‹ Textes choisis et commentésChapitre 50 sur 56 · II:S DERNIÈRES ANNÉES DE ROUSSEAU · texte numérisé non relu

II:S DERNIÈRES ANNÉES DE ROUSSEAU

/. Transformation finale. — //. L'apaisement. III. Rousseau maître d'héroïsme.

La doctrine et le lyrisme des Rêveries correspondent aux deux dernières années de la vie de Rousseau et à la £yrande pacification qui se fit alors dans son âme. Coran cez, qui déclare avoir vu Rousseau constamment et sans interruption dans cette période, nous le montre sous des traits d'une bonté et d'une ingénuité charmantes, quand il n'était pas atteint de son délire de persécution. « On verra que lorsqu'il était lui, il était d'une simplicité rare, qui tenait encore du caractère de l'enfance et en avait l'ingénuité, la gaîté, la bonté et surtout la timidité (1). » Il constate la beauté morale k laquelle Rousseau est parvenu; il nous le montre serviable, dévoué, enjoué, rendant justice à ses ennemis eux-mêmes. 11 ajoute : « Pendant le cours de douze années que j'ai vécu avec lui, je ne lui ai entendu dire du mal de qui que ce soit. » Il le montre encore travaillant par saccade, ce qui est bien dans son caractère et s'accorde en tous points avec la doctrine des Dialogues. « Cet homme

{\) Mémoires de Corancez, Journal de Paris, an VU. Bibliothèque des mémùires rointifs à Thisloire de France pendant le dix-hiiitieme siècle. Nouvelle sJric avec introduction, notice et notes, par M. de Lescure. Firmin-Didot, 1881.

CONCLUSION

extraordinaire, remarquc-l-il, ne faisait rien que lorsqu'il était travaillé par un besoin irrésistible. * Un jour Rousseau, < altéré de composition, lui demande les paroles d'un duo, puis d'une scène cju'il met immédiatement en musique. Il est ensuite satisfait et apaisé.

D'un autre côté, Corancez ne néglige pas de suivre dans son œuvre destructive la manie du soupçon. Il note des accès de susceptibilité et de brusques mouvements d'humeur. 11 accrédite les motifs d'une brouille passagère avec Gluck :

Croyez-vous, dit Rousseau, que M. (jluck qui a toujours travaillé sur la langue italienne, langue si favorable à la musique, l'ait abandonnée pour la langue française, qui en tous points lui résiste, uniquement pour vaincre une difficulté.' Ne voyezvous pas que j'ai avancé qu'il était impossible de faire de bonne musique sur la langue française et qu'il n'a pris ce parti que jx)ur me donner un démenti !

Corancez constate d'ailleurs que ces rares extravagances de Rousseau coïncidaient avec un état physique qu'il décrit en termes précis : c'était un '■ état de convulsion qui rendait son visage méconnaissable. ' Ses regards semblaient alors embrasser la totalité de l'espace et ses yeux paraissaient voir tout à la fois : ils ne voyaient rien. Il se retournait sur sa chaise et passait le bras par-dessus le dossier. Ce bras ainsi suspendu avait un mouvement accéléré, comme celui du balancier d'une pendule, et je fis cette remarque plus de quatre ans avant sa mort, de façon que j'avais tout le temps de l'observer. •■■• La fidélité de Corancez à l'égard de Rousseau ne se démentit pas. Au moment où Rousseau songe à quitter la rue Plâtrière pour vivre retiré à la campagne, il lui offre une maison à Sceaux. Rousseau accepte; puis, on ne sait pourquoi, il préfère l'offre du marquis de Girardin et opte pour Ermenonville. C'est là qu'il herborise et se promène. C'est là aussi que la mort vient le surprendre. Corancez nous fournit encore d'émouvants détails, et sa pauvre prose s'anime et s'élève pour la circonstance. « L'inhumation eut lieu le soir par le plus

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