CHAPITRE VI
/. Composition et doctrine des Diabc^ues. — //. Les Dialogues. ///. Le secret de Rousseau.
Rousseau juge de Jean-Jacques : singulier titre! Cet ouvrage apologétique, l'un des plus sombres et des plus tourmentés de Rousseau, parut en 1 780 avec cette épigraphe significative : Baibarus hic ego suin, quia non intelligor mis. L'éditeur, Brooke-Boothby, annonce que le manuscrit lui avait été confié par son auteur au mois d'avril 1776. Les trois dialogues qui le composent mettent aux prises un Français et Rousseau. Le Français a subi l'influence j de la secte philosophique et partage l'opinion défavoW rable que celle-ci a fini par répandre et accréditer. Rous-^ seau plaide la cause de Jean-Jacques ainsi introduit en. tiers ;l il oppose au jugement malveillant dont son interlocuteur se fait l'écho l'œuvre et la doctrine de l'auteur d'Emile et de ÏMéloïse; il se plaint amèrement de la contrefaçon qu'on ne cesse de donner de son caractère et de sa personne; il est amené à restituer le sens méconnu de sa vie intérieure et ci manifester cette force extraordinaire de l'imagination et du sentiment dans laquelle résident à la fois son génie et sa valeur interne.|On n'a pas connu son cœur, et voilà pourquoi on l'a toujours mal jugé. C'est donc son
I9-' J.-J ROUSSKAU. — CIIAP. VI
i'(niri|iii nous s:ra rcvclé. L^^ Mnnoircs scccis, sansapcricvoir la porn!!r~psyclu)l()^iqiie de l'ouvraj^e, ont indique son raraclèrc rtraiigt'iiH'iil si<^nificalif.| On y rc-niart|iaiiiR- iniaj^iiialicjM noire exaltée jusqu'au délire et, en même temps, une diak^ctique de la tjte la mieux organisée et la plus froide : deux traits opposéîî, mais bien caraetéristiqucs, de l'd'uvre de Rousseau.
11 a travaillé quatre ans à ees Dialogues, ks reprenant
quand il voulait soulager son cœur, les continuant sans les
relire pour ne pas s'attrister par la relation de ses malheurs.
Désireux de les soustraire à ses persécuteurs, il décide d'en
confier une copie à la Providence et d'en effectuer le dépôt
sur le grand autel de Notre-Dame avec une invocation à
Dieu. Le samedi 24 février 1776, quand il veut pénétrer
dans le chœur pour accomplir son étr'ange vœu, il trouve la
grille fermée. 11 croit aussitôt que le ciel se ligue avec les
hommes dans une pensée commune de réprobation. 11 est
I pris de vertige et s'enfuit, éperdu, errant le reste du jour,
l au comble du désespoir. 11 écrit alors son billet circu-
! laire adressé à « tout Français aimant encore la justice et
. la vcrité »; puis, après cette crise suprême, l'apaisement
I se produit, le calme renaît dans son âme parfaitement
détachée.
( Que soutient-il dans ces Dialogues? La thèse essentielle ' se rapproche de celle qui termine les Confessions, et surtout des termes de la lettre à M. de Saint-Germain. Le Premier Dialogue dénonce Texistence d'un complot formé ]3ar les <^ intellectuels » de son temps et qu'une génération < nourrie de fiel et de philosophie > ne se donne pas la peine de déjouerj(l). Les conjurés, qui correspondent au groupe de ses anciens amis, Grimm, Diderot, d'Alembert, auxquels se sont ajoutés Voltaire et Hume, agissent avec la
(i) Il parle beaucoup d'une faute grave qu'il avoua dans le temps Af ses liaisons avec les philosophes modernes, pour les empêcher de le croire meilleur qu'il n'étai". et dont ils abusèrent. Il ne dit peint ici ce que c'est que cette faute grave : mais on croit qu'il en veut beaucoup à ces philosophes, qu'il les regarde comme ses plus cruels ennemis e.t comme les auteurs du dénigrement général qu'il a éprouvé depuiS. (Mémoires secrets. J