LE CHARME DES CONFESSIONS
y vivions à notre ordinaire, nous promenant tous les jours tête à tête, en parlant de nos amours, de nos devoirs, de notre ami, de nos innocents projets, dans le parc, vis-à-vis l'appartement de Mme d'Épinay, sous ses fenêtres, d'où, ne cessant de nous examiner et se croyant bravée, elle assouvissait son cœur, par ses yeux, de rage et d'indignation.
Les femmes ont toutes l'art de cacher leur fureur, surtout quand elle est vive; Mme d'Épinay, violente, mais réfléchie, possède surtout cet art éminemment. Elle feignit de ne rien voir, de ne rien soupçonner ; et dans le même temps qu'elle redoublait avec moi d'attentions, de soins et presque d'agaceries, elle affectait d'accabler sa belle-sœur de procédés malhonnêtes et de marques d'un dédain qu'elle semblait vouloir me communiquer. On juge bien qu'elle ne réussissait pas ; mais j'étais au supplice.
Les fragments que nous venons de citer nous ont permis de voir à l'œuvre la « méthode » des Confessions. L'air de sincérité et d'abandon avec lequel Rousseau se livre à nous entre pour beaucoup dans le charme composite de ce livre séduisant. 11 vient lui-même de nous avouer que son cœur, transparent comme le cristal, n'a jamais su cacher un sentiment un peu vif qui s'y fût réfugié. Nous sommes moins frappés de l'originalité d'une nature qui se donne comme constituant un cas singulier, que touchés de la confiance avec laquelle elle se livre et se révèle. C'est le même procédé insinuant que nous pourrions relever dans Montaigne, quand il nous initie aux imprévues démarches et jusqu'aux faiblesses de son esprit, ~ dans Fénelon, si attirant par les effusions qui nous découvrent soudain le fond de son âme. Tous ces enchanteurs ont su forcer une sympathie qui se dérobait: ils l'ont circonvenue par l'élan confiant et par l'ingénuité de la confidence. Nous les abordions comme des juges; nous voici leurs amis.
lyo J -J ROUSSEAU. — CHAI*. V
I.rcIiariiiL- des Confessions tient encore à une disposition plus secrète. Rousseau ne cesse d'opérer sur sa vie des retours pensifs; mais à la manière dont il revit son histoire, à la complaisance qu'il lui prête, à l'atmosphère de rêve dont il prend soin de l'entourer, nous sentons bien que, sans songer à nous faire les honneurs de son personnage, il est le premier à s'attendrir et à s'émouvoir. Cet attcntlrissemcnt est communicatif. Un peu de IVmotion d'artiste qui a j^agné l'âme de Rousseau nous pénètre à notre insu. Voici que nous nous prenons à rêver avec lui. Ces situations qu'il nous décrit, ces sentiments qu'il nous sugiJ^ère, tant de circonstances livrées à notre méditation, — amitiés trompées, espérances déçues, jeunesse envolée, rcii;rets nostalgiques des premiers ans, souvenirs de tant d'impressions vives et fraîches, bien mortes pour nos sensibilités fatiguées, — tout cela forme un ensemble émouvant et aboutit bientôt à une expérience infiniment douce et triste. A le voir ainsi s'élancer avec tant d'ardeur vers le passé, nous nous prenons à évoquer le nôtre et à le revivre.
Rousseau s'est-il suffisamment raconté? S'est-il pleinement révélé? A-t-il introduit une transparence suffisante dans son âme? Il ne le pense pas. Les Confessions auront une suite. Il faut maintenant jeter quelque clarté dans les replis de ce cœur si méconnu, si fier et si timide, - et qui se dérobe. Il faut mieux faire que de le décrire; il faut l'expliquer. La lucidité de l'analyse doit pénétrer dans ses détours et nous instruire de ses mobiles cachés. Le Secret de Rousseau doit nous être enfin livré. Ce sera l'œuvre des Dialogues.