IL DECLINE LES FONCTIONS DE CRITIQUE DRAMATIQUE AUX « DEBATS
A Monsieur Etienne, homme de lettres à Paris,
Novembre 1816.
Mon cher Etienne, si vous avez été au café depuis deux jours, vous avez dû trouver étrange de ne m'y point voir. Mais la proposition que vous m'avez faite était si séduisante, que j'ai craint que les instances de votre amitié, en rendant la séduction complète, ne m'empêchassent de considérer la chose sous son véritable point de vue.
Après avoir pris des conseils (avec la discrétion que vous m'aviez recommandée), je reste seul contre tous ; et, malgré cela, je me sens encore la force de refuser une offre si brillante. J'ai une conscience trop timorée pour faire le métier de journaliste. Mon caractère ne serait point là placé convenablement, et, dès lors, plus de bonheur pour moi. La partie à laquelle vous vouhez m' attacher est, sans contredit, celle qui m'eût présenté le plus de charmes ; mais, même dans cette partie, un journaliste qui craint le scandale devient bientôt froid, et c'est être ridicule. H ne faut point être catin ni bégueule. Un autre cas de conscience se joint à celui-là : la route tracée par ceux dont je serais le successeur est diamétralement opposée à celle que mes principes et mes opinions me forceraient de
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luiviT. Pour moi, Voltaire serait un luodôlo (au moins souvent) k Chénier une autorité. "Ne regardant point le théâtre comme ptranger à la politique, pensant même qu'une route immense îrait ouverte à l'auteiu' qui oserait tenter de donner, par le )ectacle, une direction à l'esprit public, il me serait impossible ['accorder mon utopie théâtrale avec les maximes précédemment )ébitées dans la chaire où l'on me ferait monter. Chaque jour lême je jetterais du rez-de-chaussée des pierres à ceux qui kcupent les étages supérieurs de la maison ; et, comme ils ^ennent à leurs vitres, sans faire cas de la lumière, il est à croire ju'ils videraient sur moi leurs cassolettes, pour se débarrasser l'un voisin incommode. Peut-être on me dira qu'il serait nécesbire d'abord de courber la tête ; mais, puisqu'on vous demande m honnête homme, on ne doit point vouloir le soumettre à cette Ipreuve. C'est aussi en honnête homme que j'ai dû consulter ' les forces littéraires. Sur ce point encore, accepter serait une ^émérité dont je me repentirais bientôt. Je suis dépourvu de îtte première éducation qui doit être la base de toute critique. h suis également privé de la plupart des connaissances partiîuhères au genre auquel il faudrait que je me hvrasse. Je veux ïarler ici et des productions théâtrales étrangères et des tradi- Bons de couhsses ; ma pauvreté, vous savez que je ne rougis )oint du mot, ma pauvreté ne m'a jamais mis à même de juivre les spectacles. Or je crois que cette habitude doit être icquise depuis longtemps, pour écrire sur la manière dont les mvrages dramatiques sont rendus. Enfin, j'ai bien fouillé dans ious les phs de mon cerveau, et il ne me semble point y trouver jette forme légère, ces tournures piquantes, cette facihté de ^tyle qui rendent un article agréable aux lecteurs, et permettent
celui qui les possède de parler cent fois de la même chose paraissant toujours nouveau. J'aurais tout cela moins que reoffroy ; bien d'autres quahtés moins encore, et je n'aurais je plus que lui qu'un amour de justice qui ferait des ennemis fu rédacteur et pas un abonné au journal.
Pardonnez-moi cette longue lettre : je ne voulais que vous îrire un mot, et j'ai été entraîné par mon sujet. Je reviens à [e que je voulais vous dire d'abord : c'est qu'il m'est iniposible de n'être pas pénétré de reconnaissance pom' l'amitié (]ue (eus me montrez dans cette circonstance, car je reste persuadé lue je vous ai toute l'obhgation de cette démarche. Ce n'est las la première preuve d'intérêt que je reçois de vous ; ne trouvez >oint, je vous prie, que j'y réponds mal. Ayez la bonté de peser
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mes raisons, de consulter un peu mon caractère, et vous verrez que ma reconnaissance doit rester d'autant plus entière que je n'aurai point accepté une fortune qui serait suivie de trop d'inconvénients.
Tout à vous de cœur pour la vie.
BÉRANGER
V.-S. — Voici le Marquis de Carabas. Faire des chansons, voilà mon métier ; c'est fâcheux qu'il soit peu lucratif.
A son fils naturel Lucien.
Ce 15 juin 1822.
Je t'écris de Péronne, où je suis depuis huit jours. J'y ai apporté tes lettres, et j'ai vu celle que tu avais écrite à ton oncle Maison. Tu as sans doute vu les journaux de France depuis ton séjour à Bourbon ; ils t'auront appris la pubhcation de mon recueil, la perte de ma place, mon jugement, ma condamnation, mes trois mois de captivité, mon second jugement, et enfin ma sortie de prison. Mon ouvi'age m'a rapporté quelque argent ; mais tu penses bien que j'en ai dépensé beaucoup. Je vais m'occuper de chercher un emploi, ne pouvant vivre sans cela. Je n'en veux qu'un modique, parce qu'il est nécessaire que je conserve de la hberté pour m'occuper de httérature.
Tes lettres m'ont fait plaisir. Je suis bien aise du parti que tu as pris. J'espère que tu répondras aux bontés de M. Avanzini (1). J'ai dans mes mains la lettre qu'il a écrite à mon sujet à M. Gévaudan (2). Il me semble entrevoir que tu te plains de moi, au moins parce que je ne t'ai point encore adopté et permis de porter mon nom. Rien de tout cela ne se pouvait faire qu'à ta majorité, et j'y ai mis une autre condition. Tu ne peux oubher ce que j'ai fait pour toi. Tu sais conmient tu y as répondu. Je ne veux te faire aucun reproche, mais il me faut aujourd'hui
(1) Négociant de l'île Bourbon, chez qui on avait placé Lucien Paron en qualité de commis.
(2) M. Gévaudan, riche industriel, administrateur des Messageries, député libéral.
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des garanties de ta part. Te voilà dans une bonne position. La maison où Ton t'a admis comme employé a des droits à ta reconnaissance. J^e plus grand zèle peut seul t'acquitter avec elle. Kenonce aux mauvaises liabitudes que Foisiveté t'a t'ait contracter ; rends-toi utile, applique-toi à acquérir les talents que réclame le connnercc. Si tu avais profité des soins que tu as reçus, tu ne rencontrerais pas toutes les difficultés qui t'attendent ; mais qu'elles ne te rebutent pas. Tu en peux triompher encore. Tes oncles et tes tantes te portent de l'intérêt, mais tu sais que tu n'en dois rien attendre. Moi seul puis faire quelque chose pour toi, par mes amis. Donne-moi donc la satisfaction que je te demande dans l'intérêt de ton bonheur, et que je n'aie point à rougir devant ceux qui t'auront protégé. Renonce à la mauvaise société. Les bonnes mœurs, la probité, le travail, voilà ce qui peut faire oubher les étourderies de ta jeunesse et te mériter la récompense la plus douce, l'estime des honnêtes gens. Sois sûr que, si ta conduite répond à mes instructions, je n'hésiterai point à faire pour toi tout ce qui pourra te convenir. Si tu tiens tant à porter mon nom, je me ferai un plaisir de te le donner aussitôt que je serai sûr que tes actions sont conformes à tes principes, car je ne doute point de la bonté de ton cœur, et je me plais toujours à croire que tu es le premier à blâmer ce que ta jeunesse a pu avoir de déraisonnable. Mais laissons les sermons et parlons de tes affaires et de ta famille.
Tes tantes se portent bien ; tes oncles font leurs affaires assez heureusement. Ta tante Merlot est pauvre, mais j'espère qu'elle ne manquera pas. Judith, qui a oubhé tes petits torts, t'écrit pour te l'assurer. Tu connais son cœur; elle t'a tenu heu de mère.
Tu me demandes une foule d'objets que tu dois pouvoir te procurer où tu es. Si je t'envoyais ces objets, ils t'arriveraient trop tard. Si ces dépenses sont raisonnables, ne peux-tu les prendre sur l'avance qu'on t'a déjà faite? Si tu n'avais perdu tout ton bagage en route, tu n'aurais pas été réduit à faire un emprunt de miUe francs, somme énorme pour moi. Tu sens que si tu n'avais pas d'économie, je ne pourrais suffire à tes dépenses. Réfléchis bien que les appointements qu'on te donne, quels qu'ils soient, sont au-dessus de ce que tu peux gagner. Fais-en le meiUeur emploi, et crois surtout qu'il me serait impossible de venir à ton secours si tu dépensais au delà.
A mon retour à Paris, je dois voir le capitaine Fresson. J'espère que ce qu'il a à me dire sera à ton avantage.
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Mon cher Lucien, te voilà le pied à l'étrier, tu n'as plus qu'à vouloir pour te faire un sort. Le commerce est aujourd'hui la source de toutes les prospérités, et si petitement que l'on commence, on peut parvenir au comble de la fortune par l'activité, FinteUigence et l'économie. Tu seiais maintenant impardonnable si tu négligeais l'occasion qui s'ouvi'e à toi. Tu me parles de ma vieillesse et de l'appui que tu veux m'offrir un jour. Je reconnais là ton cœur. Ecoute bien sa voix, et je suis persuadé qu'il rectifiera les erreurs de ton esprit. Je te recommande surtout la reconnaissance pour les chefs de la maison qui t'a accueilli. Enfin, mon ami, ne regarde point comme une menace, mais comme un encouragement, ce que je t'ai dit de ton adoption. Oui, si tu marches dans la voie de l'honneur et de la probité, comme tu m'en as toujours témoigné le désir, sois sûr que je continuerai à te traiter comme un frère, comme un fils. M. Avanzini donnera de tes nouvelles à Gévaudan, et toutes les fois que j'apprendrai que ses bontés ne sont pas sans fruit, je me réjouirai de voir que je ne dois plus avoir d'inquiétude sur ta destinée future, et que tu ne seras pas réduit à devenir soldat, seul état qui te conviendrait, si désormais tu quittais la carrière oii tu es entré.
Compte sur mon amitié constante, sur mes soins, sur mon souvenir, et prépare-toi un retour en France honorable pour toi et heureux pour moi. Tu peux me procurer plus d'un beau jour. Si, jusqu'à présent, tu as néghgé ton bonheur, fais quelque chose pour celui d'un ami qui mesure toujours son attachement à ta bonne conduite. Crois à toute ma tendresse, mon cher Lucien, et sois sûr que je ne t'oubherai jamais. Je t'embrasse du fond du cœur et te prie de m'écrire souvent.
Ton plus sincère ami.
BÉRANGER