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LA VOCATION J)E CHANSONNIER

Toi que j'adoptais pour patrie, Kt d'où je crois me voir bannir, ]!]ntends les adieux de Marie, France, et garde son souvenir.

Le vent souffle, on quitte la plage.

Et, peu touché de mes sanglots, Dieu, pour me rendre à ton rivage.

Dieu n'a point soulevé les flots !

Lorsqu'aux yeux du peuple que j'aime,

Je ceignis les lis éclatants,

H applaudit au rang suprême

Moins qu'aux charmes de mon printemps.

En vain la grandeur souveraine

M'attend chez le sombre Écossais ;

Je n'ai désiré d'être reine

Que pour régner sur des Français.

France, du milieu des alarmes, La noble fille des Stuarts, Comme en ce jour qui voit ses larmes, Vers toi tournera ses regards.

Mais, Dieu ! le vaisseau trop rapide Déjà vogue sous d'autres cieux; Et la nuit, dans son voile humide, Dérobe tes bords à mes yeux !

Adieu, charmant pays de France...

Adieu ! te quitter, c'est mourir.

Œuvres, 1, 191.

Ces essais, tentés dans toutes les directions de la poésie sérieuse, sentimentale et parfois solennelle, n'empêchaient pas Béranger de donner libre cours à sa verve decouplettier. Il faisait des chansons pour se distraire d'une littérature plus austère et pour égayer les dîners ou autres réunions

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joyeuses, dont il était le boute-en-train. On sortait du Dii'ectoire, on vivait sous le Consulat et sous l'Empire, toutes périodes qui ne passaient pas pour très prudes en matière d'inspirations. Un chansonnier, chantant exclusivement dans le privé, pouvait s'y permettre des gaudrioles très osées. Béranger ne se gênait point ; il écrivait, en se jouant, des couplets bien enlevés et d'une galanterie assez verte ; il remportait un vif succès dans les sociétés où il les entonnait. H y attachait d'ailleurs si peu d'importance qu'il ne les conservait point par écrit et se fiait à sa mémohe. Son père, avec qui il vivait alors, devina que ces productions légères pouvaient franchir le cercle des quelques amis qui les applaudissaient après boire ; il en fit passer un certain nombre dans les recueils poétiques et galants, comme la Guirlande de fleurs de Cousin d'Avàllon^ les Saisons du Parnasse, VAlmanacli des Muses. La Chatte^ la Souris, le Billet d'enterrement, Bon vin et Fillette, une vingtaine d'autres parurent ainsi. Béranger se laissait faire. Un moment il pensa en former un volume et il en ébaucha la préface en vers. Mais il ne s'y arrêta pas. L'Homme rangé, la Double ivresse, Ainsi soit-il, le Voisin ne sortirent pas de l'intimité. Aux heures de découragement, il se disait bien que tous ses efforts par ailleurs, dans la haute littérature, demeureraient vains et qu'il devrait se contenter de chanter.

Seulement la chanson était si fort au-dessous de ses ambitions littéraires, qu'il l'écartait comme une tentation funeste. ' Mais on n'échappe pas à son sort. Un incident de mince importance, un dîner d'hommes de lettres et d'artistes, révèle à Béranger le rôle qu'il peut remplir et la notoriété qu'il peut atteindre, s'il répand ses chansons. Écoutons-le raconter à l'ami Quenescourt cette séance décisive :

A M. Quenescourt.

J'ai dîné dernièrement avec Arnault, Roger, Auger, chez Guérin (le peintre). Ce dîner, où j'avais mené Arnault, parce 1

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que JG ne me faisais point une idée fort aimable d'Aiiger, connu pour la sévérité de son goût et la causticité de son esprit, a été pour mes chansons un petit triomphe.

Je n'en ai chanté que de gaillardes ; toutes ont obtenu des applaudissements extraordinaires ; Auger surtout me les a demandées avec instance ; et, si grands que soient les éloges que tous m'ont donnés, il m'a semblé qu'ils y mettaient de la bonne foi. Je n'avais jamais eu un auditoire aussi redoutable : aussi ai-je chanté assez mal. Tout le monde au reste a chanté, et les autres ne s'en tiraient guère mieux que moi. Le dimanche suivant, on ^voulait me retenir à Ville-d'Avray pour me faire dîner chez Etienne, où j'ai dîné plusieurs fois avec Désaugiers, mais je ne m'en suis pas soucié. Désaugiers chante on ne peut mieux, joue très bien ses chansons, et toutes pai'aissent bonnes dans sa bouche : je n'ai point cet avantage, et dans une maison étrangère où je ne serais pas bien soutenu, j'aurais toutàcraindre d'une pareille rencontre. Chez Arnault, je les redouterais moins, quoiqu'il me semble pourtant qu'il exalte beaucoup des chansons de Désaugiers, que, suivant mon goût, je ne voudrais pas avoir faites. Au reste, dans ce moment, je suis tout à mon poème, et je ne suis point tenté de paraître comme chansonnier.

Mes plans de fortune en sont restés là et je n'entends plus parler de rien.

Correspondance, 1, 162.

Vaines défenses ! il songe de plus en plus au métier de chansonnier et l'exemple de Désaugiers lui trotte par la tête. Il se met sérieusement à rassembler et à fixer des chansons. Il s'y emploie, pendant l'oisiveté des nuits qu'il passe, comme garde-malade, au chevet de son ami Guérin :

Je fais le garde-malade ; j'ai encore passé la nuit de dimanche au lundi, et je crois bien encore passer celle-ci, qui sera la quatrième. Je me fatigue moins de ces soins que d'avoir affaire à un malade iin peu trop difficile. (Difficile, il l'était, car, en 1815, il rompit avec son fidèle ami Béranger pour des raisons politiques et mondaines.) J'espère, au reste, que sa maladie ne se ])rolongera pas longtemps. Pour égayer un peu mes veillées (?) je recopie mes anciennes chansons et j'en jais de nouvelles : mais mon poème se repose et ma conscience n'est pas tranquille.

Correspondance, î, IGG.

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A Tété 1812, il commence à garder par devers lui, sans les chanter, dans ses habituelles réunions, certaines chansons, qui deviennent Chansons de portefeuille et qu'il réserve pour quelque pensée de derrière la tête. Le projet se dessine ; il en fait part à Quenescourt, à mots couverts :

Je fais toujours des chansons ; mais moins pour mon plaisir que par une sorte de calcul. Je vous soumettrai mon raisonnement à cet égard. Qu'il vous suffise aujourd'hui de savoir que mes nouvelles sont honnêtes et que je crains que le calcul et l'honnêteté leur nuisent et même m'en dégoûtent.

Correspondance, J, 180.

Ce calcul, c'est d'être chansonnier tout simplement. Pourquoi la chanson ne serait-elle pas en effet un genre littéraire, comme les autres, et capable, comme les autres, de mener son homme à la gloire?

Le calcul était juste, car, moins d'un an après, le petit expéditionnake à l'Instruction Publique devenait célèbre du jour au lendemain avec son Roi d'Yvetot Tout Paris le chanta, la province imita Paris et l'empereur lui-même, qui avait si brutalement envoyé Désorgues à Charenton, pour d'inoffensifs couplets, sourit à ces vers moqueurs, qui raillaient son ambition, son agitation, sa prodigalité, le poids chaque jour aggravé de sa puissance :

LE KOI D'YVETOT

Il était un roi d'Yvetot

Peu connu dans l'histoire,

Se levant tard, se couchant tôt.

Dormant fort bien sans gloire,

Et couronné par Jeanneton

ITun simple lonnet de coton.

Dit-on.

Oh ! oh ! oh ! oh ! ah ! ali ! ah ! ah !

Quel bon petit roi c'était hi !

L/a, la.

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