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beau clair de lune et le temps le plus calme. Le lec'.eur peut se figurer quelles furent nos sensations en passant dans l'île avec le corps. Le lieu, le clair de lune, le calme de l'air, l'homme, le rapprochement des actes de sa vie, une destinée extraordinaire, le résultat qui nous attend tous; mais sur quoi ma pensée s'arrêta le plus longtemps et avec le plus de complaisance, c'est qu'enfin le malheureux Rousseau jouissait d'un repos bien acheté à la vérité, mais qu'il était impossible d'espérer pour lui tant qu'il aurait vécu. >
Bernardin de Saint-Pierre est, sur un point essentiel, d'accord avec Corancez : la bonté était la base fondamentale du caractère naturel de Rousseau; il préférait un trait de sensibilité à toutes les épigrammes de Martial. « Son cœur, que rien n'avait pu dépraver, opposait sa douleur à tout le fiel dont nos sociétés s'abreuvent aujourd'hui (1).» On pourrait à ce propos lui appliquer le dédoublement qu'il conseillait entre le caractère naturel et le caractère social. H était gai, confiant, ouvert dès qu'il pouvait se livrer à son caractère naturel, et 'Bernardin de Saint-Pierre ajoute, non sans finesse ;:OQuand je le voyais sombre, à coup sûr, disais-je, il est dans son caractère social; ramenons-le à la nature. >^
! La promenade, des^cursions botaniques, de libres entre-
l fie-fls y suffisaiefltr---^ '
Ce qui nous frappe plus encore que sa bonté, c'est le sérieux moral qui est en lui : il le chercha dans sa maturité avec inquiétude, et c'est ce qui explique ses perpétuelles tentatives de réforme personnelle; dans sa vieillesse, il le réalisa pleinement. Sa vie fut un long effort pour introduire l'harmonie dans le monde désordonné de ses sentiments et dans l'ordre plus trouble encore de ses impulsions. Il chercha passionnément l'unité intérieure, l'accord avec soi. S'il n'y atteignit pas toujours, son mérite, fait de fermes intentions et de bonne foi, subsiste tout entier. Ce sérieux moral avait ses racines dans la conception pathétigne qu'il se faisait de la vie et du destin. Il aimait Plutarque non seuleniént pour son héroïsme, mais encore parce qu'il voyait
[i) i:ssoi sur J.-J. Ruiisscju. Œuvres pusthumcs^ édition Aimé Martin. (1840.)
2i)Ci
J J ROUSSKAl
CONCLUSION
Cil lui, au dire de Bernardin de Saint-Pierre, le^raiid peinlrc du malheur. Il me citait la fin d'Avis, celle d'Antoine, celle de Monime, femme de Mitliridate, le triomphe de Paul-Emile et le malheur des enfants d.î Persée. Tacite, me disait-il, éloigne des hommes, mais Plutarque en rapproche (1). » A cette vue pathéfiqne, plus encore que pessimiste, il convient de joindre le sens profond de la justice. Son humeur et même son entendement ont pu parfois s'altérer : l'amour du juste n'eut jamais d'éclipsé. Il est même à croire qu'il fut en lui comme un régulateur capable de rétablir au plus tôt l'équilibre rompu. ^ Quatre ou cinq causes réunies contribuèrent à altérer son caractère, dont la moindre a suffi quelquefois pour rendre un homme méchant : les persécutions, les calomnies, la mauvaise fortune, les maladies, le travail excessif des lettres, travail qui trop souvent fatigue l'esprit et altère l'humeur... Mais toutes ces causes réunies ne l'ont jamais détourné de l'amour de la justice. Il portait ce sentiment dans tous ses goûts; et je l'ai vu souvent, en herborisant dans la campagne, ne vouloir point cueillir une plante quand elle était seule de son espèce (2). »
Comme il composait son bonheur d'une bonne conscience, de la santé et de là liberté, il craignait tout ce qui peut altérer ces biens < sans lesquels les riches euxmêmes ne goûtent aucune félicité . Quelques-unes des boutades et des traits d'humeur qui ont fait penser à sa folie, tenaient justement à ce goût de la sagesse; c'étaient autant de moyens — un peu rudes et déconcertants, il est vrai — de l'assurer. Le sage ne se préoccupe guère de l'opinion; s'il la choque, n'est-ce pas un gage de plus de liberté d'esprit et de félicité? Cette pensée de sagesse pratique avait d'ailleurs d'autres sources que le dédain de l'opinion et la défiance à l'égard des engagements sociaux. Paradoxes et misanthropie n'étaient que des préservatifs. Une foi beaucoup plus profonde l'animait. Il avait foi
1 1) Essai sur J.-J. Rousseau. Œuvres posthumes^ p. 45$. {2} !bid.,p. 451.
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en un ordre moral du monde. Il anticipait ainsi sur la célèbre doctrine des postulats de Kant. Son argumentation fait penser à celle de la Critique de la raison pratique. « 11 y a un si bel ordre dans l'ordre physique et tant de désordre dans l'ordre moral, qu'il faut de toute nécessité qu'il y ait un monde où l'âme soit satisfaite. 11 ajoutait avec effusjon : nous avons ce sentiment au fond du cœur;y> sais qu'il doit me revenir quelque chose (1). » Ainsi il allait, les yeux fixés sur ce « règne des fins », sur cette cité des esprits que tous les grands philosophes ont entrevue et saluée. Sa grande âme la devinait d'instinct, et sa volonté s'y acheminait avec une décision croissante. 11 se riait de la douleur et de l'injure, après en avoir trop vivement senti l'atteinte Nul n'a attendu avec plus de foi et de simplicité l'avènement du règne de Dieu.
Cette disposition se rattache, on le devine sans peine, à ses croyances profondé's et à ses sentiments religieux. Ceux-ci devenaient plus vifs et plus tendres à mesure qu il vieillissait; ils pénétraient peu à peu toute sa vie. Son christianisme se faisait plus compréhensif et abandonné : il perdait toute pointe doctrinale; il devenait intérieur, comme chez les vrais mystiques. Un trait, rapporté par Bernardin de Saint-Pierre, le prouvera.
Rousseau me proposa de venir le lundi des fêtes de Pâques au Mont-Valérien. Nous nous donnâmes rendez-vous dans un café aux Champs-Elysées... Le vent était à l'ouest; Tair était frais, le soleil paraissait environné de grands nuages blancs divisés par masses sur un ciel d'azur. Entrés dans le bois de Boulogne à huit heures, Jean-Jacques se mit à herboriser... Arrivés sur le bord de la rivière, nous passâmes le bac avec beaucoup de gens que la dévotion conduisait au Mont-Valérien. Nous gravîmes une pente très raide, et nous fûmes à peine i\ son sommet que, pressés par la faim, nous songeâmes à dîner. Rousseau me conduisit alors vers un ermitage où il savait qu'on nous donnerait hospitalité. Le religieux qui vint nous ouvrir nous conduisit à la chapelle où l'on récitait les litanies de la Providence, qui sont très belles. Nous entrâmes juste-
(i) Essai sur J.-J. Koussaïu. Œuvres postliumes^ p. 4^0-4^1.
nicMit au moment où l'un prononvait ces mots : PraSdcniC ijui avci soin des empires! Providence qui ave^ soin des voyageurs! (>es paroles si simples et si touchantes nous remplirent d'émotion ; et lorsque nous eûmes prié, Jean-Jacques me dit avec attendrissement : Maintenant j'éprouve ce qui est dit dans Invani^ile : Quand plusieurs d'entre nous seront rassemblés en mon nom, je me trouverai au milieu d'eux. Il y a ici un sentiment de paix et de bonheur qui pénétre l'âme. Je lui répondis : Si Fénelon vivait, vous seriez catholique. Il me repartit hors de lui et les larmes aux yeux : Oh 1 si Fénelon vivait, je chercherais à être son laquais pour mériter d'être son valet de chambre I Cependant on nous introduisit au réfectoire ; nous nous assîmes pour assister à la lecture, à laquelle Rousseau fut très attentif. Le sujet était l'injustice des plaintes de l'homme : Dieu l'a tiré du néant, il ne lui doit que le néant. Après cette lecture, Rousseau me dit d'une voix profondément émue : Ah ! qu'on est heureux de croire... Nous nous promenâmes quelque temps dans le cloître et dans les jardins. On y jouit d'une vue immense. Paris élevait au loin ses tours couvertes de lumières et semblait couronner ce vaste paysage : ce spectacle contrastait aVec de grands nuages plombés qui se succédaient à l'ouest et semblaient remplir la vallée. Comme nous marchions en silence en considérant ce spectacle, Rousseau me dit : Je reviendrai cet été méditer ici.
Jusqu'à sa mort survenue brusquement le 2 juillet 177S, sa pensée ne cesse de s'élever et de s'épurer. Sans renoncera la vie et à ses joies, il prend de mieux en mieux possession des complètes certitudes qui sont le fond commun de l'intelligence et du cœur. Le sérieux moral, la gravité du sentiment religieux, qui avaient orienté sa vie, se révèlent dans tous ses actes et pénètrent ses moindres inspirations. Lui qui avait toujours imploré la force, il a enfin trouvé la force par excellence, celle qui lui permet de sç surmonter et de se renoncer. Cette prise de possession graduelle de l'universel par une volonté acharnée à le con-
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quérir, se manifeste dans l'apaisement final. « Je cloute, reniarquera-t-il lui-même, que jamais mortel ait mieux et plus sincèrement dit à Dieu : que ta volonté soif faite {\). » En même temps qu'il se rend capable de cette - renonciation totale et douce >, il évite de tomber dans l'ascétisme et l'indifférence. En dépit des maux et des injustices, il marque un indomptable attachement à la vie. Comment at-on pu prétendre que sa philosophie aidait à nous désenchanter et qu'elle se terminait dans un morbide détache-' / ment? N'a-t-il pas dit : « L'homme qui a le plus vécu n'est / pas celui qui a compté le plus d'années, mais celui qui a le ^ plus senti la vie (2) » ? il l'aimait donc et la recherchait sous ses formes les plus intimes, bien loin de professer un pessimisme énervant. Il l'aimait même pour elle, en dehors de ses détails heureux ou positifs, pour la seule forme de l'existence à laquelle sa volonté était invinciblement attachée. En effet, remarque-t-il dans un mélancolique retour sur soi, qu'a-t-il éprouvé dans ce court intervalle? « Dépendance, erreurs, vains désirs, indigence, infirmités de tout espèce, de courts plaisirs et de longues douleurs, beaucoup de maux réels et quelques biens en fumée. Ah! sans doute, vivre est une douce chose, puisqu'une vie aussi peu fortunée me laisse pourtant des regrets (3). » Une de ses plus belles méditations est consacrée à la joie de vivre, quand notre âme a le sentiment d'animer de sa légère existence les objets qui l'environnent et paraît renaître à la vie.
On ne saurait donc voir en lui, comme l'habitude s'en est prise depuis peu, un contempteur de l'effoii et de l'énergie bienfaisante. Au contraire, il n'est guère de
[i) Second dialogue.
(2) Émile^ liv. I'■^
(3) Œuvres et correspondances inédites, fragment publié par Stikckfiskn Moui.ton, Paris, i8fai, p. 354.
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formes d'activité qu'il n'ait pratiquées et exaltées. Son ci-uvn est une méilitation prolongée sur les émotions productives : elle aboutit à l'exaltation de la vie. Ses contemporains ne s'y étaient point trompés, Omme ils n'avaient pas à retrouver Rousseau à travers les lanj^ueurs et It^s crises d'un romantisme amollissant, ils ont vu en lui celui qui jrlorifia les formes multiples de l'action et imprima sur elles la marque d'une simplicité héroïque. « J.-J. Rousseau a posé sa plume, lisons-nous dans la Correspondance secrète de Métra, et les exploits de cet athlète singulier font regretter qu'il ait quitté sitôt des armes victorieuses. » Belles paroles qu'on devrait méditer, avant de parler à son sujet de langueur et de dégénérescence! Qu'on voie donc en lui ce qu'il y eut réellement : il a revendiqué le droit, confondu avec la loi universelle de la raison; il n'a cessé d'éclairer des consciences incertaines, celle de l'enfant, ceJle de la femme, celle du peuple; quand il a réclamé le . droit au rêve, il a tenu encore à sauvegarder la liberté intérieure et s'est inspiré d'un idéalisme ardent: il a fôIP" jours été un évocateur, un créateur d'âmes. Les <^ élites > de tout genre ne peuvent guère le comprendre, soit qu'elles l'admirent ou qu'elles le dénigrent. Elles le méconnaissent davantage, à mesure qu'elles perdent les traditions de son génie et s'éloignent, par leurs goûts sociaux et leurs habitudes intellectuelles, de la source vive, toute d'instinct et d'émotion, où il puisa. Entre elles et lui, il n'y a rien de commun. Les générations nouvelles, plus éloignées d'une creuse idéologie, plus voisines de la veine populaire, paraissent mieux faites pour comprendre le < singulier athlète . Son héroïsme n'échappera pas à leur spontanéité. Son action a chance de redevenir efficace, si on lui soumet, au lieu d'intelligences sans ressort, des cœurs capables de battre à l'unisson du sien, des énergies que sa force indomptable soulèvera encore. Le peuple, dont il a magnifiquement parlé dans le Contrat social, est fait pour l'entendre. Il prendra en lui non pas une leçon de politique, mais une leçon d'idéalisme. Il se préservera du fétichisme et de l'adoration idolatrique de la force, en méditant cette sentence, qui