m'en point séparer, qu'après vingt-cinq ans passés avec elle en dépit du sort et des hommes, j'ai fini sur mes vieux jours par l'épouser (l), sans attente et sans sollicitation de sa part, sans engagement ni promesse de la mienne, on croira qu'un amour forcené, m'ayant dès le premier jour tourné la tête, n'a fait que m'amener par degrés à la dernière extravagance, et on le croira bien plus encore, quand on saura les raisons particulières et fortes qui devaient m'empêcher d'en jamais venir là. Que pensera donc le lecteur quand je lui dirai, dans toute la vérité qu'il doit maintenant méconnaître, que du premier moment que je la vis jusqu'à ce jour, je n'ai jamais senti la moindre étincelle d'amour pour elle... Telle est du moins la version traditionnelle du mariage de Rousseau. Mais la question est trop complexe pour qu'elle puisse ainsi se résoudre en quelques mots. Retenons seulement l'influence considérable que cette union paradoxale a eue sur la vie et le développement ultérieur du génie même de Rousseau? Il croira qu'autrement constitué qu'un autre homme, je fus incapable de sentir l'amour, puisqu'il n'entrait point dans les sentiments qui m'attachaient aux femmes qui m'ont été les plus chères. Patience, ô mon lecteur ! le moment funeste approche où vous ne serez que trop bien désabusé.
(i) «On a tour à tour reconnu ft contesté le mariage de Thérèse. C^ette question dépend du point de vue sous lequel on Tenvisaye. L'engagement existait dans les idées de Rousseau, puisqu'il avait fait devant des témoins un serment qui le liait autant que si le mariage eût été célébré à l'église et par acte public. Ma.s, d'aprts nos lois, il n'y avait pas de mariage. »
J -J. ROUSSKA