OPPOSITION PATRIOTIQUE, ANTICLÉRICALE
du Code, de la Légion d'honneur, du Concordat, l'homme t[ui a, porté aux nues l'honneur national et promené, avec ses aigles, les idées françaises à travers toute l'Europe, onliu, ie Petit Caporal.
Le sonvenir de Waterloo, avec révocation populaire et patriotique des soldats de l'Empire, c'est la moitié de la politique de Béranger, pendant la Restauration. Chacun de ses actes — et ses actes, ce sont ses chansons — chacun de ses couplets patriotiques, en réponse à quelque nouvelle vexation du gouvernement à l'égard de la vieille armée, est un rappel éloquent de ce passé. On persécute ces vieux sous-officiers chevronnés, qu'immortalisera le crayon de Eaffet et de Charlet, vite il rime le Vieux sergent, un de ses chefs-d'œuvre. On célèbre, par un banquet, l'anniversaire de l'entrée des alliés à Paris et de l'écrasement de notre armée, vite il lance la Cocarde blanche. Les demi-solde se multiplient, on voit des officiers, qui ont versé leur sang pour la France, réduits à vivre d'aumônes, aussitôt il chante les couplets de k Vivandière, qui consolent ces vieux braves, en attendant que le général Foy vienne porter leurs doléances devant le Parlement.
La Chambre retentit en effet à chaque instant des protestations indignées d'un Manuel, d'un Lamarque, d'un Foy, d'un Benjamin Constant, contre la persécution systématique dont l'arme napoléonienne est l'objet. Chaque protestation trouve aussitôt de l'écho dans une chanson de Béranger. Quelques-uns de ses vers sont même écrits à l'intention spéciale de ces vérérans, pour les entretenir dans leurs espérances ou les inciter à l'action. En 1820, la chanson du Vieux drapeau est tirée à part, à des milliers d'exemplaires, empaquetée et adressée aux régiments, dans le but que l'on devine (1). En 1823, au moment de l'entrée en campagne pour la guerre d'Espagne, Béranger
(1) A comparer le mot du prince du Broglie en 1816 : « Eh quoi ! on ne punirait pas de mort l'érection de ce drapeau abominable, que je ne nommerai pas, tant son nom me répugne à prononcer et me révolte I »
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adresse aux soldats le Nouvel ordre du jour, dont le refrain significatif,
Brav'soldats, v'ià Ford'âu jour :
Garde à vous ! demi-tour !
est le mot d'ordre d'un mouvement insurrectionnel sur Paris et contre les Bourbons. On sait qu'il s'en fallut de peu que le mouvement ne réussît.
Parallèlement à cette action sur l'armée, il s'emploie avec les autres libéraux à la résistance contre les menées de la Congrégation. Il ne nous appartient pas d'examiner ici le rôle de ce fameux pouvoir occulte, dont l'abbé de Rauzan, l'abbé de Forbin-Janson et M. Sosthène de La Kochefoucauld furent les principaux organisateurs, encore moins de discuter la part qu'il prit dans les lois et les mesures restrictives de la liberté. Ce qu'il importe, c'est queBéranger et ses amis virent l'œuvre de la Congrégation dans ces mesures et qu'ils n'hésitèrent pas à engager la lutte contre elle.
Les années 1817 et 1819 se signalent par une recrudescence de l'esprit dévot. Béranger y répond par autant de chansons, qui agitent l'opinion publique, mettent les rieurs de son côté et font échouer en partie les projets des ultras. En mars 1817, il répand sous le manteau la chanson du Mandement; en septembre de la même année, il tourne en dérision le concordat projeté, dans les Chantres de paroisse. En 1819, les Missionnaires, les Capucins reçoivent leur paquet, dans les chansons qui portent leur nom ; les jésuites y passent à leur tour, dans les célèbres couplets dès Révérends 'pères, dont s'inspirera plus tard P.-L. Courier. Enfin, c'est toute la politique théocratique et ultramontaine qu'il attaque, d'abord dans la pièce du Bon Dieu, puis dans quatre chansons clandestines sur le Fape.
LA J.UTTE POUTIOLIE DE 4815 A 1821 61
Mais c'est plutôt la politique proprement dite qui est, durant cette période, la principale affaire de sa vie de chansonnier, laquelle est sa véritable vie. N'a-t-il pas dit fort justement : Mes chansons, c'est moi? Et les plus importantes de ses chansons ne sont-elles pas ses chansons politiques? D'aillem's la pensée de derrière la tête, qui lui a inspiré ses chansons patriotiques et ses chansons anticléricales, est, elle aussi, une pensée politique et c'est elle qui a le plus contribué à leur vogue.
Son rôle dans la mêlée est divisé en deux parties, par la publication du recueil de 1821 et le procès qui en est la suite. Avant 1821, il se croit tenu encore à certaine réserve, parce qu'il est fonctionnaire royal ; il procède par allusions et symboles, au besoin par prétéritions ; mais, une fois révoqué et condamné, il ne garde plus d'autres ménagements que ceux qui peuvent lui épargner d'autres condamnations.
Il commence par pleurer les malheurs du temps, l'injustice du sort qui a accablé la France et ses défenseurs. C'est le sujet de Mon ame, écrite en 1816. Il plaint les proscrits, victimes d'une réaction qui frappe de terreur les honnêtes gens (les Oiseaux, 1816; V Exilé, 1817). Il félicite les condamnés qui ont eu, comme le général de la Valette, la chance d'échapper au peloton d'exécution {^Evénement du jour, 1816). Il raille les persécuteurs : les uns, émigrés, revenus avec les dents longues, sans avoir rien appris, ni rien oublié; les autres, qui s'efforcent, comme Fouché, comme Talleyrand, comme Pasquier, de racheter leur bassesse devant Napoléon, par leur zèle à poursuivre les anciens impérialistes {Paillasse; Complai^ite d'une de ces demoiselles sur les malheurs du temps; le Vilain; le Marquis de Carahas; la Marquise de Pretintaille, 1816).
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Il « blague )) la royauté elle-même, son inévitable aveuglement, la position fausse dans laquelle se trouve un roi, soutenu et morigéné tout à la fois par l'étranger. C'est Mathurin Bruneau, le prétendu dauphin, qu'il renvoie à ses sabots, dans le Prince de Navarre, sous prétexte qu'il ne soupçonne pas les ennuis du trône. Le petit expéditionnaire qui s'avise de faire la leçon à son propre souverain ! Jusqu'ici, on lui a passé bien des couplets hardis, parce que le mot d'ordre venait de haut. Louis XVIII, qui ne détestait pas les refrains, même libéraux, n'avait-il pas dit qu'n fallait pardonnei* beaucoup à l'auteur du Roi d'Yvetot? Authentique ou forgé de toutes pièces; le mot n'en couvrait pas moins Béranger. Mais ces dernières chansons, publiées dans la Minerve, ou répandues dans les salons et les goguettes, sont vraiment trop irrévencieuses pour le régime qui emploie le chansonnier. L'austère Koyer-Collard, président de la commission d'instruction publique, lui fait savoir qu'il aura désormais bien du mal à le protéger. La presse ultra-royaliste dénonce ce scandale, c'est un toile dans les journaux bien pensants. On peut s'en faire une idée par ce fragment du feuilletoniste Martainville, devenu aussi fougueux ultra qu'il était jadis bouillant bonapartiste :