MOTIERS-TRAVERS
danger caché, le souvenir de ces mêmes maux, une fois passés, lui revient très faiblement et s'éteint sans peine. « J'épuise en quelque façon mon malheur d'avance; plus j'ai souffert à le prévoir, plus j'ai de facilité à l'oublier; tandis qu'au contraire, sans cesse occupé de mon court bonheur passé, je le rappelle et le rumine, pour ainsi dire, au point d'en jouir derechef, quand je veux. » C'est à cette heureuse disposition, fréquente chez les imaginatifs, qu'il doit de se mettre rapidement au niveau des circonstances et de ne pas apporter, à Môtiers comme ailleurs, l'amertume et la tristesse inséparables de la proscription. A peine 'sorti de Montmorency, il oublie tout ce qui vient de se passer; son imagination lui offre une agréable diversion, et le voilà dans la chaise de poste, en train de composer, à la manière de Gessner, un poème en prose, le Lévite d'Ep/iraïm, qu'il achèvera à Môtiers, et dont il a pu dire : « Le Lévite d'Ephraïm, s'il n'est pas le meilleur de mes ouvrages, en sera toujours le plus chéri. Jamais je ne l'ai relu, jamais je ne le lirai sans sentir en dedans l'applaudissement d'un cœur sans fiel, qui, loin de s'aigrir par ses malheurs, s'en console avec lui-même et trouve en, soi de quoi s'en dédommager. »
La même disposition à l'allégresse, le même lyrisme secret vont marquer le séjour de Môtiers, sans excepter le refuge final a l'île de Saint-Pierre; ils vont communiquer à ses actes et à ses écrits, durant cette période, je ne sais quoi d'entraînant et de profond, qui sera leur trait distinctif. C'est, d'abord, l'élan de mysticité confiante qui l'amène « à se présenter à la table sacrée » et à dégager, dans toute sa profondeur, le symbolisme de la communion chrétienne. La démarche est significative.
Voyant donc approcher le temps de la communion, je pris le parti d'écrire à M. de Montmollin (c'était le nom du ministre), pour faire acte de bonne volonté et lui déclarer que j'étais toujours uni de cœur à rég:lise protestante ; je lui dis en même temps, pour éviter des chicanes sur les articles de foi, que je ne voulais aucune explication particulière sur le dogme... Au moment où je m'y attendais le moins, M. de Montmollin vint