CHAPITRE II
VOY/XCiKS ET PERSÉCUTIONS
/. Môtiers'Travers. — //. Polémique avec les théologiens. — ///, L'île de Saint-Pierre et la vie errante. — IV. Préparation aux Confessions.
Décrété de prise de corps par le Parlement de Paris à la suite de la condamnation de Y Emile, le 9 juin 1762, Rousseau prend le chemin de la Suisse et se trouve, dès le 1 4 juin, chez son fidèle ami, Roguin, à Yverdun. Genève était devenue inhabitable pour lui, puisque le gouvernement de la République avait imité à bref délai le Parlement de Paris. Les membres du Conseil de Berne en firent autant et le chassèrent d'Yverdun. Un mois environ après son départ de Paris, il se réfugie dans le Val-de-Travers, au village de Môtiers, sur le comté de Neuchâtel qui appartenait au roi de Prusse, et dont le gouverneur, lord Keith — milordmaréchal — comptera parmi ses protecteurs les plus dévoués. Il séjourne à Môtiers-Travers près de deux années, dans des conditions matérielles agréables, en un pays qu'il aimait, en une compagnie composée d'amis nouveaux, de commerce sûr. Il y trouve de beaux sites, une très jolie rivière, « claire et brillante comme de l'argent, où les truites ont bien de la peine à se cacher dans des touffes d'herbe ».
Dans la Icltrc adressée, en janvier 1763, au maréchal de Luxeinhoiir^^, il ajoiile maints détails charmants.
Si la promeriatle de la vallée est un peu uniforme, elle est. en revanche, extrêmement commode; tout y est du niveau le plus parfait ; les chemins y sont unis Cfjmme des allées de jardin ; les bords de la rivière offrent par places de larj^es pelouses d'un plus beau vert que les çazons du Palais- Royal, et l'on s'y promène avec délices le hm^ de cette belle eau, qui, dans le vallon, prend un cours paisible en quittant ses cailloux et ses rochers, qu'elle retrouve au sortir du Val-de-Travers. On a proposé de planter ses bords de saules et de peupliers, pour donner, durant la chaleur du jour, de l'ombre au bétail désolé par les mouches. Si jamais ce projet s'exécute, les bords de la Reus deviendront aussi charmants que ceux du Lii(non, et il ne leur manquera plus que des Astrées, des Silvandes et des d'Urfé. J'ai sous ma fenêtre une très belle fontaine, dont le bruit fait une de mes délices. Ces fontaines, qui srmt élevées et taillées en colonnes ou en obélisques, et coulent par des tuyaux de fer dans de grands bassins, sont un des ornements de la Suisse. Il n'y a si chétif village qui n'en ait au moins deux ou trois ; les maisons écartées ont presque chacune la sienne, et l'on en trouve même sur les chemins pour la commodité des passants, hommes et bestiaux. Je ne saurais exprimer combien l'aspect de toutes ces belles eaux coulantes est a'^réable au milieu des rochers et des bois durant les chaleurs ; l'on est déjà rafraîchi par la vue et l'on est tenté d'en boire sans avoir soif. Je dois aimer (ce séjour) comme le seul lieu de la terre où la vérité ne soit pas un crime, ni l'amour du genre humain une impiété. J'y trouve la sûreté sous la protection de milordmaréchal et l'agrément dans son commerce. Les habitants du lieu m'y montrent de la bienveillance et ne me traitent point en proscrit. Comment pourrais-je n'être pas touché des bontés qu'on m'}'- témoigne, moi qui dois tenir à bienfait de la plupart des hommes tout le mal qu'ils ne me font pas? Accoutumé à porter depuis si longtemps les pesantes chaînes de la nécessité, je passerais ici sans regret le reste de ma vie, si j'y pouvais voir quelquefois ceux qui me la font encore aimer.
On reconnaît ici un des traits les plus caractéristiques de l'humeur de Rousseau. Effrayé hors de toute mesure par la prévision de maux à venir ou par la menace d'un