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HISTOIRE DE LA MERE JARY

J'ai été fort johe, fort gaie, fort rieuse. Ma mère, petite couhirière, m'apprit son état, et je devins ouvrière assez habile. Pavais dix-sept ans quand Jary demanda ma main. Il était Pbeau garçon, de joyeuse humeur, et avait un emploi dans les îcuries du roi : c'était une fortune. Ma mère, depuis la mort l'un fils beaucoup plus âgé que moi, restée faible et souffrante, ivait lo pressentiment de sa fin prochaine, et, voyant que Jary le plaisait, elle se hâta de conclure le mariage, qui, pendant un mois, fut le plus heureux du monde. Mais bientôt Jary se montra ce qu'il était, joueur, ivi'ogne et libertin. Nous habitions Versailles ; il rentrait ivre, me battait et amenait des filles au logis. Mes peines s'accrurent par la perte de ma mère, à qui je les cachais et qui mourut avec la consolation de me croire parfaitement heureuse. Je l'aurais été si Jary avait eu de la conduite. Il fit des dettes, perdit sa place, et je le vis un jour arriver en me disant : « Nanette, je pars pour l'Angleterre, oii je vais me perfectionner dans mon état de palefrenier. — Et moi, m'écriai-je, comment vais-je faire pour vivre? — Tiens, reprit-il, voilà un louis. Tu es économe; vends notre mobiher ; retourne à Paris et travaille. Remarie-toi, si tu le veux. Je t'enverrai un acte mortuaire de Londres. » Il m'embrasse, et le voilà parti, me laissant muette et étourdie. Je n'en ai depuis entendu parler.

(1) C'est l'histoire d'une vieille ouvrière qui avait vu naître Bélanger.

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Nous autres pauvi'es gens, nous n'avons pas le temps de pleurer tout ]U)tie sofd : je me hâtai de revenir à Paris me loger dans une mansarde étroite, oii je me mis à travailler pour les couturières. Je n'avais pas encore accompli ines dix-huit ans ; la solitude me parut bien pénible. En travaillant, je cliantais sans plaisir. Mes compagnes d'enfance étaient toutes dispersées : la crainte des mauvaises connaissances m'empêcha d'en faire de nouvelles. 11 me send)lait toujours que quelque ami dût me tomber du ciel. .

Dans la maison que j'habitais, vis-à-vis de l'étroite fenêtre de ma chambre, était une lucarne toute semblable. Un jour de printemps, j'y remarquai un jeune ouvrier tailleur, si assidu à l'ouvrage, que, de toute la journée, que je passai sans chanter, il ne tourna pas les yeux de mon côté. C'était un blond d'une jolie figure, quoique un peu pâle. Le lendemain, dès la pointe du jour, je le revis à la besogne et toujours avec la même assiduité. Ce jour-là pourtant, j'osai chanter, mais tout bas ; ses yeux se tournèrent vers moi et nous nous saluâmes. Puis vim'ent les rencontres sur le paher ; puis les services de bon voisinage ; enfin une intimité complète s'établit entre nous deux, pauvres jeunes gens. Il avait quatre ans de plus que moi et fournissait par son travail aux besoins d'une mère infirme, qu'il allait, fêtes et dimanches, visiter à Charonne. Bientôt une tendresse mutuelle nous rendit inséparables, et nous trouvâmes de l'économie à n'avoir qu'un ménage et à faire bourse commune. J'en ai bien souvent demandé pardon au bon Dieu, que nous allions prier ensemble. Hélas ! je devins grosse au bout de quelques mois de cette heureuse Maison : ce fut une joie de plus pour nous. Il venait de perdre sa mère, qui nous avait bénis en mourant, et nous gagnions assez pour élever un enfant. Les mois de bonheur que j'ai passés avec ce bon Paul Gaucher me sont encore présents ; il n'en est pas venu d'autres pour les faire oubher, et le malheur était si près de nous ! Gaucher depuis longtemps souffrait de la poitrine ; tout à coup le mal fit de rapides progrès : malgré tout son courage, je le vis contraint de moins travailler d'abord, puis de recourir au médecin, ei bientôt il fut réduit à garder le lit la moitié du jour. Nos petites économies s'en allèrent ; les dettes ne tardèrent pas à s'accumuler, et notre hnge, nos meubles, nos hardes, furent mis en gage. C'eût été peu si la santé se fût rétabhe ; au contraire, il s'affaiblissait chaque jour davantage, et lorsque j'accouchai, il nous restait à peine de quoi payer la sage-femme.

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Dion 1110 donnait un fils, nn fils oharniant, mais ])oint de lait pour lo noiiiiir. 11 voulait sans doute ainsi me punir de ma faute. Nous ne pouvions nous })rocurer une nourrice. Quel désospoii- troubla ma joie de mère ! Et, pour ajouter à ce malheur, les suites de ma couclie devaient être pénibles et longues. Nous ne savions que faire pour apaiser les cris du pau\Te et ciier enfant. Trois jours apiès mon accouchement, ^Gaucher, étendu sur un matelas, se lève pi'écipitamment : « Donne-moi mon fils, dit-il; dans le village où ma mère est morte, je suis sûr de lui trouver une nourrice. J'y cours. » Je lie sais comment il eut la force de se lever et de sortir, emportant bien emmailloté notre enfant, que je couvris de baisers et le larmes. Selon moi, il devait rester absent presque toute la Hournée : je le vois rentrer au bout de quelques heures et tomber [sur son matelas sans pouvoir proférer une parole. Malgré la [fièvi'e qui vient de me prendre, je me traîne auprès de lui et le force de boire un reste de vin qu'il avait gardé pour moi. Il se |ranime enfin; mais alors des pleurs inondent son visage si léfait, si pâle. Une secrète inquiétude m'agite. « Et notre fils? » lui dis- je. A ces mots, ses pleurs redoublent ; il me presse dans ses bras défaillants : « 11 est aux Enfants-Trouvés », répondit-il en se laissant retomber sur le matelas.

Voilà, mon cher monsieur, le plus affreux moment de ma vie, celui qui l'a remplie d'une amertume telle, que tous les biens de ce monde n'eussent pu l'adoucir. Je m'écrie : « Quoi ! tu as porté là mon fils ! — Nanette, écoute, dit-il en me prenant les mains ; je n'ai plus que quelques jours à vivre, quelques heures peut-être. Je te laisse accablée de dettes, sans un seul ami, sans la moindre protection. Que serais-tu devenue avec un enfant que tu ne pouvais nourrir? Que serait-il devenu lui-même, ce cher enfant? Et qui sait? ton mari ne peut-il pas revenir? Pardonne-moi et écoute-moi, je t'en supphe. Avant de le déposer dans cetfe maison, je lui ai fait, à la cuisse gauche, une croix de la forme de celle que tu as mise en gage. Comme il n'était pas baptisé, j'ai attaché un billet à ses langes oii je demande qu'on lui donne mon nom de Paul. »

Quelque peine qu'il eût à parler si longtemps, il fut obligé de me redire les mêmes choses plusieurs fois ; car il voyait que, dans mon abattement, je ne l'avais ni compris ni entendu. Il ajouta : « La croix ne s'effacera pas. Je l'ai marquée avec un fer chaud. — Avec un fer chaud ! » m'écriai-je saisie d'horreur et m'éloignant de lui comme j'aurais pu le faire d'un assassin.

« Rassuro-toi, me dit le malheureux Gaucher; j'y ai pris tant de précautions, qu'à peine a-t-il [)()uhs6 un oéniissement. »

Mon trouble ne s'apaisa que par le projet que je formai en moi-même de courir bientôt reprendre mon enfaut. Mais mon état, qu'empira sans doute la violence du chagrin, ue me permettait pas de sortir, et dès la nuit même, après les efforts de tout genre qu'il venait de faire. Gaucher tomba dans des convulsions que je crus êi:re son heure d'agonie. Le médecin ne me laissa auCun espoir et, n'étant plus payé, cessa ses visites. Gaucher languit encore dix jours, et c'est lorsque l'espérance me revenait, qu'après une crise affreuse je reçus son dernier soupir. Pauvre ami ! qu'il était honnête et bon ! Dieu aura eu pitié de son âme. Oh ! que de fois j'ai prié pour lui la Vierge et son saint patron !

Hélas ! mon cher monsieur, voilà quarante-huit ans de cela, et, depuis ce moment, je n'ai eu que son souvenir et celui de mon fils pour unique compagnie. Oui, depuis l'âge de dix-neuf ans, j'ai vécu seule, toujours seule. Quelquefois pourtant votre grand-père m'admit dans sa famille ; et, m'ayant appris à travailler de son état, il ne me laissa jamais manquer d'ouvrage, ce qu'il regardait comme une distraction suffisante, lui qui n'en connut guère d'autres, sauf pourtant ses promenades du dimanche, oii, tout petit que vous étiez, il vous emmenait courir les champs. C'était dans une de ces courses que, bien longtemps avant le mariage de votre mère, j'eus le bonheur de le rencontrer. J'étais avec Gaucher, qui travaillait pour lui, et, depuis, le cher homme m'a toujours été secourable. Je travaillai donc ; mais j'avais cent soixante-quinze francs de dettes à acquitter. On ne sait pas combien il faut de temps à une pauvre ou\Tière pour payer une si forte somme, quels que soient son courage et son économie. Dix-sept Hvres dix sous par an prélevés sur de petites journées, c'est énorme. J'ai tout payé, mon cher enfant, tout payé. Il m'a fallu dix ans pour cela. Pendant ces dix années, à compter du jour oii ma santé se rétabht un peu, croyez que je fis bien des démarches pour avoir des renseignements sur mon fils. Toutes mes tentatives furent vaines ; car c'est un usage de l'administration des Enfants-Trouvés de-^ refuser aux mères la connaissance des heux où ces enfants sont envoyés. Je m'en aperçus avec désespoir dès les premières réponses qui me furent faites, avec une dureté qui m'intimida et m'empêcha peut-être de dire et de faire ce qu'il eût fallu. Personne ne nous écoute, ne nous aide, nous autres petites gens.

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)h! si j'avais pu savoir ce qu'il (Hait devenu! Tour l'avoir, jour l'élever, (uie u'aurais-je pas doiuu'î ! que de nuits j'aurais )nsenti à j)asser au travail, en outre de celles que je passais Icjn ! Après de longues années de sollicitations, une des sœurs de la nuiison prit enfin pitié de moi. Elle feuilleta les registres, trouva, à. l'époque indiquée, un nouveau baptisé du nom de Vraû ; écrivit dans l'endroit éloigné où il avait été envoyé et d'où l'on répondit que, la nouriice et son nuui étant morts, Tenfant, âgé de huit ans, avait été confié à un voyageur riche que sa bonne mine avait intéressé. Depuis on n'en avait plus entendu parler, et le curé du lieu avait oublié le nom du voya- <,eur et son pays.

C'était bien peu de chose pour une mère que ces déttîils ; })ourtant ils me causèrent une grande joie. Mon fils avait échappé aux premières maladies de l'enfance ; il devait vivre, il vivait. Flus j'y pensais et plus j'en étais convaincu. Tous mes rêves me semblaient dire d'espérer.

Depuis lors j'ai vécu avec ce cher fils, avec mon Paul : non seulement en le cherchant partout, autant que je le puis dans ma vie de travail, mais en m'en faisant une image toujours })lus parfaite, d'année en année. Je l'ai vu tout petit ; je l'ai vu i^randir, devenir homme, et je le vois aujourd'hui dans son âge mûi". 11 me ressemblait ; il aura eu ma force ; il vit, mon cœur en est sûr. Dès que je suis seule, il est toujours devant mes yeux ; il n'y a pas longtemps que je me suis écriée : « Combien tu as déjà de cheveux blancs, Paul ! » et je l'ai vu me sourire tristement. 11 aura sans doute aussi éprouvé bien des peines. Je ne sais cependant pourquoi je m'imagine qu'il a fini par faire une brillante fortune. Je ne puis me le représenter que bien vêtu ; mais, dût-il être en haillons, que je le presse sur mon cœur avant de mourir !

Ma Biographie, 40.

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